Nul n’est prophète en son pays dit-on. Non-juif, le Français Jacques Ellul (né le 6 janvier 1912 à Bordeaux, et mort le 19 mai 1994 à Pessac) était un penseur chrétien, protestant, un Résistant de la Seconde Guerre mondiale enraciné dans sa terre de Gascogne.
Considéré comme l’un des principaux pères de l’écologie, il avait la particularité d’aimer Israël par dessus tout. A contre-courant de beaucoup d’écologistes – qui versèrent volontiers dans le tiers-mondisme et le palestinisme des plus manichéens -, lui cultivait une conscience très pro-sioniste.
Ce n’était pas la seule de ses qualités. Il avait vu, dès l’Après-guerre, tous les risques que pouvait comporter notre « civilisation de la technique » pour notre société moderne. La technique engendrait selon lui une société caractérisée par ses « fatalités » et son « gigantisme » étouffant et écrasant l’individu ; une société ne proposant qu’une voie sans issue, celle de la logique froide et rationalisée, technocratique et oublieuse des rapports humains et du milieu naturel (lire notamment l’ouvrage d’Edouard V. Piely, Jacques Ellul, Face à la puissance technologique, aux éditions de L’Escargot (2024)).
Ellul en revenait constamment à la Bible et à la responsabilité de l’Homme face à son destin. Il écrivit de nombreux articles sur Israël, et sur les menaces islamistes qui pesaient sur lui. Pacifique, il plaida sans la moindre hésitation pour le droit d’Israël à se défendre pour sa survie, y compris militairement.
En 1980, il publia dans les « Cahiers universitaires catholiques » un article qui fera date : « Israël, chance de civilisation ». Je prends sur moi de le restituer ici (ci-dessous) dans son entièreté, à l’heure où les intellectuels, en pleine guerre d’Israël contre le Régime des Mollahs, cherchent un sens à l’Après-7-Octobre, et plus précisément à trouver comment l’Etat juif pourrait être une « lumière » dans la Nuit dans laquelle sont plongées aujourd’hui les Nations. Quarante-six ans après sa rédaction – qui eut lieu seulement un an après l’arrivée de Khomeny au pouvoir en Iran – ce texte semble n’avoir jamais été autant actuel.
Que la mémoire de Jacques Ellul soit honorée.
Yves Lusson, intervenant en thérapie sociale, auteur de l’essai « Ressusciter le Peuple, Manifeste pour une Société En-Souveraine » (Ovadia, 2025).
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Israël, chance de civilisation (Cahiers universitaires catholiques, 1980)*

*Article consigné dans l’imposant ouvrage Israël, Chance de civilisation (aux éditions Première Partie, 2008), qui réunit l’ensemble des articles de Jacques Ellul consacrés à Israël.
« Probablement, au milieu des passions déchaînées par l’existence d’Israël, la réflexion que je vais présenter ici paraîtra-t-elle intemporelle et abstraite. Je la crois pourtant plus essentielle que la plupart des discours politiques passionnés. Israël a-t-il dans notre monde un autre rôle à jouer que d’être pour les uns le rassemblement des Juifs dans une patrie enfin trouvée, pour les autres une insulte au monde arabe, une enclave capitaliste et colonialiste ; pour les uns l’exaucement des prophéties, pour les autres la provocation au Djihad inexpiable ? Je pense précisément qu’il faudrait tenter de dépasser tout cela par une réflexion globale sur le développement de notre civilisation qui englobe, qu’ils le veuillent ou non, les peuples arabes, car elle est mondiale, et ils ne sauraient, malgré leur orgueil, se croire indépendants du sort commun. Or, il me semble exactement qu’Israël représente un effort d’ouverture vers une nouvelle culture, qui est à inventer pour le monde.
Il faut partir du constat que la crise actuelle n’est pas seulement économique, elle est une crise de civilisation, rencontrée d’abord en Occident parce que c’est là que se sont accumulé les facteurs de croissance et de puissance qui sont à l’origine de cette crise. Celle-ci provient du développement incontrôlé de l’Etat et de la Technique, que personne ne maîtrise plus, qui s’exerce sans frein, cependant que les valeurs morales, religieuses, les structures sociales de l’Occident se sont dans l’ensemble effondrées. Nous sommes en fait en présence d’une croissance presque infinie de la puissance, avec une réduction de ce qui rendait l’homme capable d’user de ses moyens, que cela s’appelle sagesse, morale, convivialité, humanisme, self-control ou aménité. Autrement dit, alors que Bergson, en face du développement des moyens, appelait à un supplément d’âme, ce à quoi nous avons assisté depuis 1945, c’est à une perte d’âme. Telle est la véritable crise. Et nous sommes complètement bloqués dans cette situation.
Or, ceci est radicalement contraire à ce que devait être le christianisme et à l’inspiration de Jésus-Christ. Il était impensable qu’à partir de l’enseignement de la vie de Jésus se développent une soif de puissance et un abandon progressif de l’amour et de la liberté. C’est pourtant ce qui s’est produit. Actuellement, il semble que les Églises et les chrétiens soient parfaitement impuissants à reprendre la situation en main, c’est-à-dire d’une part à réorienter les moyens techniques dans le sens du service et non de la domination, et d’autre part à redécouvrir, individuellement en même temps que collectivement, les valeurs qui permettent à tout homme de vivre dans une société ouverte et plurielle. Nous sommes prisonniers du système technicien en engagés dans une recherche passionnée de toujours plus de puissance, sans avoir aucun moyen de nous arrêter. Aucun moyen ni aucune raison.
Peut-on alors espérer que cette conversion s’opérerait dans les peuples du Tiers-Monde ? En réalité, ceux-ci sont également bloqués et impuissants. D’un côté, il y a la misère, la croissance terrible du sous-développement qui rend ces peuples capables de révolutions et de guerres, mais incapables de créer de nouvelles formes de civilisation. D’un autre côté, il y a, chez les dirigeants et intellectuels de ces peuples, une sorte de passion d’imitation de ce qui se fait en Occident. Imitation pour combattre l’Occident, mais cela ne change rien. Volonté de créer des États, des administrations, des Nations, des polices, identiques à ceux de l’Occident. Volonté d’apprendre la science occidentale, d’appliquer les techniques développées et d’arriver à une société technicienne, pour acquérir la puissance (une puissance destinées à concurrencer l’Occident) et devenir maîtres du monde. C’est-à-dire exactement refaire à leur propre compte l’erreur qui a été commise en Europe et aux Etats-Unis. Bien entendu, d’un point de vue « réaliste » et à courte vue, ils ont raison si l’objectif vrai est ce conflit, mais pour l’avenir de l’humanité, ce manque de sagesse pour trouver la puissance est une catastrophe. Et bien entendu, le communisme se borne à accentuer tous les vices du système et à l’amplifier. Si nous poursuivons ce chemin, nous allons vers une catastrophe générale.
Le problème très précis qui se pose à nous est d’arriver à assumer le produit positif de la Science et de la Technique occidentales, tout en les insérant dans un nouveau contexte de valeurs et de structures sociales qui permettent de les contrôler, à la limite de les juger, de les limiter, de les orienter autrement et d’affirmer une limitation de la puissance. Mais jusqu’ici, l’excès de la puissance a détruit les valeurs. Et voici que, pour la première fois, il me semble que cette question est correctement posée en Israël, du fait de son origine et de fait de sa situation même. Il y a d’un côté la volonté claire, et unique, d’Israël de se dé-coloniser à l’égard de l’Occident. Unique, en ce sens que c’est beaucoup plus profond que dans la plupart des peuples du Tiers-Monde. Il s’agit moins d’une décolonisation matérielle que culturelle et spirituelle. Bien sûr, on peut dire que d’autres recherchent leur passé, la négritude, etc., par-delà le colonialisme. Mais l’erreur tient à rechercher la pensée des ancêtres, tout en adoptant les méthodes et pratiques occidentales ! Et la Chine actuelle en est un bon exemple ! Ce qu’Israël cherche à faire, c’est précisément rompre l’enchaînement du techno-scientifique et son omnipotence, pour retrouver un ré-enracinement dans la singularité de la Révélation de Dieu à Israël, le ré-enracinement biblique qui ne peut pas être une simple répétition des origines ou une revivification de traditions ; mais la création d’une nouvelle échelle de valeurs destinées à orienter une civilisation nouvelle, tout en utilisant la science, la technique occidentale, réduites au rôle de simple moyen. En même temps d’ailleurs que seraient conservées certaines des valeurs judéo-chrétiennes : l’invention de la liberté, de la justice, de l’individu, de la prééminence donnée au faible… Ceci doit conduire à une synthèse tout à fait originale, qui serait le point de départ des fondements d’une nouvelle culture.
Si Israël réussit, ce serait un déblocage pour toute la civilisation, une issue à notre crise, valable non seulement pour l’Occident, mais pour tous les peuples du monde. Non pas que cela donne une domination à Israël ! Au contraire, mais ce serait l’apport d’un modèle nouveau, inconnu jusqu’ici et par conséquent la preuve que cette opération, impensable il y a vingt ans, serait maintenant possible. Mais cet effort qui est engagé actuellement en Israël par un petit nombre n’est pas assuré de la réussite ! Il y a d’immenses difficultés. En Israël même, il n’y a pas unanimité, et l’on sait combien les préoccupations politiques ou économiques immédiates peuvent être ruineuses pour la construction d’une nouvelle société. Il y a la tentation d’utiliser, comme tout le monde, la science et la technique pour la puissance. Il y a d’autre part l’hostilité des voisins qui empêche une telle recherche de se poursuivre dans le calme. Il y a les essais d’annexion d’Israël par l’Occident. Et surtout, il y a l’incompréhension générale à l’égard d’un projet pareil dans un monde aveuglé par les passions politiques et pseudo-révolutionnaires. Israël se trouve ici, je crois, à la pointe de l’humanité, avec ce que cela comporte de difficultés, d’incertitudes.
Israël a une chance : c’est un pays nouveau, un Etat nouveau, sans passé, donc sans routine et sans traditions sclérosées, mais habité par un peuple très ancien avec de fortes racines spirituelles (même quand le religieux y est contesté !) et une énergie qui s’est forgée au cours de deux mille ans de persécutions. Israël a une tentation : faire comme tous les pays jeunes, se mettre en réalité à l’école de l’Occident et par conséquent reproduire notre propre crise, se retrouver dans la même impasse. Israël a dans cette nouvelle vocation deux besoins : un besoin d’alliés qui accompagneront sa marche et l’aideront à inventer ce qui nous est nécessaire à tous – et ces alliés (qui doivent en même temps rester critiques !) me paraissent être, je dirai par vocation, les chrétiens. Mais il s’agit que les chrétiens sachent retrouver leur vocation première (sur le plan humain, je ne vise pas le plan théologique et religieux) d’être des inventeurs de civilisation – et l’autre besoin d’Israël, c’est de retrouver son propre centre, qui est d’avoir une vocation unique au milieu des peuples, de redevenir fidèle, en son entier, au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et de savoir que, à ce moment-là (et seulement à ce moment-là il ne suffit pas d’être revenu dans la Terre promise !), pourrait s’ouvrir l’ère messianique. Il me semble en effet que nous sommes à une croisée décisive des chemins de l’Histoire : ou nous poursuivons la marche triomphale de notre puissance technicienne, ou alors nous mourrons collectivement assez vite – ou nous inventons cette nouvelle civilisation qui me paraît poindre aujourd’hui dans le seul Israël, et alors ce sera peut-être le passage à l’ère messianique, préparée ensemble par les Juifs et les chrétiens. »
Jacques Ellul


Intervenant en thérapie sociale, journaliste et essayiste, Yves Lusson est l’auteur de « Ressusciter le Peuple », Manifeste pour une Société En-souveraine, aux éditions Ovadia (2025).

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