𝗤𝗨𝗔𝗡𝗗 𝗟𝗘𝗦 « 𝗝𝗨𝗜𝗙𝗦 𝗘𝗥𝗥𝗔𝗡𝗧𝗦 » 𝗦𝗢𝗡𝗧 𝗙𝗔𝗜𝗧𝗦 𝗖𝗢𝗟𝗢𝗡𝗦

Interrogé récemment à la radio sur l’usage du mot “colon”, l’ambassadeur d’Israël en France, Joshua Zarka, soulignait le caractère inacceptable de ce terme pour définir les Israéliens.
Mais dans sa réponse, un détail apparaît, qu’on ne peut ignorer. « Les Juifs ne peuvent pas… », s’indigne-t-il, avant de se reprendre immédiatement : « le peuple juif ne peut pas être colon sur sa propre terre. »
Le glissement est discret, presque imperceptible, et pourtant il dit quelque chose d’essentiel, comme si le mot “Juif”, à lui seul, ne suffisait pas et qu’il fallait lui ajouter une épaisseur pour rendre l’affirmation pleinement légitime. Et peut-être bien, en effet, que tout commence là.
Car dans le même temps, le mot “colon”, lui, ne rencontre aucune hésitation. Il s’impose, circule, s’installe dans les discours, qu’ils soient médiatiques ou politiques, et finit par apparaître comme une évidence. Face à lui, à l’instar de Zarka, nous nous efforçons de répondre, de corriger, de rétablir, sans toujours parvenir à faire entendre ce qui, pour nous, ne fait pourtant aucun doute : cette terre ne nous est pas étrangère.
Or je crois de plus en plus que la difficulté à faire entendre cette vérité ne tient pas aux faits, mais à la manière dont ils sont formulés.
Lorsque l’on nous oppose, avec une ironie crasse, que cette terre nous aurait été “promise il y a trois mille ans”, il ne s’agit pas simplement de tourner en dérision un récit ancien ; ce qui se dit en réalité, c’est que le peuple juif appartient au passé, qu’il s’est dissous, dispersé, perdu, et que ceux qui vivent aujourd’hui sur cette terre ne sont plus, ne peuvent plus être les mêmes.
Ainsi le peuple hébreu aurait disparu, comme tant de peuples antiques. Et si les Juifs actuels ne peuvent prétendre à cette filiation alors les Israéliens sont des usurpateurs et ne peuvent être que des colons.
Si cette idée s’impose avec une telle facilité, c’est qu’elle trouve appui dans un langage que nous utilisons nous-mêmes sans toujours en mesurer les implications. Les mots de l’errance que nous employons ne portent pas la continuité que nous cherchons à affirmer. C’est ainsi que certains vocables, en apparence descriptifs, orientent en réalité la compréhension : parler de la “création” d’Israël entretient par exemple, l’idée d’un commencement, là où il s’agit d’un retour.
On nous appelle “Juifs”, comme si ce mot allait de soi, comme s’il avait toujours été notre nom. C’est faux.
Avant cela, nous étions des Hébreux : un peuple enraciné dans une terre, structuré en tribus, porteur d’une histoire et d’un territoire. Le mot “Hébreu” dit quelque chose d’ancien, de profond et d’originel ; il ne désigne pas seulement un groupe humain, il porte en lui l’idée d’un lien, d’une continuité entre un peuple et une terre.
Puis l’histoire bascule. Le royaume se brise, l’exil commence, et un autre nom s’impose : “Juif”, qui vient de “Judéen”. C’est à ce moment-là que quelque chose change.
C’est dans le livre d’Esther que le mot apparaît avec une force particulière. Mardochée y est désigné comme un “homme juif”, alors même qu’il vit en Perse, loin d’Israël. Ce n’est pas la première occurrence du terme dans les textes, mais c’est le premier moment où il s’impose clairement comme une identité portée en exil.
Le mot ne naît pas dans la rupture, mais c’est dans la rupture qu’il prend tout son sens. Et avec lui, c’est comme si l’histoire de notre peuple elle-même se déplaçait, comme si notre existence commençait là, dans l’exil, et non dans ce qui le précède.
Le Juif devient alors un nom qui voyage, qui tient sans terre, un nom qui finit par désigner un peuple en dispersion.
Or les mots ne sont jamais neutres. Ils façonnent les regards, orientent les représentations, et finissent par structurer la manière dont un groupe humain est perçu.
Dans un monde où la terre fonde la légitimité, un peuple privé de terre devient aisément suspect, vulnérable, et, très vite, méprisé. De la même façon qu’un pauvre est méprisé pour sa pauvreté, le Juif est méprisé pour son absence de terre.
Peu à peu, le mot se charge de cette condition. Il absorbe les jugements, les projections, les regards extérieurs, jusqu’à devenir, dans certaines langues et à certaines époques, une insulte, non parce qu’il porterait en lui une faute, mais parce qu’il devient le réceptacle d’un mépris.
Et c’est précisément là que le lien avec l’antisémitisme apparaît plus clairement. Ce n’est pas seulement une hostilité abstraite : c’est un regard construit, nourri par des siècles de représentations dans lesquelles le Juif est perçu comme un être sans ancrage, sans territoire, et donc sans légitimité.
Dès lors, un paradoxe s’impose, que l’histoire ne parvient jamais à résoudre pleinement : comment un peuple ainsi perçu, dispersé, privé de cadre politique et territorial, a-t-il pu continuer à exister, à transmettre, à créer, et même à marquer profondément les civilisations dans lesquelles il vivait ?
C’est peut-être là l’une des racines les plus profondes de l’antisémitisme : cette contradiction insupportable d’un peuple que tout semblait condamner à disparaître, et qui ne disparaît pas.
Cette tension apparaît jusque dans notre manière de parler. On dit que les Juifs ont été perçus comme un peuple sans terre, image qui s’est imposée au fil des siècles, jusqu’à celle du “Juif errant”. La formule mérite que l’on s’y arrête, car être sans terre n’est pas une faute, mais une situation historique, souvent subie.
Et pourtant, dans le regard qui s’est construit, cette absence n’est jamais restée neutre : elle a servi à disqualifier, à suggérer que ce peuple n’était de nulle part, qu’il n’avait pas d’ancrage réel.
Ainsi, ce qui était une conséquence est devenu un argument. Et c’est précisément ce renversement qui permet aujourd’hui de soutenir que, si ce peuple n’était pas d’ici, alors ceux qui vivent ici aujourd’hui ne peuvent qu’y être venus, et donc, qu’ils sont des colons.
Dès lors, la question se pose autrement : les mots que nous utilisons disent-ils encore ce que nous sommes ?
Cette réflexion n’est pas nouvelle. Le rav Yehuda Léon Ashkenazi, Manitou, évoquait déjà cette tension entre une identité juive façonnée dans la dispersion et une identité hébraïque retrouvée sur la terre d’Israël, non pour opposer ces deux dimensions, mais pour rappeler que l’exil ne dit pas tout de nous.
Car nommer n’est jamais un détail. Les mots orientent la pensée, structurent les représentations et finissent par imposer une certaine lecture du réel.
Dire “Juifs” seulement, c’est continuer, malgré nous, à parler une langue marquée par l’exil. Dire “Hébreux”, c’est réintroduire dans le mot lui-même l’idée d’un lien à la terre, d’une continuité qui n’a jamais été rompue. Ce n’est pas renier ce que nous avons été, mais rappeler ce que nous n’avons jamais cessé d’être : un peuple lié à une terre, même lorsqu’il en était éloigné.
Peut-être faut-il alors aller au bout de cette logique. Non pas abandonner le mot “Juif”, qui porte une partie de notre histoire, mais cesser de s’y enfermer.
Réintroduire le mot “Hébreu” dans notre manière de nous dire, c’est redonner au langage la part de continuité qu’il a perdue.
Car si nous ne nous nommons pas nous-mêmes à partir de ce que nous sommes, d’autres continueront à le faire à partir de ce que nous avons été.
Un peuple qui revient sur sa terre n’est pas un colon. Mais tant que nous nous définirons avec les mots de l’exil, nous resterons enfermés dans ce qu’ils disent de nous.
© 𝗬𝗮𝗲𝗹 𝗕𝗲𝗻𝘀𝗶𝗺𝗵𝗼𝘂𝗻
Diplômée de littérature française, Yaël Bensimhoun s’est établie en Israël il y a près de 20 ans. C’est là qu’elle conjugue l’amour de sa langue d’origine et celui du pays auquel elle a toujours senti appartenir. Elle collabore depuis plusieurs années à des journaux et magazines franco-israéliens.

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