« La Torah, une lecture laïque ». Par Daniel Sibony

Voici mes réponses à des questions qu’on m’a posé sur le livre : la Torah, une lecture laïque que je viens de faire paraître chez Odile Jacob en février 2026

Qu’est-ce qui vous a amené à chercher une lecture laïque et non une lecture rationaliste de la Torah

Une lecture rationaliste ramène tout à la raison et jette le reste à la poubelle des superstitions. Or déjà si on fait cela pour un fragment de vie, on rate l’essentiel de la vie, c’est-à-dire : les points d’émotion, d’inspiration, de désir, toutes choses qui ne se laissent pas vraiment raisonner. Alors pourquoi le faire pour la Torah ? D’autant qu’elle cherche à être aussi proche que possible de la vie ; au point qu’il m’arrive de suggérer que Dieu c’est la vie une fois qu’on y ajoute tous les liens symboliques qu’elle comporte, depuis les liens affectifs jusqu’aux liens qu’expriment les lois de la physique pour décrire sa réalité. Ma lecture laïque s’est imposée d’elle-même comme une lecture rationnelle qui fait tout leur place aux points d’irrationnel qui sont cruciaux dans la vie.

Quels sont les points irrationnels de cette lecture ?

Les moments de révélation par exemple, où l’être, la havaya, qui est insistons-y anagramme de YHVH, se fait parlant pour certains, où ça leur parle à chacun de manière singulière mais avec une continuité qui contient toute l’énigme de la transmission ; qui fait que la manière dont ça parle à Moïse, nous parle un peu à nous aussi. C’est la transmission qui explique l’idée de l’alliance comme tension symbolique qui tient le peuple et le soutien à travers des générations.

Il y a aussi les haines entre frères, qui ne sont pas très rationnelles mais qui font partie de la vie à travers la jalousie. Il y a l’idée de faire des sacrifices animaux pour traverser sa culpabilité.

Quelle lecture laïque, pouvez-vous donner de la scène de l’ouverture de la mer Rouge ?

Que la mer des Joncs, qui est basse, puisse s’ouvrir sous un vent fort, et que les Hébreux s’y engagent pour passer, cela fait partie du possible ; que les Égyptiens les poursuivent et se noient car le vent a tourné c’est encore possible ; mais que ce soit déclenché par Moïse , ça c’est de l’ordre non pas de l’impossible mais du « miracle » qui consiste à être là au bon endroit et au bon moment ; pourquoi exclure que Moïse ait senti ces possibles, tout comme il a senti venir l’éclipse du soleil dans la plaie des ténèbres ? Ou l’arrivée des sauterelles. Peut-être que l’origine du peuple juif tient dans l’accumulation de ces « présences au bon moment dans le bon lieu » ? Peut-être est-ce cela une inspiration collective ? Le problème est de se la transmettre. 

Quel rapport laïc le peuple juif entretient-t-il avec sa terre ?

Le peuple juif a vécu sur cette terre pendant des siècles avant d’en être partiellement chassé. Et même durant l’exil, s’il répète chaque jour que cette terre est à lui, elle devient tellement possédée qu’aucun autre peuple ne peut (et n’a pu) y faire un État. C’est un effet du symbolique dans le réel, ce n’est pas de la religion. Mon livre est anté-religieux : il traite les questions en amont du traitement qu’en fait la religion. Comme pour se réapproprier ce que la religion s’est complètement accaparé. N’oublions pas que, pendant des siècles et des millénaires, seul, les religions pouvaient s’exprimer sur certains phénomènes symboliques ; ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, tout l’intérêt d’une lecture laïque.

Qu’est-ce que votre livre La Torah, une lecture laïque apporte sur la question du Proche-Orient ? 

Dans la Torah, Dieu promet cette terre à son peuple. Dans une lecture laïque c’est-à-dire qui s’adresse à des gens qui ne sont pas dans la religion, il faut questionner le mot Dieu. En hébreu il s’écrit par le tétragramme, et dans ma lecture laïque je permute les quatre lettres du Tétragramme YHVH, et cela donne HaVaYaH, c’est-à-dire l’être ; mais que signifie l’être promet cette terre aux Hébreux ? L’être c’est ce qui transmet de l’être ; quelqu’un qui manque d’être, c’est quelqu’un qui manque de présence. Alors, dire que l’être promet cette terre au peuple juif c’est dire que cette terre leur EST promise de manière essentielle ; l’essentiel d’une promesse, c’est le fait que, tant qu’elle n’est pas réalisée, elle se transmet ; ainsi, le peuple juif, constitué par cette transmission, témoigne du fait qu’elle n’est pas encore complètement réalisée, mais que c’est une promesse vivante, aussi vivante que le peuple lui-même qui est porté par elle. La Torah parle tellement de la terre promise qu’on se demande comment ce serait possible pour un autre peuple d’y fonder un État et ainsi d’annuler cette promesse, ce qui reviendrait à annuler sa transmission, et donc à supprimer le peuple juif… Donc ma lecture laïque signifie : l’être donne cette terre aux hébreux au sens où cette terre leur est donnée intrinsèquement, de par la transmission qui les fonde en tant que peuple

Quelles sont les différences entre une lecture laïque et une lecture religieuse de la Torah.

La lecture religieuse a déjà fixé Dieu, elle en a même fait un être suprême et personnel, tandis que ma lecture, qu’il faudrait appeler lecture symbolique, considère le divin comme une fonction d’être, qui transmet de l’être à tout ce-qui-est. Cela fait du divin un champ de forces qui s’exprime dans les moments d’inspiration ou de singularité, pour ceux qui ont la chance d’en avoir. La religion fait système, et ma lecture ouvre le système et décrypte les nœuds qu’il comporte. Par exemple, l’idée que Dieu s’intéresse à nos problèmes, à nos pensées, à nos revenus, semble très naïve. Mais elle est récupérable par l’idée que le champ symbolique concerne tout un chacun dans les moindres détails de sa vie, selon sa manière de s’expliquer avec, sa manière de se tenir devant l’infini des possibles.

La Torah, lue à ma façon, se révèle parlante pour tout le monde, individus et collectifs, en dehors de toute religion.

© Daniel Sibony


*Dernier ouvrage paru : « La Torah, une lecture laïque ». Éditions Odile Jacob. février 2026

Disponible sur Amazon https://amzn.eu/d/06Ad64je

_________________

Auteur de Les non-dits d’un conflit, le Proche-Orient, après le 7 octobre

Parus en 2024:

Cinéma ou réalité ? Entre perception et mémoire

L’entre-deux sexuel

Suivez-nous et partagez

RSS
Twitter
Visit Us
Follow Me

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*