Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse. © Viktor Vasnetsov. 1887
Nous vivons dans une aurore qui n’éclaire plus rien. L’humanité, aveuglée par ses propres lumières artificielles, croit encore entrer dans le progrès alors qu’elle s’avance, somnambule, vers le gouffre. L’aube que nous traversons n’est pas celle d’un jour nouveau : c’est une aube noire, une clarté de cendres, le reflet blafard des cavaliers qui ont déjà franchi nos frontières.
On les nommait jadis, dans le langage des prophètes : guerre, famine, peste, mort. Figures de l’Apocalypse, brandies dans les églises pour effrayer les enfants et convertir les pécheurs. Mais les enfants d’aujourd’hui ne vont plus à l’église ; ils ne craignent plus les cavaliers parce qu’ils ne savent même pas qu’ils existent.
Et pourtant, ils sont là : ils circulent parmi nous avec une familiarité inquiétante. La guerre n’est plus seulement au loin, dans les steppes ou les déserts : elle se glisse dans nos banlieues, dans nos frontières poreuses, dans les bombes artisanales qui explosent au hasard des foules. La famine n’est plus un fléau réservé aux continents déshérités : elle rode dans les files d’attente, dans les dettes des États, dans la ruine silencieuse des classes moyennes. La peste n’a plus la figure grotesque des bubons médiévaux : elle est virale, numérique, psychologique, traversant les corps et les écrans avec la même rapidité que l’air. Quant à la mort, elle n’est plus seulement une fin : elle est devenue une industrie, une habitude, un spectacle quotidien.
L’aube noire, c’est cela : le moment où les cavaliers ne font plus peur parce qu’ils sont devenus l’atmosphère même de notre temps. Ils ne chevauchent plus dans les visions hallucinées de saint Jean, mais dans les rues de Paris, de Gaza, de Kaboul, de Kiev. Ils sont l’ordinaire de nos vies.
La vraie apocalypse n’est pas un événement : c’est une habitude. L’effondrement ne se fait pas en une seule nuit de feu, mais dans la lente accoutumance des peuples à l’inacceptable. Jadis, la guerre bouleversait les nations, aujourd’hui elle devient bruit de fond. Jadis, la famine révoltait les consciences, aujourd’hui elle se dissout dans l’indifférence statistique. Jadis, la peste terrifiait les villages, aujourd’hui elle se consomme comme une série télévisée.
Nous sommes entrés dans l’apocalypse molle, sans fracas, sans révélation divine : une apocalypse tiède, celle de l’indifférence. Et peut-être est-ce la pire, car elle ne provoque plus ni révolte ni foi, seulement une léthargie saturée d’écrans et de slogans.
On me dira : vous exagérez. Les hommes vivent plus vieux, les progrès de la médecine sont immenses, la technique nous sauvera. Je réponds : la technique n’a jamais sauvé personne. Elle prolonge la survie mais elle n’offre pas de sens. Or ce qui manque, dans cette aube noire, c’est précisément le sens. L’homme ne sait plus pourquoi il vit, ni pour qui il meurt. Et c’est cela, la vraie apocalypse : non la destruction, mais la perte du pourquoi.
Il est inutile de chercher refuge dans les illusions politiques ou religieuses. Les États, gangrenés par le mensonge et la lâcheté, ne protègent plus rien. Les Églises, réduites à des ONG sentimentales, ne disent plus rien. Les intellectuels, hypnotisés par la morale des victimes, n’enseignent plus rien. L’aube noire est cette heure où la civilisation n’a plus ni protecteurs ni témoins.
Je le sais : l’histoire humaine a toujours été traversée de ténèbres. Les guerres de religion, la Terreur, les deux guerres mondiales, les génocides, les camps : l’homme a toujours frayé avec les cavaliers. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est la disparition de la mémoire. Nos ancêtres tremblaient encore devant les cavaliers : nous, nous les avons apprivoisés. Nous vivons avec eux comme avec des compagnons de route. Et c’est cela qui me glace : non plus la violence nue, mais la banalité du désastre.
L’aube noire est le temps du consentement. Nous acceptons la guerre comme un flux d’images, la famine comme une statistique, la peste comme une information, la mort comme une distraction. L’humanité s’endort alors même qu’elle marche vers l’abîme.
C’est pourquoi il faut dire, redire, écrire encore : nous sommes entrés dans l’Apocalypse. Non pour céder à la terreur, mais pour rappeler qu’il est encore possible de se tenir debout. Que l’aube noire n’est pas la fin, mais le seuil. Car si les cavaliers sont là, il nous appartient de leur refuser la victoire.
© Charles Rojzman

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