Le 14 février, à Lyon, un militant nationaliste de 23 ans, Quentin Deranque, a été lynché et laissé pour mort par des individus issus de l’ultra-gauche, en marge d’une conférence organisée à l’Institut d’études politiques de Lyon. À cette conférence participait l’eurodéputée Rima Hassan, membre de La France Insoumise et chantre de l’antisémitisme au Parlement européen.
Les témoignages et les images rendues publiques décrivent un passage à tabac collectif d’une extrême violence. Une information judiciaire pour meurtre a été ouverte. Parmi les personnes interpellées figure l’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, cofondateur de la Jeune Garde, déjà condamné par le passé pour violences en réunion.
Ces faits posent une question de fond : comment un mouvement devenu central dans l’architecture de la gauche parlementaire peut-il entretenir des proximités avec des groupes au sein desquels la violence physique est considérée comme une modalité légitime de l’engagement ?
Depuis plusieurs années, LFI s’est imposée comme le pivot de la gauche dite d’union. Les alliances ont été nouées en connaissance de cause. Les formations social-démocrates, écologistes et républicaines ne pouvaient ignorer ni le style, ni les méthodes, ni les ambiguïtés du mouvement auquel elles ont choisi de s’adosser. Elles ont privilégié l’efficacité électorale à la clarté politique.
Depuis le 7 octobre, LFI s’est singularisée par son refus de qualifier le Hamas d’organisation terroriste. Elle a multiplié l’usage du terme « génocide » pour qualifier l’action d’Israël. Les alertes sur ses dérives antisémites ne sont pas venues des seuls adversaires politiques : des intellectuels, des responsables associatifs, des élus de sensibilités diverses ont dénoncé une rhétorique brouillant la frontière entre critique d’Israël et stigmatisation des Juifs. Le philosophe Raphaël Enthoven a ainsi parlé d’un mouvement « passionnément antisémite ». Ces mises en garde ont existé.
Au-delà de cette question, LFI a installé un langage politique saturé d’invectives, de mises en accusation globales, de soupçons de trahison et de délégitimation systématique des contre-pouvoirs. Police, justice, médias, institutions : tout devient suspect dès lors que cela contrarie la ligne du mouvement. La conflictualité n’est plus pensée comme un désaccord démocratique, mais comme une confrontation morale. L’adversaire politique cesse d’être un concurrent ; il devient un ennemi.
Dans un tel climat, la violence verbale prépare les esprits. Elle banalise l’idée que certains seraient intrinsèquement illégitimes et que leur simple présence constituerait une provocation. Les groupes d’ultra-gauche prospèrent dans ces zones grises où la condamnation formelle de la violence coexiste avec une compréhension implicite de ceux qui l’exercent « au nom de la cause ».
La gauche républicaine a vu, entendu, lu. Et pourtant, elle a estimé que ces dérives ne constituaient pas une ligne rouge. Elle a parié que la radicalité pourrait être contenue, rendue compatible avec l’exercice du pouvoir. Elle a cru possible une alliance sans coût moral.
En appelant à soutenir des candidats LFI au nom d’un « barrage républicain », y compris depuis des formations centristes, elle a validé l’idée que ce mouvement s’inscrivait dans le périmètre républicain. Elle a ainsi accordé une légitimité politique à une formation dont le rapport à la violence, à l’antisémitisme et au respect des institutions faisait déjà débat. Elle a fait un pacte avec le diable.
La responsabilité politique ne consiste pas à publier des communiqués indignés lorsque le pire est survenu. Elle suppose de refuser par avance des alliances qui contribuent à banaliser un climat de tension permanente. Elle exige de reconnaître qu’il existe des seuils au-delà desquels la stratégie électorale cesse d’être un compromis pour devenir une compromission.
En intégrant à son dispositif un mouvement dont le rapport à la conflictualité, au langage et à la radicalité suscite la controverse depuis des années, la gauche dite « républicaine » a renié sa propre exigence éthique. Elle a toléré l’outrance comme méthode. Elle a accepté l’ambiguïté comme tactique. Elle a jeté les Juifs en pâture, renouant avec une vieille tradition de gauche. Elle a différé la rupture tant qu’elle en jugeait le coût politique trop élevé.
Les prises de distance tardives ne relèvent pas d’un sursaut. Elles reconnaissent implicitement que la frontière aurait pu être tracée plus tôt — et qu’elle ne l’a pas été. La gauche républicaine ne peut pas se défausser sur les circonstances. Elle a choisi, elle a cautionné, elle a persisté. On ne défend pas la République en fermant les yeux sur ce qui l’érode ; on l’abîme en prétendant ne rien voir.

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La gauche radicale, socialiste et communiste prétend qu’elle est la République, alors qu’en France la République a été fondée en 1875 par une chambre de droite ! Cette chambre était composée de monarchistes constitutionnels qui s’étaient résolus à passer à un régime républicain parce qu’ils comprenaient qu’aucune des trois dynasties ayant régné sur la France, les Bourbon aînés, les Orléans, les Bonaparte, ne pouvait revenir sur le trône sans que des flots de sang ne soient versés. Ils avaient donc admis que, selon le mot profond de Thiers, la république était le régime qui « divisait le moins » les Français. Il est vrai qu’ils ne furent pas seuls à instaurer ce régime, puisqu’ils votèrent la Constitution de 1875 avec un groupe de députés républicains animé par Ferry, Grévy et Gambetta. Mais, si ceux-ci étaient républicains, ils étaient libéraux, hostiles à tout socialisme et à tout communisme. Ils avaient d’ailleurs applaudi en 1871 à la répression brutale de la Commune. La République n’est donc nullement de gauche à l’origine.
C’est seulement ensuite, à partir des années 1900, qu’il y a eu sur la République ce qu’on peut appeler une véritable « OPA » de la gauche.
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Entretien avec Philippe Nemo : autour des deux Républiques françaises