Vingt ans après Ilan Halimi : l’habitude du pire. Par Richard Abitbol

Il y a vingt ans, le 13 février 2006, la France découvrait l’horreur. Un jeune homme, attiré dans un piège, séquestré pendant trois semaines, torturé, supplicié, puis abandonné agonisant le long d’une voie ferrée. Son nom : Ilan Halimi. Son crime : être juif. Ses bourreaux l’avaient dit sans détour : « Les Juifs ont de l’argent. » Le fantasme millénaire, recyclé dans une cave de Bagneux.
Vingt ans après, le plus terrible n’est pas seulement l’atrocité du crime. Le plus terrible, c’est l’habitude.


Le déni originel

À l’époque, le gouvernement dirigé par Dominique de Villepin hésite à reconnaître le caractère antisémite du crime. Il faudra des semaines de pression, des mobilisations, des prises de parole, pour que l’évidence soit admise : Ilan Halimi n’a pas été choisi au hasard.
Pourquoi cette réticence ? Parce qu’admettre l’antisémitisme, c’était reconnaître une fracture profonde dans la société française. C’était briser le récit rassurant d’une République immunisée contre la haine raciale.
Ce moment fut fondateur. Non parce que l’État aurait organisé quoi que ce soit. Mais parce que le réflexe premier fut le doute, la prudence sémantique, la peur de nommer.
Or, quand on ne nomme pas le mal, on lui laisse le temps de s’installer.

La banalisation par l’excuse

Déjà, à la télévision, certains expliquaient. Sur le plateau de On n’est pas couché animé par Laurent Ruquier, on entendait que ce crime devait être replacé dans le « contexte » du conflit israélo-palestinien. Aymeric Caron, parmi d’autres, relativisait, contextualisait, rationalisait.
Comme si la torture d’un jeune homme en banlieue parisienne devenait compréhensible au nom de Gaza.
Ce fut une rupture morale majeure : l’importation d’un conflit extérieur pour excuser un crime intérieur.
À partir de là, un mécanisme s’est enclenché :

  1. Un acte antisémite.
  2. Une condamnation officielle.
  3. Une contextualisation médiatique.
  4. Une justification militante.
  5. Un oubli progressif.

Et l’on recommence.

Une litanie d’affaires

Vingt ans, c’est long. Assez long pour voir se succéder les drames :
• 2012 : Mohammed Merah assassine des enfants et un enseignant à l’école Ozar Hatorah
• 2015 : prise d’otages de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes.
• 2017 : Sarah Halimi défenestrée aux cris de « Allahou Akbar ».
• 2018 : Mireille Knoll assassinée chez elle.
• Profanations, agressions, insultes quotidiennes.
• Exode silencieux de milliers de familles.
Chaque fois, la même séquence. Chaque fois, la même gêne. Chaque fois, la même tentation de diluer.
… Et après le 7 octobre, le silence
Il y a vingt ans, Ilan Halimi mourait après trois semaines de torture parce qu’il était juif. Nous avions dit : « Plus jamais ça. »
Nous avions promis de voir les signes, d’entendre les alertes, de ne plus détourner le regard. Et puis est venu le 7 octobre 2023.
Le 7 octobre, des civils israéliens furent massacrés par le Hamas : enfants, femmes, vieillards, brûlés vifs, mutilés, exécutés, enlevés. Ce fut le pogrom le plus meurtrier contre des Juifs depuis la Shoah.
On aurait pu croire qu’un tel événement provoquerait en France un sursaut moral immédiat. On aurait pu croire à une empathie instinctive envers nos compatriotes juifs, bouleversés, sidérés, terrorisés.
On aurait pu croire à des rassemblements spontanés, comme en 1990 après la profanation du cimetière juif de Carpentras, lorsque des centaines de milliers de Français descendirent dans la rue aux côtés de François Mitterrand.
Or ce fut exactement l’inverse.

Le contraste glaçant

Après Carpentras, la République s’était levée. Après le 7 octobre, la République a hésité. Il n’y eut pas de marée humaine spontanée.
Il n’y eut pas de vague populaire immédiate.
Il y eut des calculs politiques, des prudences lexicales, des ambiguïtés. Très vite, le massacre fut contextualisé.
Très vite, l’émotion fut relativisée. Très vite, l’empathie fut conditionnée.
Et pendant que l’on débattait de sémantique, les actes antisémites explosaient en France à un niveau inédit depuis des décennies.

L’inversion morale

Le plus troublant n’a pas été seulement l’absence de sursaut. Ce fut l’inversion.
Dans certains discours militants, le 7 octobre ne fut plus un massacre, mais un « acte de résistance ».
Dans certaines manifestations, les slogans ne pleuraient pas les victimes, ils accusaient les survivants.
Dans certains milieux universitaires et culturels, on parlait d’« explication » plus que de condamnation.
Comme si l’assassinat de civils juifs devait être compris avant d’être condamné. Comme si la compassion était devenue sélective.

Une fracture silencieuse

Pour les Juifs de France, le message fut clair :
Votre douleur n’est pas universelle. Votre peur est discutabl
Votre indignation est suspecte.
Cette fracture n’est pas visible à l’œil nu. Elle est psychologique, intime, civique.
Elle produit une question terrible :
Sommes-nous encore pleinement chez nous ?

Le cycle qui se répète

Depuis Ilan Halimi, la liste est longue :
• Mohammed Merah et l’école Ozar Hatorah
• L’Hyper Cacher de la porte de Vincennes.
• Sarah Halimi.
• Mireille Knoll.
À chaque fois, nous avons promis un sursaut. À chaque fois, nous avons assisté à un reflux. Le 7 octobre aurait dû être un point de bascule.
Il fut un révélateur.

Ce que révèle le 7 octobre en France

Il révèle trois choses:

  1. La fatigue morale : l’indignation n’est plus automatique.
  2. La hiérarchisation des victimes : toutes ne suscitent pas la même compassion.
  3. La banalisation d’un imaginaire antisémite modernisé, souvent maquillé en discours géopolitique.

Quand des synagogues sont taguées, quand des étoiles sont tracées sur des portes, quand des élèves juifs sont contraints de quitter l’école, nous ne sommes plus dans l’exception. Nous sommes dans un climat.
Un climat qui s’est installé lentement depuis vingt ans.

Le vrai danger

Le danger n’est pas seulement l’acte violent. Le danger est l’acceptation implicite.
Une société qui ne manifeste pas spontanément pour ses citoyens menacés envoie un signal. Une société qui hésite à condamner sans réserve envoie un signal.
Une société où l’antisémitisme augmente vertigineusement après un massacre de Juifs envoie un signal.
Et ce signal est compris.

Refuser l’habitude

Ilan Halimi fut un avertissement.
Le 7 octobre fut une épreuve morale.
Si une nation ne ressent plus instinctivement de l’empathie pour une partie de ses propres citoyens, alors le pacte républicain se fissure.
Il ne s’agit pas de politique étrangère. Il s’agit de cohésion nationale.
Il s’agit de savoir si la douleur d’un Français juif est une douleur française.
Vingt ans après Ilan Halimi, après Carpentras,
après Toulouse, après Vincennes,
après le 7 octobre, la question n’est plus : « Sommes-nous surpris ? »
La question est : « Sommes-nous encore capables de sursaut ? »
Car une société ne s’effondre pas d’un coup. Elle s’habitue.
Et l’habitude du silence est toujours le prélude de l’abandon.

L’acceptation sociale

Le plus inquiétant n’est pas seulement l’acte criminel. C’est l’accoutumance.
L’antisémitisme n’est plus une anomalie spectaculaire. Il devient un bruit de fond. Une rumeur permanente. Une variable politique. Un argument électoral implicite. Un outil de mobilisation.

Il s’insinue dans :
• Certains discours universitaires,
• Certaines tribunes culturelles,
• Certains slogans de manifestations,
• Certaines campagnes électorales.
On ne dit plus « les Juifs » frontalement. On dit « les sionistes ». On dit « les lobbys ». On dit
« les dominants ». On recycle les vieux mythes sous des habits nouveaux. Le logiciel n’a pas changé. Seule l’interface a été modernisée.

Ce qui gangrène une société

Ce qui gangrène une société, ce n’est pas seulement la haine explicite. C’est le double standard. Quand un Juif est agressé, on cherche le contexte.
Quand un Juif se défend, on questionne sa légitimité
Quand un crime antisémite est commis, on parle de « tensions ». Quand l’émotion retombe, on passe à autre chose.
Cette asymétrie morale est le poison lent. Elle crée un sentiment d’abandon.
Elle nourrit la défiance.
Elle fracture le pacte civique.

Vingt ans après : le moment de vérité

L’assassinat d’Ilan Halimi n’était pas un accident isolé. Il fut un révélateur. Tous les ingrédients étaient là :
• Le fantasme financier.
• La haine importée.
• Le déni institutionnel initial.
• La relativisation médiatique.
• L’absence de sursaut durable.
Vingt ans plus tard, nous ne pouvons plus prétendre à la surprise.
La question n’est plus : « Comment cela a-t-il pu arriver ? ». La question est : « Pourquoi n’avons-nous rien appris ? »

Nommer pour ne pas s’habituer

Une société meurt le jour où elle s’habitue à l’inacceptable. Il ne s’agit pas d’opposer les communautés.
Il ne s’agit pas d’instrumentaliser la douleur. Il s’agit de refuser la banalisation.

Car l’antisémitisme n’est jamais seulement un problème juif. Il est toujours le symptôme avancé d’une décomposition morale générale.
On commence par relativiser la haine contre une minorité. On finit par normaliser la violence contre tous.
La leçon
Ilan Halimi n’est pas une page d’histoire. Il est un avertissement.
Un pays qui hésite à nommer l’antisémitisme, un pays qui excuse ses manifestations,
un pays qui relativise ses crimes, est un pays qui prépare sa propre fracture.
Vingt ans après, il ne s’agit plus de commémorer. Il s’agit de choisir : d’habituer ou résister.
Parce que l’habitude du pire est toujours le prélude du pire.

© Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël

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