Nul besoin d’un coup d’État violent. Nul besoin de chars, de suspension des libertés ou d’abolition formelle du suffrage universel. N’avons-nous pas plutôt assisté, au cours des cinquante dernières années, à une neutralisation progressive et légale de la démocratie française ? Une neutralisation opérée non contre le droit, mais par le droit, non contre les institutions, mais par leur captation, au profit d’un bloc homogène, non élu, que l’on peut nommer sans détour : l’oligarchie administrative.
La démocratie française n’a pas été renversée. Elle a été vidée de sa substance.
Le fait central est désormais impossible à masquer : ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir réel en France ne sont pas élus par le peuple. Certes, le Président de la République est élu. Mais Emmanuel Macron est lui-même issu de la matrice socialiste de gouvernement et de la haute administration, ancien ministre de l’Économie d’un président socialiste, devenu l’architecte d’un bloc recomposé qui n’a pas rompu avec ce monde, mais l’a prolongé et sécurisé. Surtout, il désigne ceux qui tiennent les institutions qui contrôlent la loi, l’exécutif et le Parlement.
Or la souveraineté populaire ne se délègue pas indéfiniment. Quand le peuple élit un Président, que ce Président nomme les chefs des organes de contrôle, et que ces organes verrouillent l’action de l’exécutif comme celle du législatif, alors le suffrage universel devient un rituel, non une source effective de pouvoir.
Les institutions censées garantir l’équilibre des pouvoirs sont aujourd’hui dirigées par des personnalités politiquement situées, sans mandat populaire direct, mais disposant d’un pouvoir décisif sur la décision publique.
Le Conseil constitutionnel est présidé par Richard Ferrand, ancien président de l’Assemblée nationale, cadre fondateur et fidèle personnel du macronisme. Il fut le chef de la majorité présidentielle avant d’être placé à la tête de l’institution chargée de censurer ou valider les lois issues de cette majorité. La séparation des pouvoirs y est réduite à une fiction procédurale : l’arbitre est un ancien acteur central du camp qu’il est censé contrôler.
La Cour des comptes a été présidée par Pierre Moscovici, ancien ministre de gouvernements socialistes sous Lionel Jospin puis François Hollande, figure de la social-démocratie française, ensuite commissaire européen. Son parcours illustre la continuité parfaite entre la gauche socialiste de gouvernement et le macronisme, Emmanuel Macron ayant lui-même été ministre d’un président socialiste avant d’en recycler l’ossature idéologique. Le contrôleur est ici l’héritier direct des politiques qu’il est chargé d’évaluer.
La situation franchit un seuil supplémentaire avec Amélie de Montchalin. Ancienne ministre macroniste, elle a participé à l’élaboration et à la présentation des orientations budgétaires récentes, dont celles du budget 2026, au cœur de l’action gouvernementale. Sa nomination annoncée à la tête de la Cour des comptes reviendrait à placer une responsable politique ayant contribué aux choix budgétaires à la direction de l’institution chargée d’en contrôler la sincérité, l’exécution et les effets. Il ne s’agit plus d’un soupçon de connivence, mais d’une confusion manifeste entre celui qui décide et celui qui juge. Le principe fondamental d’interdiction d’être à la fois juge et partie est ici frontalement piétiné. C’est une insulte à l’équilibre des pouvoirs et une insulte au peuple français.
Le Conseil d’État, centre névralgique du pouvoir normatif et juridictionnel, est dirigé par Didier-Roland Tabuteau. Haut fonctionnaire issu de la gauche administrative et sociale-démocrate, ancien directeur de cabinet de Martine Aubry, il n’a jamais reçu de mandat électif, mais détient un pouvoir considérable sur la production et l’interprétation de la norme. Son parcours illustre la migration continue du pouvoir de la gauche de gouvernement vers une gouvernance par la règle, hors de portée du suffrage universel.
Ces responsables ne sont pas illégaux. Ils sont dépourvus de légitimité démocratique directe.
La séparation des pouvoirs ne peut survivre lorsque gouvernants, contrôleurs et censeurs de la loi appartiennent au même bloc idéologique, aux mêmes réseaux de carrière, à la même culture administrative. Il ne s’agit plus d’équilibre, mais de cooptation, plus de contrôle, mais d’auto-validation. L’État de droit, conçu pour limiter le pouvoir, devient la technique même de sa captation.
Le régime qui en résulte est parfaitement lisible.
Anarchie face au réel : renoncements sécuritaires, abdication devant le désordre, incapacité à assurer les fonctions régaliennes les plus élémentaires.
Tyrannie administrative sur le citoyen : inflation normative, contrôles incessants, sanctions automatiques, encadrement minutieux de la vie sociale.
L’État ne protège plus. Il administre.
Même sous l’Ancien Régime, le pouvoir reposait sur un pacte clair : le peuple se dessaisissait d’une part de sa souveraineté en échange de la protection. Les princes tenaient leur légitimité d’un devoir. Aujourd’hui, la classe dirigeante ne tient son pouvoir ni du peuple ni d’un devoir de protection. Elle se protège elle-même, derrière la norme, la procédure et la cooptation.
Nul besoin d’un coup d’État violent. Emmanuel Macron est en voie d’achever la neutralisation de la démocratie française, c’est-à-dire la confiscation de ce qui subsiste de souveraineté au profit de son camp, l’oligarchie administrative. Le vote n’est pas interdit ; il est rendu inoffensif. L’alternance demeure possible ; elle ne menace plus rien d’essentiel.
La France n’est plus gouvernée par des représentants responsables devant le peuple souverain. Elle est administrée par un bloc de pouvoir fermé, qui s’est substitué à la démocratie tout en en conservant les apparences.
Dès lors, la question n’est plus polémique mais politique : ne sommes-nous pas confrontés à une oligarchie cooptée, organisée en système clos, qui impose ses décisions aux Français sans mandat, sans contrôle réel, et sans jamais avoir à en répondre devant eux ?
© Paul Germon

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