L’anarcho-tyrannie à la française : mécanismes, acteurs, responsabilités
L’anarcho-tyrannie n’est pas une abstraction importée. En France, elle a pris corps, elle a trouvé ses relais, elle s’est institutionnalisée. Elle n’est pas le produit d’un homme, ni même d’un gouvernement. Elle est le résultat d’un système où chacun fait rationnellement ce qui lui coûte le moins — et où personne ne gouverne plus l’ensemble.
Premier mécanisme : la dépolitisation du maintien de l’ordre.
Le politique ne tranche plus. Il délègue. La sécurité, la justice, l’autorité sont renvoyées à des chaînes administratives qui raisonnent en termes de procédures, de flux, de risques juridiques et de gestion de crise. Le pouvoir élu ne commande plus : il “s’appuie”, il “fait confiance”, il “respecte l’indépendance”. Cette abstention est présentée comme une vertu démocratique. Elle est en réalité une désertion.
Dès lors, l’ordre public n’est plus un objectif politique clair, mais un équilibre instable entre ce qu’il est encore possible de faire et ce qu’il est jugé dangereux d’entreprendre.
Deuxième mécanisme : la justice de la prudence.
La justice française n’est pas laxiste par doctrine. Elle est prudente par structure. Les décisions de mise en liberté, les classements, les aménagements de peine s’inscrivent dans un climat où l’erreur coûte cher, mais où l’inaction est rarement sanctionnée. Libérer expose moins que retenir. Différer protège plus que trancher. La crainte n’est pas seulement juridique. Elle est aussi sociale et politique.
La perspective d’une flambée, d’un quartier qui s’embrase, d’un prétexte à désordre collectif pèse silencieusement sur les décisions individuelles. La justice devient gestionnaire du risque social, non garante de l’ordre.
On ne juge plus seulement un acte. On anticipe ses conséquences.
Troisième mécanisme : l’administration comme pouvoir réel.
La France n’est pas gouvernée contre sa volonté. Elle est gouvernée sans volonté. L’administration produit la norme, l’interprète, l’applique et l’ajuste. Elle ne décide pas au sens politique, mais elle oriente tout. Elle n’assume rien, mais elle structure tout.
Ce pouvoir est d’autant plus fort qu’il est irresponsable au sens démocratique. Il n’a pas à rendre compte d’un échec global, seulement de la conformité de ses procédures.
L’anarcho-tyrannie prospère dans cet espace : trop d’État pour laisser faire, pas assez de politique pour imposer.
Quatrième mécanisme : la sélection des cibles.
L’État ne frappe pas là où il devrait. Il frappe là où il peut. Le citoyen stable, visible, solvable, intégré devient l’objet naturel de la contrainte. Il est accessible, traçable, coopératif. Le contraindre ne provoque ni émeute ni crise. À l’inverse, les zones de désordre dur sont traitées avec précaution, contournement, négociation implicite. Non par faiblesse morale, mais par calcul de survie institutionnelle. Ce n’est pas l’injustice qui est recherchée. C’est l’absence de trouble.
Responsabilités.
Le politique est responsable d’avoir renoncé à gouverner. La haute administration est responsable d’avoir pris la place laissée vacante. La justice est responsable d’avoir intégré la peur du désordre dans son raisonnement ordinaire.
Un fait mérite d’être relevé tant il est révélateur : la gauche française ne dénonce pas cette dérive. Elle en est l’un des moteurs. Historiquement prompte à invoquer l’autorité de l’État, elle ne s’indigne plus de sa défaillance protectrice. Elle ne combat pas l’anarcho-tyrannie : elle l’organise, la justifie, l’accompagne. Là où l’ordre recule, elle parle de complexité sociale ; là où la contrainte s’abat, elle invoque la justice, la morale ou l’égalité abstraite. Ce renversement n’est pas accidentel. La gauche contemporaine ne conçoit plus l’État comme garant de l’ordre commun, mais comme instrument de correction morale. Elle tolère le désordre réel lorsqu’il est socialement ou culturellement justifié, et durcit la norme lorsqu’il s’agit de discipliner les comportements conformes.
Ainsi s’explique ce paradoxe : un discours saturé de droits, mais silencieux sur la protection ; une obsession de la norme, mais une indulgence constante pour ceux qui la défient par la force.
Mais la responsabilité est aussi collective. Une société qui accepte que l’ordre devienne conditionnel, que la loi s’applique à géométrie variable, que la nuisance soit stratégiquement payante, fabrique elle-même son dessaisissement.
La France administrée n’est pas encore un État effondré.
C’est pire : c’est un État qui fonctionne contre sa propre finalité. Il produit des normes, mais plus d’ordre. Il génère de la contrainte, mais plus de protection. Il maintient la forme, mais abandonne le fond. L’anarcho-tyrannie à la française n’est pas brutale. Elle est douce, procédurale, rationnelle — et profondément corrosive. Elle n’écrase pas la société. Elle la fatigue.
© Paul Germon

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