Le jour se lève sans promesse.
Vendredi matin, 30 janvier 2026.
Le mot Bechala’h résonne encore dans l’air froid de Vincennes comme dans celui du Proche-Orient. Un mot mal aimé. Un mot de renvoi. On renvoie un peuple comme on renvoie un dossier trop lourd, un problème qu’on ne sait pas résoudre autrement qu’en l’expulsant hors du champ de vision.
Dans la Torah, Pharaon renvoie. Dans le réel, les frontières s’ouvrent et se ferment au rythme des décisions politiques. Rafah s’apprête à rouvrir dimanche. Décision actée, présentée comme un fait technique, presque administratif. Pourtant, chaque ouverture de passage transporte avec elle une question ancienne : qui contrôle le souffle qui passe ? qui surveille ce qui traverse ? Le désert, lui, n’a jamais été un espace neutre.
Pendant que l’on parle de passages, l’Iran parle de cibles. Le vocabulaire est précis, glacé, presque talmudique dans sa sécheresse. Chaque phrase pèse, chaque menace s’énonce comme une équation. Israël figure explicitement dans ce que Téhéran appelle une banque. Une banque sans argent, pleine de noms, de villes, de visages. La dissuasion devient une langue maternelle.
À Eilat, une silhouette grise accoste. Un destroyer américain, dit-on. Coopération routinière, exercice habituel. Les mots rassurent, mais la mer n’ignore rien. Elle sait lire les signes. Elle sait que les flottes ne se déplacent jamais sans raison, même quand on affirme le contraire.
La nuit, elle, n’a pas été calme. Des hommes sont sortis d’un tunnel à Rafah. Trois n’en sont pas ressortis. Les autres courent encore quelque part entre le sable et l’ombre. Ce genre d’information se lit vite, se digère mal. Huit, trois, cinq. Les chiffres ont remplacé les prénoms depuis longtemps.
Dans le sud, une actrice est morte sur une route du Néguev. Quarante et un ans. Une phrase sèche dans le flux des dépêches. Comme si la violence devait circuler sous toutes ses formes, sans hiérarchie. Le pays avance avec ses morts, célèbres ou anonymes, dans la même fatigue contenue.
Et puis il y a les enfants. Huit cent quatre-vingt mille, dit le rapport. Le mot pauvreté revient, obstiné, dans un pays en guerre prolongée. Le désert n’est pas toujours géographique. Il est parfois économique, parfois social, parfois intérieur.
Hier encore, l’Europe a tranché. Les Gardiens de la Révolution classés terroristes. Décision tardive, dira-t-on. Décision historique, diront d’autres. Le temps politique européen avance à petits pas, mais quand il frappe, il laisse une trace. À Téhéran, on parle d’erreur stratégique. L’Histoire, elle, prendra note sans commenter.
Dans Bechala’h, le peuple crie. Pas un cri héroïque. Un cri de fatigue. Un cri de survie. Am, le peuple pris dans la glaise, incapable de penser à la liberté parce qu’il manque d’air. Et puis Bné Israël, ceux qui tiennent malgré tout la ligne fragile de la foi, transmis comme un fil nerveux de génération en génération.
Aujourd’hui encore, la distinction tient. Il y a ceux qui subissent le flux, les alertes, les chiffres, les morts. Et ceux qui, malgré tout, pensent encore en termes de sortie, de passage, de mer qui s’ouvre. Pas par naïveté. Par nécessité.
Pharaon renvoie. Israël avance.
Le mot Bechala’h n’a jamais été une malédiction.
Il est le constat brutal que, parfois, on ne libère pas un peuple.
On le pousse dehors.
Et c’est précisément là que commence l’Histoire.
© David Castel
Ex-avocat, hébréophone & parémiographe. Écrit entre deux cafés, trois procès et mille aphorismes.

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