
La désignation du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) comme organisation terroriste par l’Union européenne, le 29 janvier 2026, n’est pas une victoire — c’est un faire-part de décès rédigé avec sept ans de retard. Pendant que Kaja Kallas proclame que « la répression ne peut rester sans réponse », les faits démontrent précisément l’inverse : cette réponse arrive après plus de 35 000 civils iraniens exterminés. Tel le lapin blanc de Carroll, perpétuellement conscient de son retard mais incapable de le résorber, l’Union européenne a perfectionné l’art de l’indignation posthume — arrivant systématiquement après le carnage pour déplorer ce qu’elle aurait pu prévenir.
L’exigence d’unanimité ayant paralysé cette désignation pendant des années expose une faille tectonique dans l’architecture décisionnelle européenne : la subordination des impératifs éthiques au plus petit dénominateur commun des intérêts commerciaux. Paris a obstrué le processus jusqu’au 28 janvier 2026, invoquant des préoccupations concernant les otages et les canaux diplomatiques — cela, alors même que le CGRI avait orchestré une tentative d’attentat à la bombe lors d’un rassemblement de l’opposition iranienne à Villepinte en 2018. Maintenir le « dialogue » avec des entités planifiant des attaques terroristes sur son propre territoire : voilà la pathologie intellectuelle des establishments diplomatiques européens, un attachement idéologique au multilatéralisme indépendamment de la légitimité des interlocuteurs. Ce calcul ignorait une réalité brutale : l’engagement avec des régimes génocidaires ne modère pas leur comportement — il finance leur répression tout en fournissant une couverture diplomatique. Si Bruxelles avait agi lorsque Washington a désigné le CGRI en 2019, Nika Shakarami, 16 ans, étranglée par les forces de sécurité iraniennes en septembre 2022 après avoir brûlé son hijab lors d’une manifestation, serait peut-être encore vivante. Son corps a été retrouvé dix jours plus tard, le nez écrasé, le crâne fracturé. Pendant ce temps, les ministres européens débattaient de savoir si désigner les auteurs pourrait « compliquer les négociations nucléaires ». Lorsque Josep Borrell invoquait des « obstacles juridiques » à la désignation, Hillel Neuer d’UN Watch démontrait méthodiquement que ces prétendus obstacles n’étaient que des paravents dissimulant une absence de volonté politique. L’analyse était limpide : aucune disposition du droit européen n’empêchait cette action. Ce qui manquait n’était pas une base légale mais de la détermination — denrée manifestement plus rare à Bruxelles que les communiqués exprimant de « profondes préoccupations ».
Soyons justes un instant. Les défenseurs de l’approche européenne avancent un argument qui mérite examen : les sanctions symboliques aliènent sans affaiblir, tandis que l’engagement préserve des canaux susceptibles d’influencer le comportement du régime. C’est la thèse de la « main tendue » — et elle possède une cohérence théorique. Le problème est qu’elle a été testée pendant deux décennies et a échoué de manière spectaculaire. L’engagement n’a produit ni modération ni protection des citoyens européens, mais a financé la répression et légitimé diplomatiquement un système totalitaire. À un certain point, la prudence devient complicité. Ce point est dépassé depuis longtemps.
Le gel des avoirs visant 21 individus représente un contre-terrorisme cosmétique. Geler implique un dégel éventuel, maintenant ainsi la fiction qu’une normalisation demeure possible avec un régime qui assassine systématiquement sa propre population. Hannah Arendt observait que le mal radical se nourrit précisément de cette incapacité à prendre au sérieux ce qu’on voit pourtant clairement. L’Europe voit — ses services de renseignement qualifient le CGRI d’acteur terroriste majeur orchestrant des attentats sur le sol européen — mais refuse d’en tirer les conséquences, préférant ce qu’Arendt aurait reconnu comme une forme de cécité volontaire élevée au rang de doctrine.
Ce qu’exige la situation n’est pas la demi-mesure tardive que célèbre aujourd’hui Bruxelles, mais une stratégie de démantèlement : confiscation irréversible — et pas un gel réversible (sic !) — de tous les actifs liés au régime ; mandats d’arrêt internationaux sous compétence universelle transformant chaque officier du CGRI en fugitif ; corridors numériques sécurisés fournissant aux militants iraniens accès crypté et plateformes de documentation résistantes à la censure. Le cadre juridique existe — ordonnances sur les richesses inexpliquées, mécanismes de confiscation civile, compétence universelle pour crimes contre l’humanité appliquée avec succès contre des responsables syriens et rwandais. Ce qui manque est la volonté de confronter les réseaux de lobbying iraniens et les entreprises européennes profitant des relations avec Téhéran.
Keir Starmer incarne cette hypocrisie avec une précision chirurgicale : promettant en opposition de proscrire le CGRI, il invoque désormais depuis le 10 Downing Street des distinctions juridiques spécieuses pour justifier l’inaction. L’argument selon lequel la proscription ne s’appliquerait qu’aux acteurs non-étatiques est contredit par les désignations australienne, canadienne et américaine. Starmer affirme que désigner le CGRI serait « futile » — révélant une incompréhension fondamentale de la politique symbolique dans les contextes autoritaires. Pour les mouvements de résistance iraniens, la reconnaissance internationale de la nature criminelle du régime possède une valeur stratégique considérable. Ce qui paraît « futile » depuis Westminster est existentiel depuis la prison d’Evin.
Les manifestants iraniens — majoritairement âgés de moins de 30 ans, technologiquement sophistiqués, idéologiquement immunisés contre la propagande théocratique — ont maintenu leur résistance malgré une violence industrielle. Cette génération ne sollicite pas la pitié occidentale ; elle exige un soutien concret. À la place, elle a reçu de la solidarité performative — l’activisme hashtag de responsables qui maintenaient simultanément des relations bancaires avec des entités liées au CGRI. Berlin, Paris et Rome ont préféré préserver des contrats commerciaux avec un régime qualifié par leurs propres agences de renseignement de menace terroriste. Dénoncer publiquement ce qu’on finance en privé: voilà le péché originel de la diplomatie européenne contemporaine.
L’Union européenne revendique une « autonomie stratégique » tout en n’ayant désigné le CGRI que sept ans après Washington, révélant l’imposture de toute prétention au leadership géopolitique autonome. Cette schizophrénie — le terme est délibéré — ne relève pas de la maladresse mais de la structure. L’Europe a institutionnalisé le différé comme mode opératoire, transformant la temporalité délibérative en alibi permanent.
L’histoire jugera sévèrement une Union qui célèbre sa désignation du CGRI après plus de 35 000 morts, tel un pompier réclamant des lauriers pour avoir contemplé les cendres. La jeunesse iranienne — qui paye le prix du sang pour sa liberté — mérite infiniment mieux. Les mollahs ne quitteront pas le pouvoir par persuasion diplomatique mais face à une pression économique suffocante, un isolement juridique absolu, et le soutien concret à une population déterminée à reconquérir sa souveraineté.
Tout le reste n’est que théâtre — la spécialité de Bruxelles. Le lapin blanc consultera sans doute sa montre avec consternation lors du prochain massacre, découvrant une fois de plus qu’il est arrivé après les funérailles. Non par malchance, mais par choix délibéré de privilégier le confort bureaucratique à l’urgence de l’action. À Téhéran, Ispahan et Tabriz, on ne consulte plus l’heure. On compte les morts.
© Fundji Benedict

Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.
Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.
Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.

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