Neutralité létale : l’exemple suisse ou Quand l’État se sauve et que la morale reste dehors. Par Francis Moritz

Dans un monde de conflits où seuls les intérêts des États comptent, peut-on être neutre ?
Le passé suisse apporte une réponse brutale : la neutralité n’existe pas moralement. Elle protège des États, pas des vies. Et lorsqu’elle est sacralisée, elle peut devenir une fuite.

De 1942 aux sanctions : ou comment la neutralité devient un refuge

La neutralité suisse est souvent racontée comme une sagesse alpine : rester droit quand le monde penche, parler à tous sans se vendre à personne, traverser les tempêtes sans chavirer. Cette fable est confortable. Elle est aussi dangereusement incomplète.

Car la neutralité n’est pas une morale. C’est un instrument de survie étatique. Et brandie comme valeur absolue, elle peut conduire au pire : fermer la porte à ceux qui vont mourir, puis expliquer qu’on a simplement « respecté les règles ».

L’histoire le montre sans détour : en 1942, la neutralité suisse sert de cadre au renvoi de réfugiés juifs vers une mort annoncée. Ce n’est ni un accident ni une bavure. C’est la conséquence logique d’une neutralité sans boussole éthique.

Une neutralité née par calcul, devenue religion

La neutralité permanente de la Suisse n’est pas un idéal moral né dans les montagnes. Elle est imposée en 1815 par les grandes puissances européennes, soucieuses de créer un État tampon stable au cœur du continent.

À l’origine, c’est un arrangement stratégique. Avec le temps, cela devient une religion civile, un marqueur identitaire, presque un dogme.La neutralité n’est plus seulement un statut : elle devient une vertu supposée. Et comme toute vertu sacralisée, elle cesse d’être interrogée.

Cohésion, prospérité… et angle mort humain

Il faut être honnête : la neutralité fonctionne. Elle consolide un pays fragmenté en cantons, langues et confessions. Elle évite les alliances qui divisent, les guerres d’expansion qui déchirent. Elle protège la cohésion interne.

Elle produit aussi des effets économiques spectaculaires : continuité industrielle, attractivité financière, rôle d’arbitre. La Suisse acquiert une puissance non militaire — diplomatique et financière — hors de proportion avec sa taille.

Mais ce succès repose sur une hiérarchie implicite : la neutralité protège l’État, pas nécessairement les individus. Tant que cette distinction reste théorique, le mythe tient. Lorsqu’elle devient concrète, il se fissure.

1942 : quand la frontière devient une sentence

Août 1942. Une circulaire ferme la porte. Les personnes fuyant pour « raisons raciales » — autrement dit les Juifs — ne sont pas considérées comme des réfugiés politiques. Ce n’est pas une nuance juridique. C’est une exclusion délibérée qui vaut condamnation ä mort.

À partir de là, tout s’enchaîne :

  • contrôles renforcés,
  • tri bureaucratique,
  • refoulements.

Et surtout un fait central : la Suisse sait. Elle sait ce que signifie renvoyer des Juifs vers la France occupée ou le Reich. La déportation n’est plus une rumeur. Refouler, c’est exposer sciemment.

La neutralité cesse alors d’être une posture. Elle devient une machine administrative cohérente — et létale.

« La barque est pleine » : quand l’État parle en métaphores mortifères

La phrase restera dans l’histoire. Quand le conseiller fédéral Eduard von Steiger évoque une « barque pleine », ce n’est pas un dérapage. C’est un raisonnement d’État.

Traduction politique :

  • la neutralité prime,
  • la sécurité interne prime,
  • le risque diplomatique prime,
  • la vie des réfugiés vient après.

La Suisse ne tue pas. Mais elle rend. Et, dans ce contexte, rendre revient souvent à condamner.

Après 1945 : les coffres bien rangés et la zone grise

Après-guerre, la Suisse se raconte une histoire propre : neutralité, stabilité, humanité discrète. Sauf que derrière les coffres bien rangés, il y a une zone grise — et même franchement sombre : les avoirs juifs déposés dans les banques suisses avant et pendant la guerre, jamais restitués.

Des comptes sans héritiers

Des milliers de Juifs avaient placé de l’argent en Suisse pour se protéger ou préparer une fuite. Beaucoup ont été assassinés avec leurs familles. Résultat : personne pour réclamer.

Les banques dégainent alors leur arme favorite : la paperasse. Certificat de décès, acte notarié, preuve de parenté. Autant demander un ticket de caisse à Auschwitz.

Une réticence organisée

Pendant des décennies, les banques traînent les pieds. Secret bancaire, sécurité juridique, peur des fraudes. En réalité, elles conservent les fonds, parfois jusqu’à les vider par des frais.

Les survivants sont humiliés, soupçonnés, éconduits.

Les années 1990 : quand Washington s’en mêle

Le scandale n’éclate pas par sursaut moral interne. Il éclate sous la pression des États-Unis, de la presse internationale et d’organisations juives.

Class actions, menaces d’exclusion des marchés américains : la morale devient soudain urgente.

Un audit indépendant confié à Paul Volcker confirme :

  • comptes non déclarés,
  • pratiques dilatoires,
  • manque de coopération systémique.

Le compromis de 1998

Sous contrainte, les banques acceptent un accord de 1,25 milliard de dollars.
Pas un geste héroïque : un règlement pour éviter pire.

En parallèle, la Commission Bergier documente sans fard :

  • Les refoulements de réfugiés juifs,
  • La collaboration économique avec le Reich,
  • L’opportunisme financier d’après-guerre. 

Reconnaître sans déranger

Officiellement, la Suisse a « reconnu ». Dans les faits, le récit national reste défensif : complexité, contexte, erreurs — rarement responsabilité morale.

L’ironie demeure brutale :

👉 on refoule pendant la guerre

👉 on garde l’argent après

👉 on négocie quand Washington insiste

La neutralité sert parfois surtout à rester du bon côté du coffre-fort.

Neutralité : propre juridiquement, muette moralement

C’est ici que tombe le masque : la neutralité n’est pas moralement neutre. Elle est juridiquement propre, mais éthiquement silencieuse.

Le paradoxe suisse : humanitaire au centre, asile sous conditions

La Suisse est le cœur de l’humanitaire mondial. Genève abrite le CICR. Elle incarne — à juste titre — le droit et la protection.

Et pourtant, en 1942, l’asile devient une variable d’ajustement. L’histoire retiendra surtout ceci : on a su, et on a refoulé quand même. Ce n’est pas l’ignorance qui condamne. C’est le calcul.

Neutralité : un choix actif, pas une abstention

Contrairement au discours dominant, la neutralité n’est jamais une passivité.
C’est un choix actif et permanent :

  • Décider quand ne pas agir,
  • Décider jusqu’où ne pas aller,
  • Décider ce qui est compatible avec la neutralité.

En 1942, cela se traduit par une politique de frontière. Aujourd’hui, par des politiques de sanctions, d’avoirs gelés, d’armement, d’appels « à la retenue des parties »
La mécanique est la même.

Sanctions et neutralité version XXIᵉ siècle

Depuis la guerre en Ukraine, la Suisse reprend une partie des sanctions européennes tout en affirmant préserver sa neutralité.

Mais ce « oui » est encadré par des « non » :

  • Pas de livraisons d’armes,
  • Prudence extrême sur les avoirs gelés,
  • Priorité au droit de propriété.

Comme en 1942, la neutralité permet de dire : « Nous ne pouvons pas aller plus loin. »

Le parallèle qui dérange

Hier : « Nous ne pouvons pas ouvrir la frontière. »Aujourd’hui : « Nous ne pouvons pas franchir certaines lignes juridiques. »

Dans les deux cas :

  • L’État est protégé,
  • Les règles sont respectées,
  • La charge morale est déplacée.

Conclusion : après 1942, l’innocence n’est plus disponible

L’épisode des réfugiés juifs refoulés n’est pas une note de bas de page. C’est le moment où la neutralité suisse révèle son prix humain.

Refouler en sachant, ce n’est pas rester à égale distance. C’est accepter le résultat.

La neutralité a sauvé l’État suisse. Elle n’a pas sauvé ceux qu’il a renvoyés. La question finale est simple, et dérangeante : jusqu’où peut-on se dire neutre sans transformer la neutralité en indifférence — et l’indifférence en responsabilité ? les faits y répondent et les faits sont têtus.

© Francis Moritz


Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion.  Ancien  cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps


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