Iran et « Atteinte à l’ordre international ». Par Richard Prasquier

« Ce n’est pas moi qui le demande, c’est Dieu qui exige que vous soyez pendu »: Ce sont, dit-on, les paroles qu’un juge avait prononcées  lors de l’une des précédentes manifestations contre le régime iranien. C’est l’accusation d’ »ennemi de Dieu »  qui devrait être déployée ces jours-ci contre les manifestants arrêtés. Le verdict habituel d’une telle incrimination est la mort, car Dieu ne se négocie pas. Il parait que les juges ne vont pas prononcer ce verdict pour retirer à Trump une raison de frapper le régime iranien. Mais dans ce pays en blackout qui a coupé Internet et pourchasse sans relâche les utilisateurs de terminaux Starlink, tout indique  que la répression est terrible, même si la prudence légitime de certains  médias sur l’Iran contraste avec leur empressement à publier les chiffres du Hamas à Gaza. Un Iranien témoignant à visage découvert (un courage inouï) fait état de 15 000 morts au 15 janvier.

La morgue de Kahrizak, au Sud de Téhéran, d’où sont parvenues les effrayantes images des cadavres dans des bâches en plastique n’est pas un lieu inconnu.C’est déjà là que les corps de nombreux détenus torturés à mort dans les centres de détentions voisins étaient rendus aux familles, sous paiement dit-on, ovec de faux certificats de décès, lors des révoltes de 2009 et 2022.

Ce régime  sanguinaire manipule jusqu’au nom même de l’accusation qui conduit à la mort. Se comporter en ennemi de Dieu signifiait avant 1979 être un bandit de grand chemin dépouillant les voyageurs . Ce terme  désuet de «muharabeh» a été depuis lors recyclé pour juger des manifestants dont l’immense majorité sont pacifiques. Rien n’exprime plus clairement l’essence de la théocratie iranienne: être un opposant du régime, c’est être un ennemi de Dieu.

Ce n’est là que l’une des distorsions au chiisme traditionnel que l’on doit à l’imam Khomeini.

Celui-ci, alors qu’il était exilé à Najaf, la grande ville chiite de l’Irak, a développé une doctrine  à l’encontre de celle des responsables religieux traditionnels du chiisme. 

 Alors que ceux-ci estimaient que leur rôle était d’enseigner la population,  de la protéger si besoin contre les abus et surtout de maintenir l’espoir du retour du Messie chiite, l’imam caché, ce douzième imam (chiisme duodécimain) mystérieusement disparu, qu’on appelle le Mahdi et qui fera régner la justice.

 À Najaf aujourd’hui encore, le vieil ayatollah Sostani prêche cette doctrine qui fut largement majoritaire et qu’on qualifie de quiétiste.

En Irak, à l’abri de la police du Shah, qui de toute façon méprisait ce vieux clerc déconnecté du monde moderne,  Khomeini commença à enseigner une autre doctrine, suivant laquelle le pouvoir politique devait être arraché des mains des laïcs, susceptibles  de conduire la société vers des abominations modernistes et remis aux soins d’un responsable religieux, un «savant» de la foi chiite qui serait le garant ultime, tant que le douzième imam ne réapparaissait pas, de l’adéquation des lois avec les ordres divins. 

C’est le velayat e-faqih, qu’on traduit par «tutelle du jurisconsulte», ce juriconsulte qu’on appelle le  «Guide Suprême». 

A la mort de Khomeini, le successeur désigné,  l’Ayatollah Montazeri, était en disgrâce car il avait critiqué les exécutions massives d’opposants politiques. C’est Ali Khamenei qui le remplaça:: il n’avait aucun charisme, une compétence religieuse minime (il fut bombardé ayatollah en urgence), un passé de terroriste; il était dévoué au défunt Khomeini. 

Le très malin Akbar Hashemi Rafsandjani,  Président de la République, qui fait élire Khamenei par l’Assemblée des experts, pense qu’avec un Guide Suprême aussi peu reluisant, c’est lui qui deviendra le véritable maitre du pays.Erreur: s’appuyant sur les Gardiens de la Révolution, leur concédant des pouvoirs de plus en plus exorbitants, Khamenei entame un règne qui depuis 37 ans a prolongé la servitude de la population iranienne.

Khomeini avait confisqué Dieu. Au nom de cette appropriation, il a envoyé sans l’ombre d’un remords des enfants de douze ans, munis d’un collier en plastique présentant les clefs du paradis, se faire massacrer sur les mines et les batteries  irakiennes pendant la guerre qui ravagea les deux pays.

Par sa victoire sur le Shah, il était devenu une référence pour certains penseurs occidentaux qui se voulaient alors à la pointe du progrès intellectuel. Certains de leurs héritiers sont prêts encore aujourd’hui à témoigner à la théocratie  qu’il a créée beaucoup d’indulgence et beaucoup de silence puisqu’elle se trouve dans le camp du bien, celui de l’anti-impérialisme, de l’anticolonialisme et de l’antisionisme. Le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a même offert à l’Iran la présidence d’un Forum social dédié aux droits des femmes, une décision particulièrement sinistre quelques mois après l’assassinat de Mahsa Amini et la répression féroce du mouvement Femme, Vie, Liberté.

En 1979, Khomeini ne cherchait pas uniquement à bâtir une théocratie en Iran. Il désirait éloigner le monde musulman des néfastes tentations occidentales, l’islamiser suivant ses normes avant de l’envoyer à la conquête du monde. Mais comment faire alors que un musulman sur dix  seulement est chiite duodécimain, la seule catégorie, et encore, susceptible de considérer l’ayatollah Khomeini comme son guide spirituel?

La solution, d’une simplicité géniale,  a été reprise par Khomeini aux candidats laïcs  à l’hégémonie arabe: il s’agissait de faire de l’Iran  la tête de file d’un combat sacré unissant tous les musulmans contre un ennemi commun diabolisé. L’Etat d’Israël, cet Etat dont le nom n’est jamais prononcé, présentait évidemment tous les avantages: suffisamment récent pour que le ressentiment soit vif, suffisamment petit pour que la victoire paraisse à portée de main, suffisamment ancien pour que ressorte le vieux mépris envers le juif dhimmi et suffisamment cohérent politiquement puisque le Shah avait avec Israël des relations quasi-diplomatiques.

 Lorsque Khomeini s’installe  au pouvoir en 1979, Yasser Arafat  est donc le premier homme politique  accueilli à Téhéran. Il reçoit les clefs de l’ancienne délégation d’Israel devenue Ambassade de la Palestine et une journée de Jérusalem est décrétée chaque année le dernier vendredi du mois de Ramadan. 

Mais -hélas!-  l’idylle est de courte durée. Au lieu de soutenir Khomeini lors de la guerre avec l’Irak, Arafat reste fidèle au camp sunnite et prend le parti de Saddam Hussein.

Mais Khomeini a une autre carte sunnite dans la main, celle des Frères Musulmans. Il apprécie leurs théories, surtout la version de Sayyid Qutb, héritier intellectuel de Hassan el Banna,  plus radical que ce dernier, qui a explicitement appelé au djihad contre l’Occident et que Nasser a pendu. C’est un jeune militant extrémiste iranien, Navvab Safavi, plus tard exécuté par le Shah, qui a servi de lien idéologique alors que Khomeini était encore à Qom et qui l’a convaincu que les divergences entre sunnites et chiites pesaient moins que la lutte contre l’ennemi impérialiste et sioniste.

L’alliance entre Frères Musulmans et Iraniens passera par des périodes de tension, par exemple en 1982 quand les frères Assad, alliés de l’Iran, massacreront les Frères musulmans en Syrie à Hama, mais elle ne sera jamais complètement rompue.

 Dans les années 80, une partie des Frères Musulmans égyptiens, très malmenés par Nasser, sort des prisons sous Sadate qui cherche à les cantonner à des activités sociales. Mais une branche plus jeune du mouvement, influencée par Qutb, retourne dans la clandestinité, assassine Sadate, et prépare la future al-Qaida. Le Frère musulman palestinien Abdullah Azzam devient le mentor du jeune Oussama ben  Laden. Celui-ci  entretiendra un mariage de raison avec l’Iran sur la base de leurs ennemis communs, faisant des différences religieuses entre sunnites et chiites un point de divergence secondaire par rapport à la lutte contre l’ennemi commun occidental ( Daech  au contraire a fait du massacre des renégats chiites une exigence religieuse).

Au début des années 90, l’Iran, désormais dominé par les Gardiens de la Révolution, est devenu ainsi le principal soutien financier du Hamas, créé en 1987 par la branche palestinienne  des Frères Musulmans. Khaled Machaal, l’un de ses chefs, a déclaré que le Hamas était le fils spirituel de l’Ayatollah Khomeini.

 Au-delà des financements, l’Iran a fourni au Hamas  un savoir-faire militaire (missiles) et une profondeur stratégique (l’axe de la «résistance» avec le Hezbollah libanais, la Syrie des Assad , les chiites irakiens, les Houthis du Yemen).  A l’abri derrière ses proxies, l’Iran, aidé par la naïveté et le déni de la guerre qui étaient de règle en Occident, construisait patiemment son arsenal nucléaire dont il voulait faire le symbole de sa suprématie dans le monde islamique et dont chacun comprenait que Israël en serait la première cible.

L’alliance avec les Frères Musulmans  ne facilitait pas seulement à l’Iran le soutien du monde sunnite. L’utilisation des réseaux relationnels que les Frères avaient patiemment tissés dans les pays occidentaux lui permettait  de mieux infiltrer ce monde  et y trouver des soutiens d’autant plus efficaces qu’ils n’étaient pas explicites.

Des spécialistes comme Emmanuel Razavi  ont expliqué le détail de la «pieuvre» que l’Iran avait peu à peu construite à l’intérieur de nos pays avec l’appui naïf ou intéressé de personnalités d’influence ou de pouvoir . Il ressort notamment de leurs travaux l’image d’un Iran extrêmement actif dans la désinformation et la propagande anti-israélienne.

La question de l’intervention  des Américains ou des Israéliens ou des deux est aujourd’hui sur toutes les lèvres

Beaucoup pensent qu’elle est inéluctable. Certains regrettent déjà une nouvelle atteinte à l’ordre international, comme si ces termes avaient un sens avec un régime qui depuis près de cinquante ans vit par la terreur, le mensonge, l’hypocrisie et la menace, et qui n’hésitera devant rien pour détruire ses opposants.

D’autres alertent sur une chute des mollahs qui engendrerait un chaos inimaginable et ils rappellent  des exemples tels celui de l’Irak ou de l’Afghanistan. Ces exemples ne sont pas pertinents, s’agissant pour le premier d’un pays artificiel aux multiples fractures ethniques et religieuses, pour l’autre d’une impossible géographie combinée à un grand conservatisme matériel et spirituel et pour les deux à l’absence d’une figure d’incarnation démocratique.

Le gouvernement iranien est unanimement détesté dans son pays (plus de 80% d’opposants, disent les spécialistes),  alors que , contrairement au passé, un successeur potentiel largement consensuel se détache,  Reza Pahlavi, dont les récentes interventions ont montré qu’il avait une véritable envergure de rassembleur pour une nation traumatisée mais en grande partie de haut niveau intellectuel.

Plus importants, probablement aux yeux de Donald Trump, sont les réactions de ses alliés arabes qui malgré les divergences avec l’Iran, ne voient pas  d’un bon oeil son écrasement qui pourrait renforcer un Etat d’Israël qui, Accords d’Abraham ou pas, est perçu par leur population comme « l’ennemi ».

À cela s’ajoutent les deux pays où l’influence des Frères Musulmans est majeure: le Qatar qui partage avec l’Iran l’exploitation de ses ressources gazières, et surtout la Turquie d’Erdogan, un allié américain au poids militaire important, à la fiabilité douteuse et à l’hostilité anti-israélienne profonde, dont les grandes ambitions géopolitiques se concilient assez bien, sur le dos des Kurdes notamment, avec un Iran voisin aux abois avec lequel il entretient des relations économiques profondes

Et puis, il y a la Russie qui perdrait un allié militairement important dans sa guerre contre l’Ukraine alors qu’elle vient de subir un échec au Vénézuéla. Il y a la réaction potentielle de la Chine qui apprécie les fournisseurs de pétrole à prix cassés comme le sont les Iraniens, qui pour l’instant ne s’est pas exprimée,  qui ne peut qu’être hostile à la chute des mollahs, qui sait qu’elle est en ligne de mire du Président américain et qui ne peut que chercher à profiter de ses moindres défaillances.

Il y a surtout  l’imprévisibilité de Donald Trump lui-même, un homme dont l’inculture, la brutalité langagière, le narcissisme, la fausse virilité et le goût du spectacle masquent une réelle cohérence géopolitique.

Enfin, bien entendu, il y a la crainte des conséquences de la guerre sur les populations civiles en Iran, mais aussi  dans les  pays que l’Iran menace de représailles. 

Israël, qui est au premier rang  de ces menaces,  s’y prépare depuis longtemps. Malgré les risques à court terme pour le pays, on y trouve bien peu de citoyens prêts à accorder la moindre confiance à une mollahcratie qui a fait du mensonge, de la terreur et de la haine des Juifs l’oxygène de sa survie.

© Richard Prasquier

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