Tout commence toujours par un nom. Un mot ancien, plus ancien que ses bourreaux et ses prophètes, et aussi plus ancien que les slogans peints à la va-vite sur les murs de Téhéran. Un mot qui dit la noblesse, l’élévation, mais qui traverse les siècles comme un corps traverse une guerre : cabossé, réinventé, jamais dissous. La Perse des poètes devient l’Iran des empires, puis celui des révolutions. Le décor est immense, minéral, montagneux. Il promet la durée. L’histoire, elle, va se charger de le démentir.
Au XIXᵉ siècle, l’Iran regarde l’Europe comme un miroir fissuré. La France révolutionnaire, puis impériale, puis républicaine, apparaît tour à tour comme allié possible, maître technique, illusion polie. Traités signés, promesses rompues, instructeurs militaires mal payés, médecins français à la cour du Shah. Une relation faite de demi-gestes et de rendez-vous manqués. Paris rêve d’influence, Téhéran de protection. Entre les deux, la Russie et l’Angleterre jouent aux échecs avec des pièces humaines.
Avec le XXᵉ siècle, vient ce que Koestler aurait appelé la logique implacable des systèmes. L’État moderne arrive en Iran par la force, l’uniforme, l’école, l’interdiction du voile. Le progrès est autoritaire, la modernité verticale. Elle humilie autant qu’elle promet. Elle fabrique une opposition qui n’a plus rien de romantique. Elle devient idéologique, religieuse, radicale.
Alors commence une autre histoire, plus sombre, plus sèche. Celle des assassinats. Pas les crimes passionnels, mais les meurtres politiques, propres, nécessaires, justifiés. Le roi tombe. Les ministres tombent. Les intellectuels tombent. Les corps s’alignent comme des notes de bas de page dans un livre trop long. Chaque camp tue au nom du peuple, de Dieu, de la révolution ou de la pureté. La violence devient une grammaire.
La révolution islamique de 1979 n’interrompt pas cette phrase. Elle la réécrit. Le bourreau change de costume, pas de méthode. Les anciens serviteurs du régime sont éliminés, puis les alliés devenus gênants, puis les écrivains, les chanteurs, les professeurs. Même l’exil n’est pas un refuge. Paris, Berlin, Bonn deviennent des annexes du champ de bataille. Le meurtre traverse les frontières avec un passeport diplomatique.
Dans le même temps, l’État iranien apprend à externaliser la violence. Le terrorisme n’est plus seulement intérieur, il devient stratégique. Un outil parmi d’autres. Soutenir, armer, entraîner. Hezbollah, groupes palestiniens, milices diverses. Toujours avec cette idée fixe : frapper loin pour éviter d’être frappé chez soi. Le régime découvre qu’on peut gouverner par la peur sans apparaître directement dans la scène. La mort devient déléguée.
Et pourtant, rien n’est jamais stable. Les factions s’entretuent, les services se concurrencent, les idéologues se déchirent. Même le terrorisme n’est pas rationnel. Il est fragmenté, jaloux, parfois incontrôlé. L’Iran suspend, reprend, menace. Il garde la violence comme une arme dans un tiroir : pas pour s’en servir tous les jours, mais pour que tout le monde sache qu’elle est là.
Au fil des décennies, la relation avec la France se durcit, se crispe, se glace. Attentats, otages, chantages. Puis tentatives de réchauffement. Puis nouvelles ruptures. Toujours ce malentendu fondamental : la France se voit comme médiatrice morale, l’Iran comme puissance assiégée. Chacun parle une langue différente, même quand les mots semblent identiques.
Ce qui reste, au bout du compte, ce ne sont pas les traités ni les discours. Ce sont les morts. Les noms oubliés, les intellectuels réduits au silence, les civils pris dans des explosions sans auteur clair. Une histoire où l’État, la foi et la violence s’imbriquent jusqu’à devenir indissociables.
Gary aurait souri tristement : tout cela se fait au nom de l’homme, et toujours contre lui. Kessel aurait regardé les visages, un par un, pour sauver quelque chose de leur dignité. Koestler, lui, aurait noté que lorsque l’idéologie devient absolue, le meurtre cesse d’être un crime. Il devient une fonction.
Et l’Iran, lui, continue. Ancien, blessé, redouté. Un pays qui survit à tout, sauf à l’innocence.
Puis arrive décembre 2025 : l’Histoire cesse d’être une ligne et devient un couloir, étroit, avec des portes qui claquent. Au départ, une colère de comptables et de marchés, une colère de tickets de caisse, de monnaies qui fondent comme du sucre dans un thé trop chaud. Puis la phrase change de sujet. Le bazar, ce vieux cœur qui battait souvent pour le régime, donne des signes d’arythmie. Quand le commerce se met à parler politique, l’État comprend qu’une frontière vient de bouger. Et il répond avec ses vieux réflexes, ceux qu’on retrouve, d’époque en époque, comme une tache d’encre sur un document “nouveau”.
La coupure d’Internet, ce rideau tiré d’un geste sec, raconte plus que mille communiqués. Un pouvoir qui coupe le courant des mots avoue qu’il craint la circulation des preuves. Les réseaux deviennent des artères à cautériser. La rue, elle, continue. Les slogans changent de timbre, les corps tombent, les chiffres se disputent l’obscurité. Les organisations de défense des droits, les médias, les témoins, tous parlent d’un massacre possible, et la difficulté même de compter fait partie de la méthode. La violence, dans ces moments-là, ne tue pas seulement. Elle brouille. Elle rend l’exactitude dangereuse.
À l’extérieur, la planète joue son rôle habituel, mélange de morale et de stratégie. Condamnations, menaces, sanctions annoncées, calculs d’escalade. Les États-Unis brandissent une possible action “très forte”, l’Iran jure qu’on déforme, qu’on complote, que des ennemis manipulent. Dans la même minute, le régime assure qu’aucun plan d’exécutions n’existe, tandis que la justice laisse planer la menace de procès expéditifs, et qu’un condamné devient symbole, comme si la corde était un outil de communication.
Reste une évidence triste, presque mécanique. L’Iran moderne revient toujours à ce point de friction : l’État se pense éternel, la société se découvre capable de rupture, et entre les deux s’installe la vieille grammaire de la peur. La différence, cette fois, tient peut-être à la coalition des colères, au mélange inédit des bazars, des campus, des minorités, des femmes, des travailleurs, et à ce fait gênant pour le pouvoir : une contestation qui ne demande plus d’aménagements, mais une sortie. Même le mot “réforme” semble usé, comme une pièce trop passée de main en main.
Et alors la question qui clôt tout : combien de temps un régime peut-il gouverner contre la circulation du réel ? Car un pays peut vivre sous sanctions, sous inflation, sous sécheresse, même sous mensonge. Mais vivre dans le noir volontaire, celui qu’on impose pour ne pas voir, c’est autre chose. C’est le signe qu’on ne gouverne plus un peuple, on tente de contenir une marée.
© David Castel
Ex-avocat, hébréophone & parémiographe. Écrit entre deux cafés, trois procès et mille aphorismes.

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