On nous a appris l’Histoire comme on apprend un catéchisme.
Des dates. Des héros. Des phrases-clés.
Et surtout, une certitude rassurante : tout cela est solide.
Mais l’Histoire n’est pas un bloc.
C’est un montage.
Regardez de près. Chaque grand récit repose sur un centre invisible. Une figure, une idée, une autorité. Et autour de ce centre, tout s’organise. Ce qui confirme est valorisé. Ce qui dérange est écarté. Ce qui résiste est simplifié.
Cleopatra devient un visage. Pas une stratège.
Jeanne d’Arc devient une enfant inspirée. Pas une cheffe de guerre.
Le Moyen Âge devient un trou noir. Pas une civilisation savante.
Les Vikings deviennent des sauvages. Pas des commerçants organisés.
La Seconde Guerre mondiale devient un film américain. Pas une hécatombe soviétique.
À chaque fois, le même geste.
On remplace le réel par une image.
On remplace l’histoire par un symbole.
On remplace la complexité par une morale.
Pourquoi ?
Parce qu’un récit simple est plus maniable qu’un monde vrai.
C’est exactement ce que Derrida appelle un centre.
Un point fixe. Une origine supposée. Une vérité posée comme évidente.
Dieu. La Raison. L’Occident. Le Progrès. La Liberté.
Des mots qui ferment la discussion au moment même où ils prétendent l’ouvrir.
La déconstruction commence là.
Pas en détruisant.
En regardant de trop près.
Elle demande :
qui parle ?
depuis où ?
avec quels mots ?
et surtout, au détriment de quoi ?
Dire que la Terre était plate au Moyen Âge, ce n’est pas une erreur.
C’est une stratégie.
Cela permet de fabriquer un contraste.
Eux, l’obscurité.
Nous, la lumière.
Dire que la reine disait “qu’ils mangent de la brioche”, ce n’est pas une citation.
C’est un raccourci politique.
Il faut une figure à haïr.
On lui prête la phrase.
Le peuple comprend.
Dire que Hitler a survécu, ce n’est pas de l’histoire.
C’est un refus.
Refus de la banalité du mal.
Refus de l’idée qu’un monstre puisse mourir comme un lâche, enfermé sous terre.
Dire que les États-Unis ont gagné seuls la guerre, ce n’est pas un oubli.
C’est une réécriture stratégique.
Une victoire narrative.
Le cinéma comme armée d’occupation mémorielle.
La déconstruction ne dit pas que tout se vaut.
Elle dit que tout est situé.
Qu’aucun récit n’est innocent.
Qu’aucun mot n’est neutre.
Qu’aucune vérité ne tombe du ciel sans passer par une langue, une époque, un rapport de force.
C’est pour cela qu’elle dérange.
Parce qu’elle enlève les béquilles.
Parce qu’elle empêche de croire sans lire.
Parce qu’elle force à penser là où on voulait simplement savoir.
Elle ne détruit pas l’Histoire.
Elle la rend adulte.
Mais que reste-t-il quand les récits qui rassuraient cessent de tenir ?
Et soudain, tout se tient.
Les faux documents, les phrases inventées, les légendes scolaires, les héros simplifiés, les monstres caricaturés.
Ce ne sont pas des accidents.
Ce sont des constructions.
Des architectures du sens.
Des musées idéologiques.
Des monuments invisibles.
Déconstruire, ce n’est pas les faire exploser.
C’est passer derrière la façade.
Regarder les poutres.
Voir qui les a posées.
Et se demander, enfin, si elles tiennent encore.
C’est inconfortable.
Mais c’est le prix du réel.
Et le réel, lui, n’a jamais porté de casque à cornes.
Ce qui précède n’était pas un détour historique.
C’était une clé.
Et aujourd’hui, le même mécanisme se donne à voir en direct. Cette fois, ce ne sont plus des archives, ni des manuels, ni des figures mortes. Le régime des mollahs est en train de tomber, et ce qui s’effondre avec lui, ce n’est pas seulement un pouvoir, mais le mensonge qui l’a tenu debout pendant des décennies.
Ce mensonge n’a pas toujours pris la forme de discours. Il a surtout pris la forme du silence. Silence imposé. Silence intériorisé. Silence présenté comme normal. Pendant des années, on a expliqué que “ce n’était pas si simple”, que “le contexte était complexe”, que “ce n’était pas à nous de juger”. Le silence faisait le travail. Il protégeait le centre.
Mais quand le silence lâche, tout lâche.
Aujourd’hui, ils parlent encore, mais leurs mots sonnent creux.
Les slogans reviennent.
Les menaces aussi.
Mais plus personne ne les reçoit comme avant.
Ce qui faisait tenir le récit s’est fissuré.
On voit les rouages.
La répétition.
Les phrases automatiques.
Ils ne peuvent plus mentir comme avant.
Pas parce qu’ils seraient devenus sincères.
Mais parce que le mensonge ne tient plus.
Il est trop visible.
Trop usé.
Trop seul.
Ce qui se passe n’a rien d’abstrait.
Ce n’est pas une théorie.
C’est un régime qui parle encore, mais que plus personne n’écoute.
Des slogans répétés.
Des menaces recyclées.
Des images qui tournent en boucle sans produire d’effet.
C’est un pouvoir qui continue de frapper, mais qui ne convainc plus.
Qui crie plus fort parce qu’il n’est plus cru.
Qui punit pour masquer qu’il n’est plus obéi.
Ce n’est pas une crise de communication.
C’est une perte d’autorité.
Quand les gens ne croient plus au récit, la peur ne suffit plus.
Quand les mots n’adhèrent plus, la force devient visible.
Et quand la force devient visible, elle commence à perdre.
Ils peuvent encore faire taire.
Ils ne peuvent plus faire croire.
Et un pouvoir qui ne fait plus croire
est déjà en train de tomber.
© David Castel

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