Je souhaite à tous la meilleure année possible. – Je vous, je nous souhaite la noblesse de Robert-François Damiens, écartelé pour avoir frappé Louis XV.
Damiens, domestique par fonction, prince par nature (quand d’autres sont princes par fonction, domestiques par nature).
Damiens peu soucieux d’égalitarisme, soucieux, au contraire de respecter la couronne, mais exigeant du roi qu’il soit à la hauteur de sa couronne.
Damiens signifiant au roi : tu étais souverain pour tirer le peuple vers le haut, mais tu as prouvé que tu ressemblais à la plèbe, alors que tu devais te tenir à la distance altière d’une fonction protectrice qui relève de la chevalerie et du sacerdoce et qui suppose l’immolation au peuple.
Je te frappe parce que tu m’empêches de te vénérer en brisant ton autorité morale ; je te frappe parce que tu amputes ton peuple de la meilleure part de lui-même, celle que tu es censé représenter ; je te frappe parce que tu amènes ton peuple à détruire, quand tu dois agir pour préserver ce à quoi il tient ; je te frappe parce que tu as confondu ambition et vocation, et par là privé ton peuple d’une réalité supérieure que tu avais pour mission d’incarner ; je te frappe parce que tu t’es révélé bas et vulgaire, mensonger, insensé, et que tu as brisé l’image sacrée de la personne des grands, alors que nous sentons que la grandeur ne va pas sans la simplicité, la hauteur sans la pureté, la noblesse sans l’exigence et la sévérité envers soi.
« la journée sera rude,
la nuit qui vient aussi ! le 3 janvier 1757, après avoir quitté sa femme et sa fille à sept heures du soir, Damiens erre rue de Condé, y trouve une fille, une « grosse dondon de fort bonne mine avec un petit bonnet, coiffée à la courtoise », il monte chez elle, c’est au-dessus d’une boulangerie, il lui donne trois livres « pour le plaisir des yeux », sans lui avoir rien fait, hormis peut-être poser la tête sur son épaule et lui avouer des tourments, ce fut un court instant de douceur, comment l’expliquer plus tard aux hommes de loi ? il pense à sa mère sur la poitrine de laquelle enfant il n’a pas souvent posé la tête, c’est ça qui aura manqué à Damiens, un sein de femme où laisser rouler sa fatigue, un trou de femme où noyer son trop-plein intérieur, un ventre de femme sur lequel aller et venir sans danger, un regard de femme capable d’accueillir son esprit possédé, une femme avec qui rire et pleurer, badiner gentiment ! pourquoi je n’étais pas là ? il se rend rue de l’Université, ici et là des flammes tranquilles dansent derrière les fenêtres, il soupe dans un cabaret et part à onze heures et demie pour Versailles en chaise de poste, il dit au postillon qu’il va dans une île où il arrivera bientôt, n’était son geste, Damiens aurait fait partie, qui sait, de la calamiteuse expédition en Guyane voulue par Choiseul quelques années plus tard, il n’y a plus aucune fenêtre allumée, on a quitté la ville, pauvre bête aux abois, à quoi as-tu pensé tout au long du voyage, emmuré des heures durant dans la chaise de poste ? seul dans la nuit noire, allant fier, mu par un désespoir sauvage, au devant du geste fatal, geste dont tu ne sais même pas si tu vas l’accomplir, il suffirait d’un rien pour que tu y renonces, ah, si le roi avait voulu ! ah, si le roi voulait être digne de sa charge ! livré à ta solitude glacée et au désir brûlant de grandeur spirituelle, tu te dis intérieurement comme Jésus : « Père, éloignez de moi ce calice ! », il n’y a pas de père à ton côté, il n’y a jamais eu de père affectueux pour te conseiller, jamais de tuteur pour la jeune plante flexible, tu ne sais pas si tu vas sortir le canif de ta poche mais tu sais ce que cela peut te coûter, tu connais l’histoire de Montgomery, de Jacques Clément, de Cartouche, de Ravaillac, maintenant tu as peur du coup que tu vas porter, follement peur, et tu es follement brave, plus insoumis que jamais, tu es seul avec toi-même, seul comme personne jamais ne le fut, tu frissonnes rencogné dans la chaise de poste qui te tient lieu du cercueil que tu n’auras pas, tu y es à l’abri un moment, pelotonné dans ta redingote, les mains dans les poches, chère main qui va frapper et sera brûlée, est-elle grande ? osseuse ? et les doigts ? déliés, comme ta personne ? tu sens le canif froid dans la poche droite et le feu sombre qui anime ton cerveau, tu te dis que l’acte que tu vas commettre est peut-être aberrant mais que le devoir t’oblige à cette aberration, tu te dis que la vie ne vaut que si on la risque, au vrai, c’est dans ta nature d’être risque-tout, tu penses à ce qui va justifier ton existence, et tu repenses à l’horoscope de Félicité de Sainte-Rheuse, il faut se plier à la prédiction, en même temps tu te demandes pourquoi tu vas faire ça et si ça sert à quelque chose, sinon pour toi à mourir, tu sais que tu vas être condamné à mort, ce que tu ne sais pas c’est le poids historique du canif que tu tiens en main, mon Dieu, faites que le roi pense au peuple ! faites un geste, et je serai guéri de celui que j’ai à faire ! oh, comme les pensées tournent sous ton crâne ! il est temps que ça cesse, s’il y a des étoiles, tu ne les vois pas, ton regard n’est plus qu’intérieur, l’horizon est aboli, la nuit muette, et la route est longue, seul la rythme le clac clac des sabots du cheval, calqué sur le claquement de ton cœur, ton enfance misérable et tes malheurs de domestique pèsent sur tes paupières, tu revois s’éteindre dans la masure, sous tes yeux d’enfant, Marie, ta mère, le seul être qui t’ait vraiment aimé et qui n’a pas su, pas pu te protéger, les fées se sont penchées sur ton pauvre berceau, elles t’ont comblé de dons, personne n’a su les discerner, les exploiter, les dons sont partis en vrille parce que tu étais fougueux et que personne n’a canalisé ta folle intelligence… »
In « Tombeau pour Damiens », Éditions du Canoë, 2018
© Claire Fourier

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