Michel Jonasz. Je sais qu’être Juif, ça peut être dangereux


Moi, je suis né à Drancy en 1947. Enfant, le dimanche, chez mes grands-parents paternels, on parle beaucoup de la guerre et de la déportation. Je saisis des bribes de conversation et je reconstitue le puzzle. J’ai l’impression d’avoir toujours su ce qui s’était passé. Je n’ai pas la sensation que l’on ait cherché à me cacher quoi que ce soit.

Je me souviens d’un jour, à l’école où un petit garçon me dit: «J’aime pas les Juifs!» Je réponds: «Ah bon! Moi j’en connais un, il est très gentil!»

Je n’ose pas lui avouer que je suis Juif. Je sais que c’est être différent, très particulier. Que ça peut aussi être dangereux, même si au fond de moi j’en éprouve une certaine fierté.

Durant mon enfance, j’entends souvent ma mère répéter: «Pourquoi suis-je encore vivante, pourquoi suis-je encore là?»

Il y quelques années, je me suis rendu à Auschwitz avec le train de la mémoire. J’y avais emmené ma mère qui voulait voir l’endroit où sa famille avait été décimée. J’ai également retrouvé une photo de famille prise en Hongrie en 1921. On y voit mes grands-parents maternels entourés de leurs enfants, parmi lesquels maman à l’âge de 4 ans. C’est la photo qui est projetée sur grand écran à la fin de mon spectacle et qui figure également, désormais, sur le buffet de la salle à manger de ma mère.
En regardant cette photo, elle continue à me répéter: «Dire que je suis la seule survivante! Hitler a tué toute ma famille…» Je lui demande: «Pourquoi tu parles toujours de ça?» Elle me répond: «Pour ne pas oublier.» A 93 ans, avec une précision inouïe, elle continue à parler de la Hongrie, de sa maison, de son père qui chantait à la synagogue et qui avait une voix admirable.
C’est comme si mes ancêtres n’avaient jamais existé: le néant absolu
Les 6 millions de Juifs assassinés pendant la guerre m’ont toujours bouleversé. Pour moi, ils ne représentent pas un chiffre abstrait, mais une vie plus une autre plus une autre. Chaque vie vaut la peine d’être racontée. Celle de mon grand-père Abraham en est une parmi les autres. J’ai fait des recherches très poussées pour retrouver la trace d’Abraham, de Rosele, de Bella et d’Isaac. D’eux, il ne reste rien nulle part. Aucun nom sur un registre, aucun document, le néant absolu. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Comme s’ils n’avaient jamais été autre chose que cette fumée s’échappant des crématoires.

Leur consacrer un spectacle ( Les fantômes de la rue Papillon) leur vie, leurs rires et leurs larmes, c’était leur redonner un peu de vie. Ma façon toute personnelle de leur rendre hommage.
© Michel Jonasz


Pour rappel: Cette pièce fut écrite et mise en scène par Dominique Coubes, assisté de Manon Elezaar.

Avec Michel Jonasz, Eddy Moniot et la participation amicale de Judith Magre

Direction artistique de Nathalie Vierne, Lumières de Frederick Doln, Son de Maxime Richelme, Vidéos d’Antoine Manichon

Merci à M. L.M. qui m’a rappelé cette pièce en l’évoquant sur son mur Facebook

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2 Comments

  1. Merci!
    !!יהיא זיכרם ברוך
    A 6 ans 1/2 les “bon” gendarmes français,ont arracher du lit une mère de 4 enfants, elle avait 44 ans pour finir par les flammes D’Auschwitz,c’était ma mère!! 3 mois plus tard mon père 45 ans, ai suivi ma mère (passé par Drancy).j’estime que 80 +++ membres de notre famille ont perient dans les chambres a gas.ils habitaient Varsovie. Etc. Etc.
    Samuel
    (Nous les 4 enfants habitions Belfort)

    • Il s’agit d’une tragédie que ceux qui ne l’ont pas connue, ne peuvent imaginer dans toute son horreur. On ne finit pas de découvrir des détails horribles, et cette liste ne se termine jamais.
      Toutes les Horreurs physiques, bien sûr, mais aussi toutes les Horreurs psychologiques: pour ceux qui sont partis, certes, qui ont vécu l’innommable, mais aussi pour ceux qui sont restés. Ceux-ci ont attendu dans l’ignorance du sort qui avait été réservé à leurs êtres chers, puis ont fini par apprendre , et doivent vivre avec ces cauchemars, tous les jours, toutes les nuits. N’oublions Jamais !

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