Stephanie Zitoune Isidor. “Je dois avancer”

-«Ne m’abandonne pas!!!»

Son cri a déchiré le silence .

Je la regarde.

Elle est si petite , semble si fragile. avec ses boucles brunes qui encadrent ses pommettes bien mûres , et ses longs cils qui retiennent difficilement ses larmes qui coulent.

-«Mais voyons je ne t’ abandonne pas. Je reprends juste un peu mon chemin sans toi. Parce que ton poids devient trop lourd pour moi. Il me freine dans mon avancée.»

Elle renifle, sa voix entrecoupée de sanglots ajoute:

-«Tu ne m’aimes plus c’est ça? Toi qui avais une peur pathologique de perdre ceux que tu aimais, ben tu vas faire comment sans moi?»

Cette dernière remarque me fait réagir vivement :

-«Ben va bien falloir… Tu ne peux pas savoir à quel point ton incapacité viscérale à dire non, ton désir de vouloir réparer la terre entière, tes sempiternelles angoisses d’abandon m’ont fait vivre des situations toxiques. Nous sommes trop symbiotiques.”

-«Tout est donc de ma faute alors??»

-«Bien sur que non. Je me suis certainement agrippée à toi également pour réparer inconsciemment cet état d’enfance dont a été privé ma grand mère. Elle, qui, à la naissance, a été donnée à son oncle et à sa tante, puis déscolarisée de force et mariée à 14 ans. Je porte également sans doute, de la même manière, le poids de ce qui a entravé la jeunesse de ma mère, elle qui était la première d une fratrie de sept en Tunisie.Elles n’ont jamais vraiment pu être des enfants épanouies et par la suite des femmes libres. Je les aime tellement.»

La fillette ne pleure plus, elle m’écoute attentivement. Je pose mon sac a dos et mes béquilles et je m’assieds à ses côtés .

-«Non mais regarde moi, je ne retrouverai jamais ma pleine autonomie de mouvements, je boite lourdement. Mais tu sais, d’un certaine manière , même avant l’accident, je marchais déjà mal. Je trébuchais sur ma vie. Toutes ces racines se sont refermées autour de mes pieds et ont fini par briser ce qui me permettaient d’avancer.J’ai besoin de retrouver un plus grand équilibre. Il m’ est désormais donné de marcher différemment… Je veux essayer. Quitte à perdre quelques personnes sur mon chemin .

-«Et moi? Tu veux me perdre?»

-«Jamais mais jamais voyons! Comment peux tu imaginer un seul instant que je puisse t’abandonner? Je module juste tes droits de visite. Tu n’occuperas plus mon espace de manière permanente. Ta présence a trop tendance à prendre la forme d’un jeu de chamboule-tout ou d’une voiture bélier. Je te ferai venir à moi quand le ciel s’embrasera, qu’il deviendra mauve et puis rose barbe à papa. Le soleil plongera ensuite dans la mer et toutes les deux nous en seront émerveillées aux larmes. Les jolies riens de la vie nous feront pleurer comme des madeleines uniquement par pêché de gourmandise. Je viendrai te chercher pour m’aider à me créer des tenues vestimentaires, dignes des princesses, d’Esmeralda, ou de starlettes de pacotille, juste pour célébrer la vie, qu’elle sorte de l’ordinaire. Par contre, laisse moi y rajouter un bouclier pare- excitations afin que mes émotions ne soient plus accessibles sans filtres au premier venu qui pourrait en abuser. Tu chanteras avec moi des chansons ringardes avec tellement de profondeur qu’elles en auront de vraies mais sincères faussetés.Viens partager mes fous rires également, qu’ils viennent faire un pied de nez à tous mes coups durs, en leur disant même pas peur… Je te convoquerai lorsque je mettrai des fleurs des champs dans les boucles de mes cheveux et des cerises à celles qui ornent mes oreilles. Viens me voir quand je décollerai avec ma langue la confiture de mes barquettes 3 chatons, en prenant soin de laisser le biscuit de côté pour après ou pour jamais d’ailleurs. Je t’inviterai à me rejoindre quand nous danserons ensemble sous la pluie diluvienne. Les “Je t’aime” échangés avec mes proches serviront de signature à tous les pactes d’amitié. Tu en seras témoin. Plus jamais aucune goutte de sang ne coulera sur ma vie qui coagulera et finira bien par cicatriser. Aide-moi à lécher mes plaies. Laisse-moi également expérimenter la colère, moi qui ne l’ ai jamais apprise. Autorise-moi les plaisirs charnels et sensuels, les chairs de peaux ressentis , sans que toute mon histoire familiale s’invite au lit. Permets-moi la légèreté d être une femme libre.”

La petite fille semble apaisée. Elle me regarde intensément et pour la première fois je lis de l’amour dans le noir de ses yeux. Son sourire pleure tandis que ses larmes s’esclaffent. Elle attrape mon sac à dos par les bretelles et me le tend.

-«En cas de besoin tu n’auras qu’à prononcer une phrase dans notre langue imaginaire et je serai avec toi promis? Je t’aime. “

-«Promis»

Dis pourquoi as- tu attendu aussi longtemps avant de me dire que tu m’aimais? Il m’a manqué tu sais ce” je t’aime” pour faire la paix avec moi-même»

-«Parce que j’attendais le bon moment. Tu as peur?»

-«Un peu, mais franchement après toutes ces tempêtes que j’ai traversées: la maladie de mes enfants, la mienne, la violence, les relations toxiques, l’accident. Que veux tu qu’il m’ arrive de pire? Une pluie de météorites?»

-« Alors vas-y Rebecca Suis ton chemin. Tout au bout, à la place des météorites, tu trouveras un sublime arc en ciel. Il est composé de larmes, de blessures. Il a la couleur d’ecchymoses, de bleus à l’âme, de rose aux joues. Il a la teinte de la résilience et est constitué de coups de forces et d’éclats de rires. Cueille-le , c’est le tien . Il te protègera. Ramène-le à tes enfants, à Sam et à Levanah. Il a le pouvoir magique de détruire les mauvaises herbes , les racines qui auraient la mauvaise idée de se trouver sur leurs chemins.»

Je me relève difficilement, je suis prête à reprendre la route. Une route que je sais longue et sinueuse… Je sais que je suis sur la bonne voie et que j’y avance certes en traînant la patte, mais que j’avance quand même.

-«Au revoir, fais bon voyage, on t’aime!!»!

Soudainement, mon coeur s’emballe, ma respiration se fait haletante. Je me retourne et au bord du chemin, elle est bien là, de toute sa beauté, de toute sa vitalité et de sa pleine jeunesse …

Ma grand mère. Elle est radieuse, elle m’ encourage :

-«Tu es capable. Vas-y Avance, Avance à ton pas. Tu vas réussir, je t’aime!!!».

Stéphanie Zitoune Isidor

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