Marc Brzustowski. Douze ans dans les pas d’un géant, Manfred Gerstenfeld

Dr Manfred Gerstenfeld

C’était une de ces nuits où on dort mal, qu’il est préférable d’abréger à l’aurore.

Depuis un certain temps, Liora, sa secrétaire m’avait envoyé un email laconique, par lequel elle me confiait que le Dr Gerstenfeld était très malade. Manfred insistait pour me remercier pour toutes ces années de traduction et de publication de ses textes et interviews. Il n’était pas difficile de comprendre que là allait s’achever ce compagnonnage, entamé il y aura bientôt douze ans.

Ce matin du jeûne d’Esther, sa famille m’annonce que Manfred Gerstenfeld s’est éteint la nuit précédente et son fils Dan nous indique les dispositions prises par la famille pour le conduire en sa dernière demeure connue, au cimetière de Givat Shaul.

Cet homme alerte, toujours bienveillant, à l’analyse rigoureuse, parfois tranchante, mais juste, m’a contacté d’Israël, plus d’une décennie auparavant, par le biais d’un intermédiaire vivant à Jérusalem. Il m’enverrait ses articles en anglais et ma mission, si je l’acceptais, serait de les rendre accessibles à un lectorat francophone. En fait, j’intégrais toute une équipe multilingue européenne, dont Angelo Pezzana, Yehudit Weisz d’Informazione Corretta, le site néerlandais volkskrant.nl, des Allemands, etc. Le plus surprenant, pour moi, est que, penseur hébraïque de langue germanique et rédigeant en anglais, il se reconnaisse le besoin d’un adaptateur francophone, alors qu’au téléphone, au-delà de l’accent néerlandais, je décèle une syntaxe impeccable dans le parler de Molière.

Sans prétendre résumer l’œuvre d’une vie en une lapidaire nécrologie (D. que les mots peuvent être sordides !), il nous faut entendre en quoi la résilience intellectuelle de Manfred Gerstenfeld va demeurer une source d’inspiration jaillissante pour les combats à venir.

La colonne vertébrale de ses travaux provient essentiellement de son analyse rigoureuse et sans la moindre concession de l’Europe issue de la Shoah, au moment où l’entité transnationale croit se reconstruire en dépassant le nationalisme, « vaincu » à Berlin en 1945. Au plus fort de la reconstruction, elle laisse s’échapper ses « vieux démons » par l’escalier de service de la critique du Sionisme renaissant de ses cendres.

Dans la formation d’un esprit aussi vif, il y a forcément une genèse violente et chaotique. Les parents autrichiens de Manfred ont quitté Vienne, ville de sa naissance en 1937, pour s’installer à Amsterdam. Très vite, à l’arrivée des occupants, il va vivre caché pendant un an et demi, entre 6 et 7 ans, au domicile d’une mère célibataire, au-dessus d’un magasin. Il faut éviter d’émettre le moindre bruit dans la journée, puisque personne n’est censé être présent. La vaillante petite Résistance les nourrit. L’endroit se situe à moins d’un kilomètre d’une autre « planque célèbre » à en bâtir des musées : le logis clandestin d’Anne Frank et de sa famille. Ce n’est que bien plus tard qu’il comprendra que plus de 30 à 40% des Juifs de Hollande ont été trahis par leurs propres concitoyens, que 75% environ (102 000 sur 140.000 personnes) passeront par le camp de Westerbork, à destination de Sobibor ou d’Auschwitz-Birkenau, gazés immédiatement.

Mais le comble de la morale de l’histoire des Pays-Bas -qui en est totalement dénuée-, et l’un des ressorts du ressentiment profond que Manfred a vraisemblablement conçu dans sa lutte, est qu’il aura fallu attendre le 26 janvier 2020, soit l’avant-veille de sa mort, -un an et un mois plus tard-, pour que le Premier Ministre Mark Rutte consente à balbutier quelques mots de reconnaissance, en mémoire de ces disparus Nacht und Nebel. Avant cela, un silence de plomb recouvre la responsabilité du gouvernement néerlandais en exil à Londres, dont la Reine Wilhemine, qui n’a pas eu un mot sur le sort de ses compatriotes déportés pendant et après-guerre. De là, sa connaissance intime des pays nordiques et de leur implication dans le pire génocide de l’histoire, mais aussi de leur « reconversion » sous diverses étiquettes idéologiques, souvent « socialistes », dans l’immédiat après-guerre, avec une pudibonderie offusquée et l’air de ne pas y avoir touché.

C’est sans doute aussi, un des nœuds de notre complicité, puisque je me trouvais chanceux d’avoir pu entendre un discours d’apaisement, dans la bouche de Jacques Chirac, au Vel D’Hiv, en juillet 1995, 55 ans plus tard, à l’intention de mes orphelins, un père mort en 1989 et un oncle qui survivrait encore dix ans à ces belles paroles.

Mais Gerstenfeld n’est pas un de ces Juifs du souvenir enraciné dans un passé « qui ne passe pas » (F. Giroud). Sa formation militante et identitaire, il la doit, en grande partie à son père qui s’est promis que, s’il survivait, il aiderait les autres sortis de l’enfer. Il va devenir un véritable pionnier du travail social en créant un département à cet effet, alors que la profession n’a pas encore de base méthodologique, encore moins d’édifice para-universitaire : Isaac Lipschits écrit une biographie de son père. C’est devenu un livre commercialisé[1].

Manfred a suivi un cursus exceptionnel et une brillante carrière : il a obtenu une maîtrise en chimie organique à l’Université d’Amsterdam. En 1999, il a obtenu un doctorat en études environnementales de la même école. Il a également étudié l’économie à l’Université Erasmus de Rotterdam et a obtenu un diplôme d’enseignement secondaire en études juives du séminaire juif néerlandais.

En 1962, il étudie en France, où il devient représentant des étudiants juifs, à un moment où il n’y a pas encore de boucherie ou d’épicerie Casher, où les réseaux sont essentiellement « assimilés » et très discrets, dans l’après-Shoah, me confie t-il, lors de nos premiers échanges téléphoniques. Il manque encore la dimension sépharade plus « exaltée » !, qui arrive pas à pas en métropole.

En 1964, Gerstenfeld est devenu le premier analyste financier d’Europe à se concentrer sur l’industrie pharmaceutique. Il a fait son aliyah en 1968, a été officier dans l’armée israélienne, sous les ordres d’un de ses futurs collègues du JCPA (Centre des Affaires Publiques) de Jérusalem, et est devenu directeur général d’une société de conseil économique qui appartenait en partie à la Banque Leumi. Il était membre du conseil d’administration de la plus grande société de portefeuille appartenant à l’État, la Société israélienne, et d’un certain nombre d’autres sociétés israéliennes.

Scientifique, il entend parfaitement l’impératif du besoin de concepts et de définitions pour cibler son objet. Il attachera une grande importance aux diverses versions des définitions de travail sur l’antisémitisme, au sein des institutions européennes, du Département d’Etat américain ou encore de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste-je préfère parler de Shoah).

Quand on sait de quoi et de qui on parle, on peut définir des objectifs précis et des modes d’action, quitter le nid douillet du parler « émotionnel », propre aux discours lénifiants des institutions d’après-guerre : elles ont plutôt conforté nos élites politiques dans leur paresse morale, leur hypocrisie et leurs faux-semblants, au lieu de débusquer les (im-)postures et de comprendre les coulisses des ententes implicites derrière le rideau de fumée des commémorations. On ne s’en est aperçu que trop tard. Gerstenfeld n’en a jamais été dupe.

Très vite, il décèle la nature et l’influence de ce que d’autres ont désigné comme le « Turnspeech », le renversement de la culpabilité et la nazification, opérés par les milieux néonazis des années 70, s’alliant alors à la Cause Palestinienne d’extrême-gauche : ensemble les extrêmes forgent un discours, très vite adopté par les journaux de référence, type Le Monde en France, où les Juifs triomphants de 1967 deviennent les « bourreaux », puis les « Nazis » d’un « pauvre peuple présumé indigène », transformé en « Juifs des Juifs » : les Palestiniens -. Pendant ce temps, ils terrorisent les compagnies aériennes, les athlètes et les otages au nom de leur « Juste Cause » (voir Munich et le racisme humanitaire et décomplexé de « penseurs » comme Sartre à l’époque). L’affaire est scellée à bon compte qui fait les faux-amis, et un nombre considérable de relais dans les médias, les syndicats professionnels, les partis sociaux-démocrates, etc., s’inspire de ces fausses équivalences pour mettre les Juifs et Israël au pilori. C’est toute la réflexion des études post-Shoah qui « passe à l’ennemi », pour incriminer l’Etat-refuge, devenu Etat-paria.

Dès les débuts de notre collaboration, il repère des études, souvent censurées par les instances européennes, comme celle de l’Université de Bielefeld, sur 7 pays d’Europe, en 2011, autour de questions comme : « Croyez-vous qu’Israël mène une guerre d’extermination contre les Palestiniens ? », ou encore : « Est-ce que ce que font les Israéliens aux Palestiniens équivaut à ce que les Nazis ont fait aux Juifs ? ». Les résultats ne lassent pas de surprendre :

sur quelques milliers de sondés, tous pays européens confondus, plus d’un quart, soit, en pourcentages extrapolés, l’équivalent numérique de 150 millions d’Européens, sur environ 400 millions d’adultes au-dessus de 16 ans, cultivent une vision diabolisée d’Israël, qui peut avoir pour fonction, entre autres, de laver l’Europe de son passé exterminateur ou collaborateur.

En affinant la recherche, par des séries ciblées d’entretiens avec tous les spécialistes, historiens, psychosociologues mondiaux de ce fléau, et en remontant aux Egyptiens antiques de l’époque de l’Exode, en passant par les Rois expulseurs ou les grands doctrinaires : Erasme, Luther, les Pères de l’Eglise et le Christianisme moyenâgeux : pour lui, il ne fait aucun doute que l’histoire de l’antisémitisme est consubstantiel à la formation culturelle de l’Europe. L’antisémitisme musulman, baignant dans le sang de la cause palestinienne n’est plus qu’un ultime avatar des pays non-démocratiques pour entraîner les élites de gauche du « Vieux Continent » dans une complicité destructrice à laquelle il a déjà si largement contribué au siècle passé…

Accompagnant un ami vers sa dernière demeure, il n’est pas temps de développer douze années d’événements, de commentaires, alinéas et notes de bas de page qui s’étalent sur des centaines de feuillets volants. Manfred Gerstenfeld, par définition, ne peut achever une mission bien trop longue pour un seul homme, même appuyé par une petite équipe de vulgarisateurs, à laquelle s’enorgueillir d’avoir modestement participé. Nous étions l’intendance d’un officier dressé sur le champ de bataille sémantique et profondément stratégique, où le moindre mot est rigoureusement pesé, parce qu’il peut tuer.

Ce sentiment d’avoir tant à faire encore se manifeste, sans doute, dans l’exposé – qui s’édifiait au fil des années – du besoin d’une véritable agence de contre-propagande[2], constituée de dizaines de petites mains faisant remonter les dossiers vers le décisionnel. Connaissant l’ennemi, on pourrait être à la hauteur pour combattre le discours de haine, les actions de BDS, relayé par le niveau politique sur les campus, aujourd’hui au Congrès des Etats-Unis (la Squad en périphérie ou intégrée à l’Administration Biden), à la tête du Parti Travailliste Britannique, sous l’égide de l’extrémiste Jeremy Corbyn, désormais réintégré, monnayant une modique mise à pied de quelques semaines ou mois, ou dans les instances décisionnaires de l’Europe, de l’ONU, jamais à cours de stigmatisation du petit Etat Juif…

Il incombe à la génération qui vient de puiser dans les outils conceptuels et les ressources léguées par Manfred Gerstenfeld pour bâtir les remparts physiques, moraux, intellectuels qu’il a esquissés : alors elle pourra reprendre le flambeau de la défense de la Judéité, en Europe et face aux grands appareils transnationaux. Ceux-ci dénaturent les conflits pour tuer dans l’œuf la singularité des peuples et, en particulier, le sens juif du discernement, ce qu’incarnait parfaitement l’esprit subtil de Manfred. C’est peu de dire qu’il va nous, qu’il va me manquer.

Adaptation d’une traversée : Marc Brzustowski


[1] https://www.jforum.fr/mon-confinement-et-ma-cache-pendant-la-shoah.html

[2] https://terre-des-juifs.com/2021/02/25/une-agence-de-contre-propagande-detat-ou-des-efforts-prives-pour-defendre-israel/


Marc Brzustowski

Chercheur en socio-anthropologie, éthique médicale et sciences politiques, Marc Brzustowski, journaliste, est auteur notamment de L’Annonce du handicap au grand accidenté.

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3 Comments

  1. Marc Brzustowski,Haïm mon ami, fait ici le portrait émouvant d’un authentique mensch. Ce faisant, il marque un nouveau jalon qui est la fidélité à la mémoire d’un homme qui aura voué sa vie à la survie des Juifs et d’Israël. Le combat continue, il n’a de cesse et exige de chaque Juif conscient et responsable la plus grande lucidité, mise en éveil par la pieuvre aux mille tentacules de l’antisémitisme et du déni d’Israël.

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