Le judaïsme français en pleine révolution démographique, par Axel Gantz

Alya exponentielle, désertification des banlieues difficiles au profit de quartiers plus huppés… On assiste à des mouvements de population de nature historique. Enquête et témoignages, région par région, ville par ville.

Un peu partout en France, les banlieues sensibles voient disparaître leur population juive, au profit de villes ou de quartiers plus sécurisés. L’embourgeoisement de certains rapatriés arrivés dans les années 60, ou de leurs enfants, et surtout l’antisémitisme qui empoisonne la vie des zones à forte présence arabo-musulmane expliquent ce déplacement démographique de grande ampleur, inédit dans l’histoire du judaïsme hexagonal.

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Cependant, on ne saurait méconnaître des exceptions notables, comme dans le Val-d’Oise, les Bouches-du-Rhône ou l’Hérault, où le phénomène est atténué par des particularités locales. L’alya massive, elle, concerne tous les départements.

Commençons par la région parisienne, où se concentre plus de la moitié des Juifs français: environ 350 000 âmes.

protection synagogue

 

Dans la capitale intra muros, les Juifs se déplacent vers l’ouest ou se regroupent dans les quartiers où les synagogues, écoles confessionnelles et commerces casher sont nombreux, comme dans le 19e arrondissement, autour de la rue Manin.

La rue du Faubourg Montmartre, autrefois réputée pour ses restaurants et pâtisseries séfarades, presque tous fermés, n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Autour de la rue des Rosiers, quartier ashkénaze séculaire, les Juifs ne sont plus qu’une poignée, rue des Écouffes ou rue Ferdinand Duval. Il ne subsiste qu’une boucherie casher. Cependant, des fidèles venus des quatre coins de Paris se déplacent spécialement pour prier dans l’une des synagogues du « Pletzl » (terme yiddish signifiant « petite place »).

Rue Pavée, les Institutions Yad Mordé’haï attirent 600 fidèles chaque jour, grâce au dynamisme du rav Katz. La schoul voisine, celle du rav Rottenberg, attire aussi des habitués qui n’hésitent pas à marcher plus d’une heure, le Chabbat, pour assister à l’office.

Au 25, rue des Rosiers, où enseignait le Rabbi de Loubavitch après guerre, il y a toujours myniane, tout comme au 17 de la même rue, où le Rabbi priait lorsq »il habitait rue D.ieu (ça ne s’nvente pas) dans les années 30. « Nous sommes dans la position du village d’Astérix, résume le rav Alain Lévy, responsable du « 25 » : nous résistons… »

À l’ouest, on attend avec impatience la création de l’Espace du judaïsme européen (dans le 17e arrondissement), qui devrait pallier le manque de lieux de culte dans les quartiers chics, où les familles juives sont en nombre exponentiel. Marc Lumbroso, maire-adjoint du 16e et membre du CRIF, explique que la communauté de l’arrondissement « ne cesse de se renforcer depuis 10 ans, et pas seulement parce que le maire républicain, Claude Goasguen, est un vieil ami d’Israël ! »

L’apparition récente de la synagogue de l’avenue de Versailles, animée par le rav Ariel Messas, témoigne de ce changement démographique. Néanmoins, Marc Lumbroso affirme que les Juifs du sud de l’arrondissement « sont inquiets, car les immeubles sociaux y poussent comme des champignons. Nous avons assisté à une nuit d’émeute porte de Saint-Cloud lors du 14 juillet dernier. C’est du jamais-vu dans ce quartier ! »

Pour être tout à fait tranquille, il faut franchir le périphérique et se diriger vers la banlieue ouest. Élie Korchia, président du Conseil des communautés juives des Hauts-de-Seine (où vivent entre 50 et 70 000 Juifs), indique que nos coreligionnaires de Neuilly, Boulogne et Levallois sont toujours plus présents et… visibles. Malgré la hausse de l’alya, la demande est forte en matière de services cultuels, et l’offre se diversifie. « 10 % des Boulonnais sont juifs, explique le rabbin consistorial local Didier Kassadi. Dans la synagogue du sud de la ville, où des immeubles neufs ont été construits, il n’y avait qu’un petit myniane en 2005. Aujourd’hui, le Chabbat, nous avons 200 fidèles ! »

Quant à l’école Maïmonide, elle compte désormais 1 300 élèves. Même constat dans les Yvelines, comme au Vésinet ou à Chatou, même si les infrastructures cultuelles y sont moins développées.

Dans l’est parisien, le président de la grande communauté de Créteil (environ 23 000 membres), Albert Elharrar, constate que « ses Juifs » désertent la ville au profit des communes bourgeoises du Val-de-Marne : Vincennes, Saint-Mandé – ou encore Charenton, où les loyers sont plus raisonnables.

Cela dit, il reste 17 synagogues à Créteil, et les orthodoxes ont tendance à prendre la place des moins pratiquants qui ont quitté la ville. Le mouvement ‘Habad ou le lieu de prière du rav Charbit (proche du rav Rottenberg) connaissent un succès croissant.

« Créteil est devenue une banlieue très religieuse, moins juive en terme statistique mais plus juive en terme de kodech. En témoigne le nombre incroyable d’olim en provenance de chez nous, qui s »installent dans les quartiers froum de Jérusalem ou d’ailleurs. Je ne cesse d’animer des séoudot et kiddouchim en l’honneur de nos amis qui s’envolent pour Israël », nous dit Albert Elharrar.

Ailleurs dans le département, là où les communistes sont au pouvoir, comme à Ivry ou Vitry, les Juifs s’enfuient dès qu’ils le peuvent. Mais c’est en Seine-Saint-Denis que l’exode est le plus spectaculaire.

Moché Lewin, le rabbin consistorial du Raincy, est le dernier du « 93 » ! « Notre commune, plutôt bourgeoise, est la seule qui attire encore des Juifs dans la proche banlieue nord, explique-t-il. Ici, on peut se déplacer avec une kippa. Dans les autres villes, il n’y a plus myniane nulle part, ou presque – même si les orthodoxes, en particulier les Loubavitch, tentent de résister… A Pavillons-sous-Bois, il reste bien une centaine de familles autour de l’école de l’Alliance israélite universelle, mais l’alya y est massive ».

À Pantin ou Aubervilliers, l’émigration vers des lieux plus hospitaliers a débuté dès les années 2000-2001. On sait de surcroît qu’il n\’y a quasiment plus d’enfants juifs dans les écoles publiques du département, du fait de l’antisémitisme de jeunes désaxés qui représentent plus de la moitié des élèves.

Le constat est identique à Strasbourg : le quartier périphérique de l’Esplanade, où des milliers de séfarades ont été accueillis il y a un demi-siècle, s’est considérablement dégradé. « La principale synagogue de cette zone, indique Gérard Dreyfus, vice-président du Consistoire du Bas-Rhin, compte 500 places. Elle était pleine autrefois. À l’heure actuelle, seules 20 personnes y prient lors d’un Chabbat ordinaire. Les Juifs ont fui… »

La situation est la même à Cronenbourg ou à La Meinau. Du coup, tout le monde se regroupe en centre-ville. Séfarades et ashkénazes « historiques » se mêlent. Cependant, la grande synagogue de la Paix (1 400 places) se vide. Le quartier est excessivement cher et surtout, chaque communauté a créé son propre lieu de culte. Des offices orthodoxes, en particulier, sont proposés un peu partout dans Strasbourg. C’est un phénomène récent. Quant aux communautés rurales d’Alsace-Lorraine, elles sont quasiment désertes.

La capitale de l’Europe en a profité, mais aussi Metz et Nancy. « Ici, les traditions sont fortes, conclut Gérard Dreyfus. Certains ont réalisé leur alya, mais globalement, peu de Juifs songent à quitter la région ».

Dans l’agglomération lyonnaise, les mouvements démographiques ont commencé dès 1995. « Nous avons assisté aux premières agressions antisémites à l’occasion de la guerre du Golfe, se souvient le grand rabbin Richard Wertenschlag. Vénissieux s’est vidée, la synagogue a même brûlé dans un attentat, avant d’être restaurée… Même exode à Vaulx-en-Velin, au profit des quartiers chics ».

Villeurbanne est beaucoup moins huppée que le centre de Lyon, mais la communauté séfarade, dynamique et bien dotée en lieux de culte, attire encore des familles pratiquantes. Dans le même temps, l’alya est massive en provenance de cette banlieue proche.

Tandis que les petites villes de la région se dépeuplent, le cas d’Aix-les-Bains est particulier: haut lieu de l’orthodoxie, elle « envoie » des dizaines de jeunes dans les yéchivot israéliennes, qui parfois ne trouvent pas de travail sur place et reviennent en France pour alimenter le réseau des enseignants en kodech.

À Grenoble, où vivent 4 000 Juifs, beaucoup pensent qu’il n’y a guère d’avenir à long terme, comme dans d’autres communautés moyennes de l’Hexagone.

À Nice, le rabbin consistorial Yossef Abittan note que les banlieues Saint-Augustin et Ariane se sont vidées peu à peu de leurs populations séfarades. « Il y a encore 20 000 Juifs dans l’agglomération, mais je passe l’essentiel de mon temps au cimetière, dit-il. Les personnes âgées sont majoritaires et les jeunes veulent réaliser leur alya. L’économie locale est en berne, et Paris ne les attire pas. Ils préfèrent Israël, où ils ont généralement des proches. Quant aux retraités du nord de la France, ils choisissent plus volontiers Netanya que Cannes ou Menton. C’est une évolution marquante : désormais, les parents suivent leurs enfants, qui sont déjà installés dans l’État juif ».

Certes, le maire des Républicains de Nice, Christian Estrosi, veille à la sécurité de la communauté et les relations inter-ethniques sont ici plus apaisées qu’ailleurs. Néanmoins, l’avenir démographique du judaïsme dans la région semble compromis.

C’est encore plus flagrant à Toulouse, où l’on assiste à des départs massifs depuis 3 ans environ. « Après le bac, nos jeunes se rendent à Paris, Londres ou plus encore Jérusalem et Tel-Aviv, remarque Nicole Yardeni, présidente du CRIF régional. Au surplus, certaines zones du Mirail ou de Bagatelle, des quartiers difficiles, se sont vidées. Les Juifs qui le peuvent s’installent près de l’école Or Torah ou du gan Rachi. Là, il y a moins d’incivilités, mais il suffit de prendre le métro avec sa kippa pour être insulté… Même dans le quartier central Arnaud Bernard, à population arabo-musulmane, les Juifs ont disparu ».

Hamodia a déjà insisté, depuis janvier, sur l’inquiétante menace islamiste dans la ville rose. Enfin, S’il existe encore un myniane à Montauban, la désertification rurale est impressionnante en Midi-Pyrénées comme dans les autres régions françaises.

Axel Gantz

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