Musique  » Mizrahi » : Nasrine Qadri, arabe d’Israël, en vedette Par Kalman Schnur

La Mimouna, festivité d’origine juive marocaine clôturant Pessah, la pâque juive, fut naturellement célébrée en Israël ces derniers jours. Comme d’habitude ? A une réserve près. Puisqu’une magnifique voix féminine a rehaussé la fête cette année : celle de Nasrine Qadri est venue se joindre aux musiciens jouant la musique traditionnelle de Mimouna. Particularité : Nasrine, étoile montante du genre musical israélien dit « Mizrahi », est Arabe.

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La musique populaire « Mizrahi » (orientale), répandue surtout parmi les juifs israéliens de souche sépharade, véhiculant des racines traditionnelles à la sauce méditerranéenne voire arabe, habituellement traitée en parente pauvre par les médias locaux, traditionnellement vue de haut par les élites toujours ashkénazes et imprégnées de classicisme occidental de l’industrie du show business israélien, pourrait donc retrouver ses lettres de noblesse moyennant un retour aux sources grâce à une chanteuse…. musulmane.

Et éblouissante avec ça. A 28 ans son puissant timbre d’alto est devenu subitement omniprésent sur les ondes ; mais évidemment il est impossible d’apprécier son art indépendamment de ses origines. Tant son positionnement, sciemment à cheval sur les principales lignes de fracture qui traversent ce pays, ne laisse personne indifférent et interroge l’identité culturelle même de la société israélienne. « Et si cette voix montrait la voie ? », demandent certains.

LE MIZRAHI CHANTÉ EN HÉBREU

C’est que le choix du genre musical ne s’imposait pas d’évidence à Nasrine Qadri. Le « Mizrahi », traduisez « oriental », chanté en Hébreu, est largement le fruit d’une contre-culture, discrète voire souterraine à ses débuts, de juifs immigrés originaires de pays arabophones face à une intégration difficile dans un Israël qui, pendant les premières décennies, ne les écoutait pas.

Que vient faire Nasrine, beauté méditerranéenne classique, dans cette galère ? A moins que sa jeunesse à Haïfa, au sein d’une famille modeste, dans l’un des quartiers défavorisés de la ville basse où juifs et arabes se côtoient pacifiquement, l’ait mise en contact, aussi bien avec le genre « Mizrahi » qu’avec le grand répertoire arabe : des égyptiens Oum Kalthoum et Farid El Atrache à la libanaise Nancy Ajram.

Cette grande fille robuste d’un franc-parler que l’on attribue volontiers aux « sabra » ; n’ayant rien d’une midinette on la devine capable de dire ce qu’elle pense sans fuir la polémique; mais une réserve toute professionnelle déclenche automatiquement, dès que ces sujets sont abordés, le couplet soufflé sans doute par les agents de relations publiques qui désormais, succès oblige, l’entourent : « Je vis musique, je respire musique, rien d’autre ne m’intéresse ; en tous cas rien qui concerne juifs et arabes ».

C’est en 2011, après des années à arrondir les fins de mois de ses parents moyennant de petits boulots le jour et chantant le soir dans des clubs, des boites de nuits et des réceptions privées, en Israël et dans les territoires dits « palestiniens », que la chance lui sourit. Encouragée par des amis juifs elle osa auditionner pour Eyal Golan, l’une des figures de proue du « Mizrahi » et producteur d’une compétition télévisée dans le style « The Voice » consacrée au genre. Non sans crainte ; aucun chanteur arabe n’avait auparavant réussi à percer en Israël hors de son milieu ethnique. Mais en fin de saison elle se retrouva lauréate du concours, sur la scène de la salle de concerts Nokia Aréna de Tel Aviv, acclamée debout par de milliers d’enthousiastes.

Ses qualités vocales et sa présence sur scène y sont sans doute pour beaucoup ; mais il faut dire qu’elle n’a peur de rien, Nasrine. Lors du concours elle n’hésita pas à interpréter une chanson nommée « quand le cœur pleure » ; écrite à l’origine en hommage à deux militaires israéliens assassinés à Ramallah ; entonnant le « Chema Israël » en refrain.

Et ça ne semble pas lui porter trop de préjudice parmi les Arabes israéliens, dont nombreux en sont fiers. Mais aussi ailleurs : il est étonnant de constater l’attitude d’une chaine comme « Al Arabiya » (en version anglophone certes…), pourtant saoudienne et basée à Dubaï, citant l’agence « Associated Press », à cet égard.

Dans un dithyrambe quasiment pro-israélien en provenance, disent-ils comme de rigueur, de « Jérusalem occupée », ils racontent le succès de Nasrine en rappelant d’autres cas semblables ; notamment celui de Sayed Kashua, Arabe israélien, écrivain et humoriste à succès s’exprimant en Hébreu.

HAYATI, ANA BAHIBAK, MA VIE, JE T’AIME

Son nouvel album porte sobrement son prénom. Les 12 chansons sont en Hébreu ; mais pas entièrement. « Ana Bahibak » (je t’aime, en Arabe), une histoire d’amour perdu; et « Hayati » (ma vie), rythment les ballades éponyme.

Sa diction hébraïque est certes irréprochable ; mais c’est de loin en son Arabe maternel que ses talents expriment le mieux douleur et tristesse ; et nul besoin de traduire, l’émotion traversant la barrière linguistique. Le tout rehaussé par une belle maîtrise des trilles et des quarts de ton caractéristiques du genre.

Pour l’instant Nasrine Qadri est encore le résultat d’une émission de téléréalité ; et l’ogre médiatique a la fâcheuse habitude de dévorer ses enfants qu’il avait portés aux nues. Par le travail, le talent et l’intelligence, elle arrivera peut-être à échapper au destin de ses nombreux prédécesseurs ; les conséquences d’un effort sur l’image et le style entre le concours télévisé en 2011 et la Nasrine, plus mature, plus elle-même, de la Mimouna en 2015, sont là. On pourrait donc peut-être espérer écouter la prochaine Oum Kalthoum chanter en Hébreu.

Kalman Schnur                                                                         

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