« Apprenti-juif » : l’apologie du judaïsme par Yann Moix en 2007

Le grand public a découvert Yann Moix chroniqueur chez Ruquier, mais Yann Moix est un auteur prolifique depuis les années 90, il a reçu le prix Goncourt du premier roman en 1996. Quatre millions de Français ont acclamé son film « Podium », en 2002. Il a tenu durant plusieurs mois une rubrique people dans le magazine « Voici » puis est devenu le critique officiel du « Figaro littéraire » etc..

Ce qu’on sait moins c’est que Yann Moix a écrit un article intitulé « Apprenti-juif » dans la revue de BHL, « La Règle du jeu », où il fait part de l’admiration sans réserve qu’il éprouve pour les juifs.

Il s’agit d’un vieux texte qui date de 2007 , il y a 8 ans déjà. mais qui n’a pris aucune ride et qui réconforte .Découvrez le ou relisez le , vous le mettrez de côté pour le relire encore..

moix

§. – Depuis le temps que je me sens juif, il serait temps que je le devienne.

§. -Je suis en train de devenir juif. Tranquillement, sincèrement : à mon rythme. Sans besoin du sang de ma mère. Je me fiche infiniment de savoir si c’est ma mère qui m’a mis au monde C’est moi qui me suis mis au monde, le m’y mets tous les jours (au monde). Tous les jours, j’essaie de m’y mettre (au monde). Qu’une biologie ait été nécessaire pour cela, et sous la forme apaisante, humaine, nourricière, obligatoire, d’une mère, je ne le nie pas. Mais pour le reste, j’ai appris à me faire tout seul. Pas tout seul comme un grand, non : tout seul comme un petit. Je suis en tram de devenir juif petit à petit

§. -Je ne sais pas si je me sens juif, ou si je sens que je le suis.

§. – Je n’essaierai pas d’être juif de naissance, parce que c’est trop tard d’une part, et, d’autre pari, parce que la naissance comme identité, comme identification, comme appartenance, comme destin, je trouve que ça fait trop nazi. Je ne veux pas être juif selon la définition de la Gestapo, Je ne veux pas être juif avec du sang juif, mais avec mon sang. Le seul sang que je possède, et qui est le mien. Je n’essaye pas d’être juif avec le sang sanguin de ma mère, avec ses plaquettes, son hémoglobine, son rhésus Je ne veux pas être juif avec le sang autres. §. – Je suis en train de devenir juif par le cerveau. Pas par le sang, mais par la lecture. Par des heures passées à lire des textes. Ma mère n’est pas juive, mais les textes que je lis, et qui me mettent au monde tous les jours, qui accouchent de moi à chaque instant, les textes que je lis, eux, sont juifs. C’est la Torah qui est enceinte de moi. Je suis en train de devenir juif en lisant.

§. – Devenir juif non par le sang, mais par le sens. Devenir juif par calembour !

§. -Je me connais : je n’aurais pas supporté d’être juif en naissant. Je n’aurais pas supporté qu’on me demande d’être ce que je préfère en réalité devenir. Alors je suis en train de devenir ce que d’autres ont toujours été. Certains sont totalement juifs le jour où ils naissent, peut-être que je serai totalement juif le jour où je mourrai. J’ai tout mon temps.

§. – On ne peut pas devenir juif si on n’a pas tout son temps. Si je voulais être juif tout de suite, là, maintenant, il faudrait que je sois catholique, parce que les catholiques adorent ce qui advient hic et nunc, en une fraction de seconde, d’un coup d’éclair. Les catholiques raffolent de ce qui foudroie. Mais un problème se pose : on ne peut pas exactement être juif et catholique. On le pourrait, mais on ne peut pas. On le pourrait, parce que les catholiques ont continué le judaïsme. Sauf que continuer le judaïsme, c’est cesser d’être juif. Un juif ne continue pas le judaïsme : il l’approfondit, il le creuse, il le recommence, il y retourne, il s’y replonge, il s’y enfonce, il s’y engloutit. On est juif par compréhension, et catholique par extension.

§. – Je suis en train de devenir juif parce que ma famille descend des Marranes et que les Marranes sont des juifs qui ont été obligés de devenir catholiques pour sauver leur vie. C’est-à-dire que je suis en train de (re)devenir juif. Peut-être que juif, après tout, ce n’est pas quelque chose qu’on devient, mais c’est quelque chose qu’on redevient. J’aimerais donc redevenir ce que je ne suis pas encore. §. – Je suis venu au monde, au beau milieu d’un calendrier chrétien, et, sans que personne ne me demande mon avis, j’ai été baptisé. Ma croyance a été décidée ce jour-là. Mes convictions intimes, profondes, internes, solitaires, philosophiques, théologiques, ont été entérinées, officialisées, déterminées, enregistrées.

§. – Des gens que je ne connaissais pas m’ont conduit dans une église pour me livrer à cette cérémonie qui, pour moi, n’est rétrospectivement qu’une mascarade. Être juif par la naissance, à la naissance, je ne trouve pas ça très intelligent, mais devenir catholique six mois après, c’est encore plus con !

§. – À la limite, chez les juifs, si tu es né, c’est que tu es juif, et si tu es juif, c’est que tu es né. Naître juif et naître, c’est la même chose. Tandis que chez les catholiques, tu nais rien du tout et, quelques semaines plus tard, on considère qu’il est grand temps que tu deviennes le fils du Fils du Père.

§. -J’ai l’impression qu’en me baptisant, on a voulu m’empêcher d’être juif !

§. – Ce que j’aime aussi dans le judaïsme, c’est l’absence de Dieu. Dans le judaïsme, c’est d’abord l’athéisme que j’adore ! C’est une religion qui me permet de ne pas « croire » en Dieu. Ni tout de suite, ni plus tard. Ni un peu, ni beaucoup. Ni passionnément, ni modérément, ni bien, ni mal. Ni passablement. Ni aveuglément Ni médiocrement. Ni brillamment.

§. – Ce qui me fascine dans le judaïsme, c’est qu’il fout la paix aux gens avec Dieu. Le judaïsme te laisse croire à ta guise, il s’en fiche totalement. « Croire », ce n’est pas juif. Ce qui est juif, c’est comprendre. Croire, c’est catholique.

§. – La religion catholique est épuisante parce que l’invention de la foi pose le problème logique de sa vérification, d s « preuves ». On s’épuise, dans les Églises de tous les temps à toutes les conjectures, finissant par établir que la preuve absolue des preuves est la totale absence de preuves !

§. – Devenir juif, c’est devenir la personne qu’il aurait fallu qu’on soit le plus tôt possible (mais ça n’a pas été possible pour un tas de raisons) : soi.

§. – Devenir juif, pour moi, c’est précisément ne pas appartenir à un groupe. Être juif. c’est échapper à tout communautarisme. Mais c’est être soi parmi d’autres juifs : être soi, ce n’est possible que si les autres sont les autres. Et les autres qui sont les autres, c’est la définition de la communauté. Les antisémites aimeraient que la communauté soit le synonyme du communautarisme. La communauté, c’est précisément ce qui empêche le communautarisme, qui est un mot inventé par des gens qui s’excluent d’abord, alors que s’inclure est précisément la définition de la liberté individuelle. La communauté est le décor naturel de l’individu. De plus, la communauté des juifs a choisi d’être la communauté des hommes. Que serait un communautarisme des hommes ? Sinon un concept inventé par les ennemis de l’humain.

§. -Je suis en train de devenir juif parce que les parias forment une communauté qui me plaît plus que la communauté de ceux qui ne le sont pas.

§. – Le judaïsme est le point de départ que je me suis choisi comme point d’arrivée.

§. – Le catholicisme n’est pas l’accomplissement du judaïsme. Laccomplissement du judaïsme, c’est moi.

§. – Devenir juif, c’est oser penser avec mon intelligence propre : c’est la liberté qui est offerte à ma pensée de penser ce qu’elle veut, mais aussi ce qu’elle peut. Le judaïsme, qui commence avec la lecture des textes, a cette particularité de montrer que les limites d’une intelligence ne la borne pas mais qu’avec ces limites, ces impuissances, ces lacunes, on a accès à une vérité possible, à une vérité aussi. Comme s’il y avait une intelligibilité propre à chaque intelligence, une leçon profitable à chaque type d’intellect, un enseignement digne, profond, subtil, pour toute intelligence qui s’y intéresse, s’y consacre, ou s’y voue. Le judaïsme est toujours un apport : l’intelligence y récolte toujours plus de subtilité qu’avant de s’exercer sur les textes. Le judaïsme, en quelque sorte, rend l’intelligence intelligente. Le gain d’esprit, de finesse, est toujours porté à l’actif. Chez les catholiques, l’idiot est promis à une vision idiote de Dieu, l’intelligent à une vision intelligente de Dieu, le subtil à une vision subtile de Dieu, l’ennuyeux à une vision ennuyeuse de Dieu. Le rapport de gain est de 1 à 1. Il n’y a pas d’effet de levier. Dans le judaïsme, l’idiot n’est promis à rien car lire, ce n’est pas pour les idiots. On ne peut pas, en toute logique, être juif et idiot : se pencher sur des mots, des paragraphes, des chapitres, des paroles, ce n’est possible que pour des intelligences. Il y a un élitisme juif qui n’est pas déplaisant. Dans le judaïsme, l’intelligent aura la possibilité d’avoir une vision géniale de Dieu. Il y a un effet de levier. Le subtil aura la possibilité d’avoir une vision révolutionnaire de Dieu. L’ennuyeux aura la possibilité d’avoir une vision passionnante de Dieu. Devenir juif, voilà qui augmentera, non pas mon intelligence, mais l’intelligence de mon intelligence.

§. — Le jour où j’aurai réussi à être juif, je saurai, non pas que je serai plus intelligent qu’avant, mais que jamais mon intelligence ne m’avait ressemblé à ce point.

§. – Tout ce que j’ai en réserve, sans y avoir accès, j’y aurai accès, quand je serai juif.

§. -Je suis en train de devenir juif, et je ne sais même pas ce que c’est qu’un « autre » juif. Il faudrait pour ça connaître chaque juif personnellement. La communauté juive, c’est la communauté de ceux qu’il faudrait connaître chacun personnellement.

§. – C’est par individualisme que j’aimerais entrer dans la communauté des juifs. §. – On n’est chrétien qu’ensemble. On n’est juif que tout seul.

§. – Un mauvais chrétien est un chrétien qui trahit les autres. Un mauvais juif est un juif qui se trahit lui-même.

§. – Tous les catholiques ont pour vocation de se rassembler, de se ressembler. Ils sont entre eux des « semblables ». C’est la communauté des semblables. Les juifs ont la mission inverse : ne se rassembler jamais, sauf cas de force majeure, et surtout ne jamais se ressembler. Ils sont entre eux des dissemblables. C’est la communauté des dissemblables. l’antisémitisme chrétien a longtemps consisté à vouloir faire de ces dissemblables des semblables. C’est ainsi qu’en voulant dessiner ce juif semblable ils en sont venus à inventer le juif ressemblant, le juif qui ressemble à tous les autres juifs. Dès qu’on tente de faire ressembler un juif à un autre, il y a antisémitisme.

§. – Cette question de la dissemblance juive est fondamentale. Car Abraham n’a pas voulu remplacer une multitude de dieux contre un seul pour des questions de simplicité. Ce n’est pas par pur esprit de synthèse. Ce n’est pas par souci de commodité. C’est un acte révolutionnaire, au sens copernicien du terme : à une perception humaine unique d’une infinité de dieux, il a substitué une perception humaine infinie d’un seul dieu. Les dieux sont devenus les points de vue. Il n’y a plus une conception une d’un milliard de dieux, mais des milliards de conceptions différentes, variées, diverses, d’un seul Dieu. Et si le judaïsme n’aime pas nommer le nom de Dieu, c’est parce que Dieu n’a de sens que celui que l’intelligence de chacun (de chaque lecteur de la Torah) lui attribue. Nommer Dieu, ce serait l’imposer comme figure autarcique, homogène, monolithique, abstraite : tandis qu’en en imaginant le nom, chacun en décide la couleur, la définition, les contours, la compréhension, l’incompréhension, la densité, l’étendue, la signification. Avant le judaïsme, il y avait presque un homme par dieu. Avec le judaïsme, on est passé à un Dieu par homme : le même. Le coup de génie, c’est que chacun pensant, mais différemment, qu’il a le même Dieu, chacun a un Dieu différent convergeant vers la création du « Même Dieu » ! Le « même » est la résultante d’une infinité de différences ! Chez les catholiques, c’est le plus bête qui a raison : il y a une prime à la débilité. L’approche la plus fruste, celle du petit berger ignare au front bas dans les montagnes, dessinera l’indépassable modèle de Dieu : un Dieu immédiat et naïf, souriant aux petits enfants et aux simples d’esprit, et ce sera, ensuite, aux « intelligents », aux « intellectuels », aux docteurs, aux théologiens, aux exégètes, d’injecter dans les visions d’Épinal neuneus des concepts d’agrégés de philosophie. Les catholiques passent leur vie à présenter de la manière la plus subtile possible, la plus conceptuelle, la plus formelle, la plus universitaire, la plus complexe, la plus raffinée, la plus sophistiquée, la plus profonde, la plus fouillée, la plus Collège de France, la plus agrégation, la plus recherchée, la conception immature d’un Dieu grossier apparaissant sous forme de Christ ou de Vierge à des benêts de sept ans en sabots. On part de la bêtise pour aller vers l’intelligence : mais l’intelligence ne sert pas ici à se débarrasser de la bêtise, à la remplacer, à la corriger. Elle sert à la renforcer, à la cautionner, à la crédibiliser, à la nourrir. Dans le judaïsme, on part toujours de l’intelligence, quitte à en arriver à la bêtise. Dans le catholicisme, on part toujours de la bêtise, quitte à en arriver à l’intelligence.

§. – Si les chrétiens n’aiment pas les juifs, c’est parce qu’ils ne les comprennent pas. Et s’ils ne les comprennent pas, ce n’est pas parce qu’ils se méfient des juifs, mais parce qu’ils se méfient de ce qui se comprend.

§. – On peut cesser d’être catholique en lisant Claudel, et commencer à être juif en lisant Kafka.

§. -Juif par la mère, juif par la mère ! Rien ne m’horripile plus ! Ma mère m’a donné la vie. Et puis elle a repris la sienne. Comme si de rien n’était.

§. – Je précise que ma mère était une femme. Et les femmes ont en général bien d’autres choses à faire que me mettre au monde. Je suis rarement fils. §. – Une fois la vie donnée, les mères repartent quelque part. Dans un endroit spécial.

3. – C’est de l’astrophysique que je voulais faire. Calculer des étoiles. Deviner les galaxies. Regarder par-dessus Dieu.

§. – je suis en train de devenir juif. Peu à peu, doucement. Sans la moindre contrariété. Sans la moindre obligation. Sans le moindre rabbin en bas de chez moi. Sans la moindre juive sublime à épouser. Je ne suis jamais allé à Tel-Aviv, vérifier les mannequins, embrasser des seins juifs. Je ne suis pas allé, pour l’instant, sur le mur des Lamentations. je ne me lamente presque jamais.

§. -Je suis en train de devenir juif, et je ne suis pas circoncis.

§. -Je suis en train de devenir juif. et je ne fête pas les fêtes juives.

§. – Je suis en train de devenir juif à ma manière

§. – Il n’y a qu’une seule et unique manière de devenir juif : la sienne.

§. —Je n’aime pas la définition « nazie » d’être juif, qui consiste à reconnaître un juif à partir de la mère. Ça ne me plaît pas comme définition. Je trouve ça bête. Alors qu être juif, pour moi, signifie : être intelligent. Pas plus intelligent que les autres, non, non. Plus intelligent que soi-même. Être plus intelligent que prévu. Être plus intelligent que sa propre intelligence. Sortir des bornes bornées de son intelligence pour la faire respirer, la faire fructifier, grandir, grossir.

§. – « Le juif n’a pas l’idée du péché, il a l’idée des péchés, des infractions à la loi divine, mais non du péché engendrant le mal moral » (Bernard Lazare.)

§. – Je crois que, fou de textes et de littérature comme je le suis, fou de lecture, fou de livres et de romans et. d’essais et de poèmes et de théâtres et de pamphlets, je pourrais passer ma vie (tout entière) dans une école talmudique à tenter d’extraire du Talmud une interprétation millimétriquement neuve, moléculairement nouvelle, micro-scopiquement inédite. Jouissance, intellectuelle, presque physique, de faire jaillir, comme abasourdi, un brin de lumière sur un vieux paragraphe usé par les interprétations, les relectures, les veillées ?

§. – Ce que je n’aime pas dans le catholicisme, c’est la révélation. La foi comme foudre. Je trouve ça surfait, romantique, menteur. Je préfère ce qui infuse, ce qui chemine, ce qui advient en douce. C’est la même chose avec les femmes. Avec les femmes, dans l’amour, je déteste les coups de foudre : ce sont des attrape-cons. Pareil avec les ruptures spectaculaires, les larmes nulles grandioses folles, avec cris inclus, blessures obligatoires, théâtre, guignolades. Je préfère les sentiments qui se déploient au ralenti, sur une musique de western-spaghetti, en de très longs plans séquences leoniens bien étirés. Laccéléré est adolescent. Le ralenti est enfantin. Le ralenti coule de source : c’est la nature qui rythme les cœurs, et pas le contraire. Pour la foi, je dirais la même chose : faire entrer la foi dedans son âme à cause d’un pilier claudélien, ça me donne de très fortes nausées. Je ne veux pas succomber à ces crises, qui ne sont pas religieuses, mais névrotiques, et d’ailleurs : la religion catholique est une névrose. Dès qu’il y a Fils, il y a névrose. Le Fils est le réceptacle à névrose des parents, de la mère, surtout. Les chrétiens sont d’abord des œdipiens. On parle toujours de mère juive, la très caricaturale, la très woody-allenesque, la très philip-rothienne mère juive. Je trouve cela bien déplacé : c’est de la mère catholique qu’il faudrait parler. De la mère du Christ ! Des maladies transmises, des folies. Des névroses passées dans les gènes, ou dans l’éducation.

§. – Moi, je suis pour la religion cérébrale. Je suis en train de devenir juif. Par le cerveau. Pas par le cœur, pas par l’âme. Mais par l’intellect. Par la lecture, l’étude, la réflexion. Par les idées, par les notions. Et par les concepts. Et par les articles, et par les comptes rendus de colloques, et par les conversations, et par les confrontations. §. – Levinas est un génie. Dans Difficile liberté, il dit : « N’être lu que par de moins savants que soi, quelle corruption pour un écrivain ! Sans censeurs, ni sanctions, les auteurs confondent cette non-résistance avec la liberté et cette liberté avec le trait de génie. » Ça pourrait être du Proust, mais c’est du Levinas. Un texte sur la Torah. À la Recherche du temps perdu aura longtemps été mon texte sur la Torah. Mon Talmud.

§. – Ne jamais oublier que le Talmud est, en partie, une œuvre française.

§. – Il ne faut pourtant pas se laisser impressionner par cette phrase de Levinas (et lui faire dire ce qu’il n’a pas voulu dire) : car les censeurs et les sanctions, en tant qu’écrivain, je m’en branle comme tu n’imagines même pas. Et même si ce que j’écris est faux pour les savants, ce sera vrai pour moi – rien de ce qu’écrit un écrivain, à l’intérieur d’une fiction, ne sera jamais faux. « Nous venons de lire un texte beau et vrai, vrai comme seule la fiction peut l’être. » (Emmanuel Levinas.)

§. – Les Français antisémites, tout comme les antisémites français, devraient parfois se souvenir du rôle primordial, du rôle vital que la France a joué dans l’histoire du judaïsme. La France a connu l’un des plus immenses commentateurs du Talmud. Un commentateur sans lequel on ne comprendrait peut-être plus rien (du tout) aujourd’hui (car le Talmud n’était pas toujours très clair) : Rashi.

§. – La rigueur de la syntaxe française, son rythme et sa concision, au service du Talmud, est quelque chose d’étrange. Une rencontre impossible, et qui pourtant a eu lieu.

§. – Toutes ces subtilités orientales, venues du désert, passées au tamis de la langue française par un Champenois !

§. – Pour ceux qui ont des difficultés avec l’Ulysse de Joyce, je demande de se représenter la tête de Rashi face à la tâche : des milliers et des milliers (et des milliers (et des milliers)) de pages, non seulement sans ponctuation, mais sans voyelles. Au moins, dans le monologue de Molly Bloom, il y a des voyelles. Et ce n’est pas dans de l’hébreu « classique », de l’hébreu « littéraire » que Rashi a dû (c’était au XIe siècle) s’immerger, mais dans un mélange d’hébreu et d’araméen. À côté, Finnegans Wake c’est le dernier Bernard Werber !

§. – Importance capitale des rabbins français du Moyen Âge : depuis huit cents ans, dans le monde, on étudie le Talmud avec des commentaires français. Mais le Talmud va être attaqué et notamment en France. Il va se passer des choses bizarres… Du pas net… Du flou… On a l’impression (ce n’est pas qu’une impression) que la chrétienté n’a jamais entendu parler de la Loi orale du judaïsme. Ce n’est qu’au XIIIe siècle que le pape reçoit, en bonne et due forme, une dénonciation du Talmud disant que les juifs ne se contentent plus de leur ancienne Loi, mais qu’il leur en faut une nouvelle, complètement différente, qui est le Talmud ! Et que cette Loi est très (très) dommageable à la chrétienté parce que dans le Talmud, il y aurait des injures à l’encontre de la religion chrétienne et ses fondateurs. Un procès s’ouvre. Le plus important a lieu à Paris. Sur une initiative (sur une dénonciation) du caraïte Nicolas Donin (nous sommes en 1236). Nicolas Donin, outré par les interprétations talmudiques, s’est converti au christianisme. Il faut dire que les caraïtes étaient violemment contre le Talmud. Il y a eu un procès : Donin contre quatre rabbins. Des rabbins très éminents, très spécialisés, très spécialistes. Le tribunal n’était pas forcément très objectif. Pourtant, la reine Blanche de Castille intervient souvent, et dans des conditions qui sont à son honneur. Elle dit qu’il faut laisser aux rabbins le soin de parler comme ils l’entendent. Qu’il faut leur permettre de ne pas prêter serment. Comme ils le demandent. Elle intervient souvent pour prouver que les arguments des rabbins sont de bons arguments. Mais le Talmud est finalement condamné. Parce que, de toute façon, le pape l’avait ordonné ainsi.

§. – Le problème du Talmud, c’est le problème même de l’histoire juive et du judaïsme. Le Talmud, c’est l’aspect externe (ou interne – comme on veut) du judaïsme à travers les siècles. §. – La grande argumentation de Donin auprès du pape était que c’est à cause du Talmud que les juifs ne se convertissent pas au christianisme. Le Talmud est la cause de tous les malheurs. Le livre maudit. Il est vu comme responsable de l’obstination juive.

§. – Finalement le Talmud a été brûlé.

§. – On a aussi perdu la quasi-totalité de la littérature des juifs de France.

§. – Le Talmud a peut-être eu le tort d’insulter Jésus, présenté comme le fruit des amours d’un légionnaire et d’une pute !

§. – Le Talmud attaque parfois les païens. Il n’attaque jamais les chrétiens. Mais les chrétiens prétendent qu’en attaquant les païens, le Talmud attaque en réalité les chrétiens !

§. – La Loi orale résulte de la destruction d’un livre. Fahrenheit 451.

§. – La faculté de mémorisation des juifs est née d’une obligation de mémoire.

§. – Être juif est un état d’esprit. Israël est un État d’esprit.

§. -Je suis en train de (re)devenir juif parce que les juifs aiment autant la vie que les catholiques aiment la mort. Les catholiques, on dirait qu’ils sont pressés. Vivement la mort, qu’on vive enfin. Pour les catholiques, la vie n’est ni tout à fait ici, ni spécialement maintenant. C’est ailleurs et plus tard. En attendant, il y a la souffrance. Tandis que dans le judaïsme, la souffrance n’est pas une attente : c’est une atteinte.

§. – Chez les catholiques, la mort est un absolu. Une pierre angulaire. C’est d’elle que tout part, et c’est vers elle que tout va. La vie n’est même qu’un cas particulier de la mort. Tandis que dans le judaïsme, la mort est une forme de vie comme les autres – elle est un cas particulier de la vie.

§. – Où sont les morts ? Ils slaloment entre des poussières : satellites. Je ne crois qu’aux mathématiques et aux ondes.

§. – Dans moins de cent ans, quelque part dans le temps, à une date qui s’écrit déjà sur les calendriers prévus, on me glissera dedans une terre : je serai aimable et mort. Des connaissances, peut-être sous la pluie, fronceront les sourcils. Ils penseront à l’astuce qui pourrait les soustraire à la même chose : cette mort mienne avertissement de cette mort leur, qui les nargue en mon cimetière, les noue d’angoisse, imprime leur tour sur le carton d’invitation. Mort, je leur apporte la preuve qu’ils sont mortels. N’aimeront pas cette sensation.

§. – Sans doute : je suis déjà ce qui restera de moi.

§. – Je pourrais m’arrêter là : ne plus écrire, filmer, me déplacer dans des soirées, raconter mes pauvres histoires (les incessamment mêmes en boucle). Je pourrais m’enfermer et lire : lécher de la chair de femme jusqu’à la toute fin, attaché au défilé des jours successifs et microscopiques qui, à force de discret défilement, achèvent de décréter la vie close et les biographies ponctuées. Je voudrais bien passer la durée qui me reste à durer à regarder en détail les murs de mon appartement, me passionner pour le carrelage, m’interroger sur la pomme de ma douche, relire les livres que je n’ai jamais lus. Mais je préfère essayer de devenir juif.

§. – À part jouir, lire est la chose que je préfère au monde. C’est un excellent début pour devenir juif.

§. – Les catholiques ont tellement peur de la mort qu’ils ont inventé l’immortalité pour tenter de la combattre, de biaiser avec elle. Les juifs, eux, combattent tout simplement la mort avec la vie. §. – La seule chose qui m’embête un peu, ce sont les rites. Il ne suffit pas de pratiquer une fois par semaine pour être un juif. Mais peut-on être juif sans pratiquer du tout ? Ce serait ça, mon rêve ! Que de la lecture, de l’exégèse, des commentaires, des discussions : mais sans le moindre rite ! Pour le coup, je préfère les rites de l’athéisme, ils sont moins contraignants.

§. – Cette viande truquée qu’est l’être humain : ses petits secrets lassants, la « part d’ombre ». Ça serait mieux, un monde tout de matin pur. Que l’homme ressemble plus à l’été. Mais non : toujours à manigancer dans la foule merdeuse. Toujours à plus ou moins tuer. À vaguement violer. À s’incruster dans les jours, entêté comme une bête. Il faudra bien qu’il meure. Voûté enfin, les étoiles sur la gueule. Bon débarras dans l’univers. Partout des astres vides à la place, et une grande paix du ciel, sans beaufs ni bobos. Besoin physique d’éthique.

§. – Ce que je préfère dans le judaïsme, c’est sa totale absence d’abstraction.

§. – On a souvent dit, et écrit, que François Mitterrand était antisémite. Je pense au contraire qu’il avait quelque chose de juif en lui – notamment quand il explique, quelque part, que ce n’est pas la mort qu’il redoute, mais c’est « de ne plus vivre ».

§. – Peut-être une des phrases les plus fidèles à la conception juive de la mort que j’aie jamais entendue : « La mort, c’est quand on ne peut plus écouter Miles Davis. » Elle est d’un ami catholique.

§. – Être juif ne va jamais de soi parce qu’être soi ne va jamais de soi.

§. – J’ai envie de devenir juif comme on retourne à l’école.

§. – Le judaïsme ou la discussion infinie. §. – Rien n’est plus étranger à l’esprit du judaïsme que la phrase (la sentence) : « La discussion est close. »

§. – Je n’ai pas les preuves scientifiques que les juifs ont tué Jésus.

§. – Savoir que les juifs sont des gens qui savent mieux lire que moi m’agace. Savoir que les gens qui savent mieux lire que moi sont les juifs m’apaise.

§. – Si j’étais suffisamment scientifique pour devenir juif, serais-je assez littéraire ? Et si j’étais suffisamment littéraire, serais-je suffisamment scientifique ?

§. – Le judaïsme est une religion à un Dieu et zéro dogme. C’est une religion booléenne.

§. – Un concentré de superstitions, une fois touillé dans un grand récipient appelé aussi bénitier, donne le christianisme. Un coup de pied dedans donne le judaïsme.

§. – La grande impasse du catholicisme (et plus largement du christianisme) c’est qu’il oblige perpétuellement, et depuis qu’il est né, à choisir entre Dieu et Einstein. Entre le ciel et les quanta. Entre sainte Thérèse de Lisieux et Max Planck. Entre la Bible et la théorie du big bang. Ce dilemme paraît aujourd’hui naturel, alors que ce n’en est pas réellement un. Les juifs peuvent tout à la fois être des religieux férus et des savants accomplis. C’est même mieux s’ils sont les deux ! Ils n’en seront que meilleurs juifs et meilleurs savants. La foi perfectionnera le raisonnement mathématique, et les mathématiques vivifieront la foi. En hébreu, science et sagesse se traduisent par le même mot. §. – Pour Levinas, l’esprit du judaïsme a directement à voir avec l’exercice rigoureux de la science, l’intimité spéciale qui existe chez le savant (moderne, celui des labos) entre lui et la matière, cette intériorité spéciale qu’est l’intériorité du mathématicien. Pour lui, le labo est le lieu actuel de la morale et de la sainteté.

§. – Je suis allé sur les bords de l’Euphrate.

§. – La persécution des juifs est la seule chose, avec les mains, les pieds, les yeux, la nuque et les cheveux, qui n’a pas évolué depuis deux mille ans dans les sociétés humaines.

§. – Même les chiens et les chats ne sont plus les mêmes qu’au temps de Jésus.

§. – Je suis très fier qu’un de mes écrivains préférés de tous les temps soit Charles Péguy : non seulement il a comparé Bernard Lazare à Jésus-Christ, en exigeant qu’on orthographie « Bernard-Lazare » (avec un tiret christique), mais il est un des rares écrivains français de la première moitié du XXe siècle à n’avoir jamais écrit une seule ligne sur les juifs qui ne soit un hommage, une lettre d’amour, une reconnaissance de dette ou un remerciement ému. §. – J’entends souvent parler de « juifs antisémites et jamais d’« antisémites juifs ». Pourquoi ?

§. – Je suis en train de devenir juif parce que j’aurai bientôt quarante ans, et que c’est l’âge parfait pour entrer dans une vie neuve. Pas une vie neuve qui serait biologique (on pénètre à quarante ans dans une vie vieille), mais une vie neuve qui serait, non pas théorique, non pas cérébrale, non pas intellectuelle, non pas spirituelle, mais différente tout court. Différente tout court de ce que j’ai déjà vécu, éprouvé, pensé, cru comprendre. Une vie neuve qui ne serait pas le reniement absurde, impossible, immature, de la vie « d’avant », mais l’enrichissement rétroactif de cette vie antérieure à l’aune d’une expérience inédite pour moi, éloignée de tout contreplaqué, de tout dogme, de tout enfantillage, de tout emprisonnement, de toute lâcheté, de toute arrogance, de toute influence, de toute ressemblance, de toute facticité, de toute Église, de tout carcan bête, de tout rabâchage, de tout bachotage : j’attends cela de ce que je nomme « judaïsme ». À tort, sans doute. Mais sans doute aussi à raison.

§. – Faire mon entrée dans la sincérité.

http://www.tel-avivre.com/2015/12/28/apprenti-juif-lapologie-du-judaisme-par-yann-moix-en-2007/?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed%3A+Telavivre+%28Telavivre%29

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Publié dans livres
3 commentaires pour “« Apprenti-juif » : l’apologie du judaïsme par Yann Moix en 2007
  1. bruno dit :

    devant morano chez ruquier yann moix serait heureux que les français se convertissent tous à l’islam, étonnant ? non, alors son texte qui date de 2007.

    • rachel mimoun dit :

      C’est le désir de nombreux rabbins sur internet de voir l’occident devenir musulmane pour ainsi mieux voir les musulmans et chrétiens s’entretuent. Pourquoi lui en vouloir tout juif souhaite cela.

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