Katy Bisraor-Ayache : « Une femme au Beth-Din ! »

Mme Bisraor-Ayache fait pour nous une pause dans un emploi du temps très chargé, et nous donne rendez-vous au Beth-Din (tribunal rabbinique) de Jérusalem, dans le quartier de Guivat Chaoul, un de ses lieux de travail.

Elle a grandi à Paris, dans une famille pratiquante d’origine d’Algérie, et est journaliste de formation. Une fois en Israël, elle souhaitait ardemment approfondir ses connaissances en matières juives, et a décidé de suivre un cursus professionnel juridique, qui justement s’ouvrait en Israël avec la bénédiction du Rav Ovadia Yossef. Les études étaient également ouvertes au public féminin.

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Ne pensant pas en faire un métier, mais plutôt en vue d’un enrichissement personnel, elle suit assidûment 4 années de cours et sort diplômée. Écoutons-la nous expliquer de quoi il s’agit et nous raconter les cas passionnants qu’elle traite aujourd’hui.

Bonjour Mme Bisraor-Ayache, vous êtes la première femme francophone juriste qui exercez devant le Beth-Din (tribunal rabbinique), expliquez-nous en quoi consistent vos activités ?

Toute personne devant traiter un cas devant un tribunal rabbinique a besoin d’une voix, de quelqu’un qui connaisse la structure et le fonctionnement du Beth-Din et qui sache exprimer le litige.

De plus, une femme ne peut pas toujours exprimer devant un Juge son cas et les évènements qu’elle a pu subir ; elle aura donc besoin d’une intermédiaire féminine.

Le Beth-Din en Israël traite les cas de divorce, de Agouna (femme à qui le mari refuse de donner le Guèt – divorce religieux -, et qui, en conséquence, ne peut se remarier), de “Mamzérout” (enfants adultérins), de tout ce qui touche les Cohanim et leur statut, et, de façon générale, de tout ce qui a trait au droit personnel et au droit de la famille.

Mais, plus que ça, en amont, des couples viennent avant le divorce avec de sérieux problèmes de « Chalom Bayit », et, dans la mesure du possible, nous essayons d’être également des médiateurs et de raccommoder les partenaires. Et c’est faisable !

Parfois, la mésentente peut provenir de problèmes purement techniques entre le couple, et, si cette base très simple mais essentielle est travaillée, les résultats sont surprenants. Par exemple, qu’un homme comprenne qu’il doit lui aussi aller chercher ou accompagner les enfants à l’école, que sa femme a besoin de repos l’après-midi. Et, pour la dame, qu’elle a des obligations à tenir sans lesquels un couple n’en est plus un.
Nous leur donnons des devoirs à faire, et, parfois, cette structure simple met de l’ordre dans leur vie commune et les aide à surmonter la crise.

Parfois, les choses sont beaucoup plus complexes et, en effet, un divorce est à prendre en compte. Mais j’essaie toujours de trouver la voie de la raison et de l’arrangement mutuel.

Pourquoi vient-on plutôt chez vous que chez un avocat ?

Tout simplement, en Israël, certains domaines ne seront pas traités par la Cour de justice, mais par le Beth-Din.

Par exemple, ce qui concerne le divorce (le Guèt), les questions de Kétouba sont traitées exclusivement par le Beth-Din, mais la suite du processus (comme la garde des enfants, la pension alimentaire, etc.) peut être traitée aussi bien par le Beth-Din que par la Cour de Justice.

Ce serait donc une erreur de croire que les religieux viennent traiter leurs litiges chez vous, et les laïcs, à la Cour de justice.

Oui, c’est faux. Une énorme partie du public que nous recevons est laïc. D’autant plus qu’aujourd’hui, avec les nouvelles lois sur la garde partagée, les femmes sont de plus en plus nombreuses à préférer régler le divorce devant le Beth-Din et non pas devant la Cour de Justice.

Comment les « juges » du Beth-Din, appelés les Dayanim, considèrent votre rôle d’intervenante ? En généraI, une cour de justice rabbinique, c’est plutôt considéré comme « une affaire d’hommes ».

ll faut savoir que les choses ont énormément évolué. Le Dayan aujourd’hui a un très grand respect pour notre rôle et sait combien nous sommes indispensables au bon déroulement d’un cas.

Les Dayanim ont été formés dans des établissements prestigieux. Il y a une nouvelle génération de Dayanim orthodoxes qui sont jeunes et comprennent l’époque dans laquelle ils se trouvent. Ils savent, tout en restant totalement fidèles à la Halakha, lire l’évolution et les transformations de la société.

Je peux vous donner un exemple concret : il y a une notion dans la Halakha qui peut être une raison de divorce chez la femme, qui s’appelle : « Ma’iss Alaï », c’est-à-dire : « il me repousse, il me répugne ».
Autrefois, lorsqu’une femme venait au Beth-Din avec l’intention de demander le divorce en invoquant cette cause, elle n’était pas entendue. La requête était trop faible. Mais aujourd’hui, cette notion est complètement prise en compte par les Dayanim et a son poids dans leur décision.

Notre Torah dit, sans mâcher ses mots, que la femme est « Psoula La’édout », c’est-à-dire qu’elle est littéralement « interdite de témoignage ». Comment conciliez-vous votre rôle à la lumière de cette affirmation ?

Comme je vous le disais, je ne suis pas là pour témoigner, mais pour être le porte-parole des femmes (et parfois, des hommes) qui viennent pour traiter un cas au Beth-Din. Je dois comprendre et exprimer le cas devant le Dayan avec ma connaissance de la structure du tribunal rabbinique.

Mais je voudrais souligner que si, en effet, la femme ne peut témoigner, elle peut cependant être entendue et son avis sera pris en compte lorsqu’il s’agira d’un cas se déroulant dans un contexte féminin.

Prenons l’exemple d’un homme qui accuserait sa femme de ne pas se rendre au Mikvé. D’un autre côté, la femme assure s’y être rendue. Et bien, c’est la Balanite (responsable de l’immersion des femmes au bain rituel) qui apportera son témoignage.

De même, si, lors d’un cas, le juge a besoin du profil psychologique d’une personne, une femme pourra être invitée à donner son avis et celui-ci sera pris en compte.

On sait d’ailleurs que, dans tout ce qui concerne les vérifications corporelles pour le Mikvé, la femme est son propre et seul témoin et qu’on lui fait parfaitement confiance.

Pouvez-vous nous raconter des cas précis dans lesquels vous étiez impliquée ?

Bien sûr. Il y a malheureusement beaucoup de cas de “Mamzérout”, c’est-à-dire d’enfants adultérins et on sait que ces enfants ont un statut particulier et ne peuvent se marier qu’avec certaines personnes (un autre Mamzer ou une personne convertie).

J’ai eu le cas d’une femme, mère de 2 garçons, qui m’avait dit de façon tranchante qu’elle était dans ce cas : elle savait que sa maman l’avait eu d’une relation extra-conjugale. Ses deux fils, qui étaient à l’armée, rentraient donc eux aussi dans cette problématique. Mais en lui posant des questions pour statuer son cas, elle me révèle que son père était un chanteur grec !! Non-juif !!

Or, le statut de Mamzer n’est attribué que dans le cas où la mère est mariée à un juif. Elle n’était donc pas Mamzérèt, ses enfants non plus, et c’est uniquement par ignorance de la loi juive qu’elle avait cru l’être.

Un autre cas s’est présenté à moi, cette fois d’Agouna. En Israël, lorsqu’un homme refuse de donner le Guèt, le cas n’est pas désespéré. On a des moyens de pression sur lui, qui peuvent aller du retrait du permis de conduire jusqu’à l’emprisonnement.

Par contre, lorsque l’homme s’est enfui parfois à l’étranger, en laissant sa femme Agouna (sans Guèt), comment le trouver ?

En effet ! Et imaginez aux USA !? Justement, j’ai eu le cas d’une femme de 40 ans qui habitait les Etats-Unis et attendait son Guèt depuis 15 ans. Son mari refusait ferme de le lui accorder. Elle m’avait contactée et nous avions vu que la seule possibilité de délivrance pour elle aurait été de « pincer » son mari en Israël. Mais il n’y venait jamais.

Elle me téléphone un jour en me disant qu’elle avait fait un rêve étrange où elle voyait son mari se rendre en Israël. Intuitivement, j’ai senti que c’était peut-être un signe. Je lui ai dit : « Venez, on ne sait jamais, on ouvre un dossier ». Parallèlement, j’ai contacté la police des frontières en leur transmettant le nom du mari.

Et bien, les miracles existent : il était venu exceptionnellement en Israël (pour le décès d’un parent) et, à sa sortie du pays, on l’a attrapé. Le Dayan qui s’occupait du cas lui a parlé longuement et, après 15 ans de refus, il a donné le Guèt à sa femme en quelques heures.

Les cas sont nombreux, diversifiés, pas toujours en « happy end », mais le travail est vraiment passionnant à tous les niveaux : humain, social et toranique. D’ailleurs, mon premier cas avait été celui d’une amie qui m’avait appelée en pleine nuit pour me supplier de l’aider à obtenir son Guèt. C’est là que, concrètement, j’avais mis mes aptitudes en marche pour obtenir sa “libération” de ce statut de Agouna. Puis, de bouche à oreille, les cas ont suivi.

Une dernière question : que doit faire une femme qui, comme vous, voudrait entreprendre des études juridiques devant le Beth-Din ? A qui s’adresser et où ont lieu les études ?

Aujourd’hui, il y a un cursus au centre Yanar de Jérusalem et, en principe, il est question d’en ouvrir un nouveau l’année prochaine à l’Institut Lindenbaum, pour femmes orthodoxes.

Merci beaucoup Mme Bisraor Ayache pour cet entretien. Pour celles qui veulent des renseignements sur les études ou sur la manière d’aborder un dossier de Chalom Bayit ou de divorce, voici le téléphone de votre bureau : 03-9797755.

Source : torah-box.com

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Publié dans interview

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