Sortir de la violence par le Haut, par Charles Rojzman

De nombreuses voix s’élèvent pour condamner les violences commises au nom de la révolte des « gilets jaunes » ou pour exprimer leurs réticences devant des expressions « mal-pensantes, relayées ou manipulées par des groupuscules extrémistes, xénophobes ou antisémites. Certains ironisent sur les prises de parole des « gilets jaunes ». Ces « ploucs » ne sauraient pas dire ce qu’ils veulent, ni où ils vont, à l’exception de ce cri répété des centaines de fois, « Macron démission ».

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Les avis exprimés publiquement sont partagés à l’extrême. Certains retrouvent les accents d’un Jaurès face à Clémenceau. « La violence.. .palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. […] »

D’autres veulent faire entendre la voix de la raison et du respect des institutions et des lois, à la manière d’un Jules Romains qui écrivait dans « Retrouver la foi » en 1944 : « Il ne suffira pas que le peuple fasse indéfiniment ce qui lui passe par la tête, ou ce que des malins lui mettent dans la tête, pour que la cité soit sauvée. »

Qui a raison, qui a tort ? Même si le mouvement des Gilets jaunes garde encore pour une grande part la sympathie de l’opinion publique, le pays reste profondément divisé, comme il l’est sur cette autre question de l’immigration et de la présence de l’islam. Ce qui trouble l’appréciation des enjeux, c’est bien sûr le discrédit qui pèse désormais depuis l’affaire Benalla sur le Président, en partie sur les réformes envisagées sans véritable concertation, mais surtout sur la personnalité et le caractère du Président et de ses ministres. La confiance n’est plus là et c’est surtout la peur d’un lendemain chaotique et ténébreux qui explique l’attachement de certains aux institutions existantes.

Comment s’y retrouver désormais ? Ne rien changer paraît impossible. Les « gilets jaunes » expriment clairement la souffrance de citoyens qui se sentent dépossédés de tout pouvoir sur leur vie et livrés à l’arbitraire de technocraties lointaines. Il paraît désormais impossible de ne pas tenir compte de ce qui a surgi depuis ces quelques semaines historiques. Mais laisser les émotions collectives prendre le dessus, serait risquer des explosions imprévisibles qui se succèderaient en chaîne.   On verrait alors le pire remonter à la surface.

Les fondateurs de la première révolution française, inspirés par les Philosophes, proposaient de mettre fin à l’arbitraire dans le gouvernement des hommes et d’y substituer la raison et la justice. Comme le disait Jules Romains dans l’ouvrage cité plus haut, « En un mot la démocratie dans son principe, ce n’est pas le régime de la souveraineté populaire, c’est le régime de la souveraineté de la raison, dans les conditions où les sociétés humaines le rendent possible. »

Cette parole inspirée par la raison et tenant en respect les passions collectives les plus ténébreuses, voilà ce que nous devons rechercher : la création d’une vie démocratique renouvelée où des personnes issues de milieux très divers s’expriment librement sur leur expérience de vie en partageant leurs réflexions et où ils sont écoutés pour cette expertise par ceux qui ont la charge d’un gouvernement.

S’agit-il là d’une utopie ? Certainement en partie, les gouvernements démocratiques étant soumis en permanence à des pressions intérieures et extérieures mais il serait utile que leurs experts tiennent compte de cette parole populaire. Nous n’avons pas le choix et devons commencer très vite cette éducation à la vie démocratique, sous peine de vivre un futur dangereux et incertain, menacé par des révoltes effectivement haineuses et manichéennes.

Par contre, la parole démocratique a besoin de certaines conditions pour livrer toute on expertise et sa sagesse.

Pour baisser les masques inspirés par la peur, la haine et une relation aux autres et à l’autorité, fragilisées par les aléas de la vie et parler avec authenticité.

Pour mettre en relation les paroles les plus diverses et parfois contradictoires, dans la confrontation et le conflit.

Pour retrouver la confiance en soi qui donne la parole juste et forte, ressourcée par une expérience de vie concrète et documentée.

Le désintérêt pour la politique qui a fait penser que certains français ne voulaient plus participer à l’élection de leurs représentants s’explique à la fois par l’absence d’écoute des souffrances quotidiennes des français et par un manque de confiance envers les nouvelles aristocraties qui les gouvernent. Une nouvelle nuit du 4 août est indispensable pour mettre à plat tous les privilèges et accepter d’y renoncer. La parole doit pouvoir circuler en dehors des circuits convenus, dans des règles et des processus nouveaux. A moins de la construction de ce projet collectif qui réunirait une majorité de français, le déficit démocratique actuel risque de laisser nos concitoyens sans protection face aux tentations sectaires, communautaires ou maffieuses.

Charles Rojzman                                                                                                               www.institut-charlesrojzman.com

 

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Publié dans France

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