M’man, est-ce qu’on va toujours à la manif des violences cette aprèm? Stéphanie Zitoune Isidor

-« M’man tu es réveillée? » Sam saute sur mon lit, sur moi. Ses boucles brunes se mêlent aux miennes.-« Bah oui, là véritablement »  Je le chatouille. Son rire monte jusqu’au  plafond. La porte s’ouvre de nouveau. Sa grande sœur arrive. -« Coucou Levanah »  Elle nous rejoint dans le lit.  Sa mine est plus renfrognée  que celle de son frère.-


« On petit-déjeune m’man? » me demande-t-elle, comme pour mettre fin à ce moment de câlins. Tout en me levant, j’admire le soleil qui inonde mon salon.  Cela va être une belle journée d’automne. – » M’man, est-ce qu’on va toujours à la manif des violences cette aprèm » ? me demande Sam pendant qu’il dévore sa tartine de confiture.Il s’en est mis partout- » Non moi j’irai pas. Pourquoi il n’y en a pas pour les enfants battus hein « ? rétorque sa sœur- » Les deux sont souvent liés ma chérie » – » Bah oui tu te rappelles pas toutes les fois où maman s’est mise entre papa et nous ? C’est elle qui a tout pris. » ajoute Sam. Oups la théière s’est renversée. Je suce mon pouce afin d’atténuer la sensation de brûlure. C’est drôle, la bosse qui s’y trouve, ressort encore plus maintenant qu’elle est cramoisie. Mes souvenirs reviennent:Je m’étais interposée une nouvelle fois entre Levanah et son père. Un devoir pour l’école mal présenté et ça avait dégénéré. »-Laisse-la tranquille maintenant Francis. » Je me rappelle  qu’il avait saisi mon pouce et qu’il l’avait broyé aussi fortement que le sourire que j’ arborais était grand. Même pas mal… 

Récemment j’avais chuté et atterri aux urgences. À la lecture de la radio , le médecin m’avait annoncé que le cliché révélait une fracture d’une phalange du pouce qui n’avait jamais été soignée . -« Vous avez une super tolérance à la douleur » m’avait- il dit en souriant

– » Bois ton thé ma chérie » 

– » Moi j’irai à la manif avec maman parce que c’est important que des enfants et des ados deviennent des hommes qui ne frappent pas les femmes » 

Et tandis qu’il me dit cela, la langue de Sam sort et rentre dans sa bouche très rapidement. 

Je me souviens de toutes ces nuits où je contenais de mes bras son corps secoué de spasmes. À partir du moment où son père a quitté le domicile, la majorité de ses tics nerveux se sont évaporés, remplacés d’abord par ces  mots:- » J’avais tout le temps peur pour toi maman. Quand j’étais chez papi et mamie. Quand je partais en colo tous les étés j’avais tout le temps peur, quand tu fermais la porte, que tu meurs ». – » Ça sert à rien ta manif maman » poursuit Levanah. Tu te rappelles quand tu criais, les voisins ne sont jamais montés. Tu te souviens au CMP quand papa a été convoqué. Bah rien, personne n’a rien fait »  

Les voisins évidemment que je m’en souviens. En huit ans, quatre se sont succédés. Peut être  que les cris les incommodaient. Les pauvres…  Je me rappelle à la fête de la résidence, d’un voisin particulièrement. Il  m’avait  très poliment demandé de crier moins fort, en tout cas à partir de 22h m’avait-il précisé. 

J »appuie sur le bouton play du lecteur de CD.  Un best-of des années 80 se met en marche. Les voisins , tant pis si je les dérange dans leur petit confort et leur petite vie tranquille. Ils n’ont qu’à venir me voir et je leur demanderai pourquoi ils ne l’ont jamais fait auparavant.  Cookie Dingler chante les vertus une femme libérée »Elle est si fragile.  Être une femme libérée tu sais c’est pas facile ». Libérée oh oui je le suis.  Fragile je crois que je le resterai toujours.

Les deux trois amis qui savaient ainsi que ma sœur et ma cousine étaient pétrifiés de peur. -« Rebecca pourquoi tu ne le quittes pas ? Ça va mal finir. Mal finir ?  Cétait déjà fini pour moi, j’étais déjà morte. Il avait tué la jeune femme pétillante et fleur bleue et que j’étais. J’étais passée de combattante à abasourdie, lorsque la première gifle était tombée comme la fin de mes illusions,  comme un couperet. C’était le premier coup que je recevais de ma vie. Puis, j’étais passée de abasourdie à anesthésiée. Les fractures je ne les sentais plus. Est-ce  que j’étais toujours vivante ?

-« Rebecca quelle vie tu as !! Un mari tellement présent » Omniprésent oui, qui ne me laissait pas respirer  fouillait partout, questionnait inlassablement sur l’identité de mes collègues masculins. Un époux qui prenait tellement bien soin de moi, qu’il veillait à ne jamais abîmer mon visage lorsqu’il me frappait . Dans l’intimité, j’étais une femme léopard. Et puis, un beau jour c’était  ma fille qui était allongée sur ce brancard, pas moi.  C’est elle qui souffrait dans sa chair. Une réunion qui s’était éternisée. Il avait refusé de lui prodiguer les premiers soins.  » -Ele m’a trop fait chier. Elle me cherche  elle me trouve »

Je l’avais conduite à l’hôpital. 

– » Alors jeune fille. Que vous est arrivé ? »

Elle avait plongé son regard dans le mien. Ça a été sa seule réponse  j’y ai lu ces mots:-« Dois-je parler maman ? Dois-je dire que c’est mon père, mon père que j’aime malgré tout ?

« Son regard bleu m’a fixé longtemps. Puis elle s’est mise à pleurer. Son chagrin est devenu un torrent de larmes qui a rencontré mon cours d’eau depuis si longtemps silencieux.Cela a provoqué un tsunami en moi. Mon cours d’eau silencieux a cru s’est gonflé et est devenu un océan, un océan de larmes salées, de désillusions et de colère.  J’ai poussé  un cri.  L’hôpital entier a été le réceptacle de ce  » C’EST SON PERE  » J’ai serré Levanah très fort dans mes bras. L’interne a juste dit: »- Quelqu’un vous attendra après les soins ».

J’ai attendu en vain, la tête de ma fille posée sur mes genoux . Personne n’est venu… C’est là que j’ai compris. Ni mes voisins,  ni l’assistante sociale, ni même le valeureux chevalier sur son destrier blanc ne viendraient me, nous sauver.

La nuit suivante, j’ai écrit une lettre à mon mari, stipulant  ma décision de divorcer. Au départ, il a voulu m’impressionner. Je lui ai dit que je n’hésiterai pas à porter plainte, à briser ainsi sa carrière  son dessein  politique. Il est  parti deux jours après. Je  n’ai plus eu de ses nouvelles, juste pour les chèques de la pension alimentaire.

Oh non « Luka » de Suzanne Vega. Cette chanson était mon SOS quand je la postais sur Facebook. Les quelques personnes qui savaient, appelaient sur mon fixe pour faire diversion. Jusqu’au jour où il s’en est rendu compte et a arraché les fils du téléphone.

Sam est habillé- » On y va m’man ? » -« I est beaucoup trop tôt mon chéri’- » Ben c’est pas grave. Il paraît qu’aux manifs il y a les meilleurs sandwichs au merguez de l’univers ». -« Attends je finis de me préparer. J »applique mon gloss » éclat de diamant « sur mes lèvres. Depuis la séparation, toute sortie est une célébration à la vie. Tout est tout much: le maquillage, les tenues  les chapeaux… – » Tu es belle maman » me dit Levanah .

Belle ? Cet adjectif me surprend à chaque fois qu’on me  l’attribue. Non je ne suis pas belle. Si je l’avais été, on aurait pris soin de moi. Julie Pietri s’égosille » Ève lève-toi et danse avec la vie « .

Je suis debout. Je suis vivante . Je m’appelle Rebecca. J’ai 41 ans. Je ne serai pas un nom supplémentaire ajouté à la liste de ces féminicides. J’aime ces petits riens: _ La France que je connais si mal et que je visite désormais avec mes enfants. _Marcher sur les quais de Seine_ Sentir le soleil sur ma peau_ Écouter les rires de mes enfants_ Redécouvrir le mien_Manger des dragibus noirs _Mettre à fond le volume quand j’écoute des chansons ringardes

Dans une heure, je marcherai pour toutes celles qui n’ont pas eu la force, pas la lâcheté hein ? La force. Elles sont toutes dans mon cœur  de la première à la 150 ème. J’ouvre la porte. Sam est au taquet- » Les merguez, les merguez clame t-il en dévalant les marches quatre à quatre.  On arrive au rez-de-chaussée. Mon petit homme est à mon bras, il fait beau Un cri déchire le silence. Levanah  est à la fenêtre – » Maman attendez-moi j’arrive. « 

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4 commentaires pour “M’man, est-ce qu’on va toujours à la manif des violences cette aprèm? Stéphanie Zitoune Isidor
  1. Ingrid Anderhuber dit :

    Il est dit : « Les deux trois amis qui savaient ainsi que ma sœur et ma cousine étaient pétrifiés de peur.-« Rebecca pourquoi tu ne le quittes pas ? Ça va mal finir. »
    Alors, à mon tour, la même question : « Rebecca POURQUOI tu ne le quittes pas ? Ça va mal finir. »
    Je la pose car l’article nous fait savoir plus loin ceci : « La nuit suivante, j’écrivai une lettre à mon mari, stipulant ma décision de divorcer. (…) Je lui ai dit que je n’hésiterai pas à porter plainte, à briser… Il est parti deux jours après. »
    Donc POURQUOI avoir attendu tant d’années, et après tant de coups, et même des coups sur les enfants (TERRIBLE !), si finalement c’était faisable, de divorcer, et même que tu n’as eu besoin de personne pour le faire, comme on le voit ?!

    Un jour j’ai entendu une voisine de palier crier parce que, apparemment, son compagnon lui donnait des coups. C’était le soir. Au moment où je me suis approchée de leur porte, brusquement le silence. Un autre soir, j’ai de nouveau entendu crier cette femme et aussi des bruits, comme si on cognait contre un mur. Et cette fois-ci un enfant pleurer. J’ai tout de suite appelé la police puis je suis allée sonner à la porte de ces voisins. L’homme m’a ouvert et j’ai dit très fort pour être entendue d’elle : Que votre compagne AIME les coups pour rester avec vous, ce sont vos affaires, mais qu’un enfant se trouve au milieu de vos violences, c’est mon affaire… Quelques jours plus tard, cette voisine est partie avec son enfant…

    Alors je repose la question à Rebecca : Rebecca POURQUOI as-tu attendu tant de temps, et même jusqu’à lui offrir tes enfants en pâture ? Pourquoi ?
    Il faut m’expliquer…

    • Isidor dit :

      Bonjour
      Je suis l’auteur de ce texte.
      Tout d’abord je voudrais spécifier qu’il s’agit d’une nouvelle, d’une fiction.
      Cependant, Rebecca n’a pas donné ses enfants en pâture.
      Elle s’est toujours interposée comme le dit Sam.
      C’est quand sa fille a été blessée par son père qu’elle a enfin eu ce déclic, cette impulsion tant attendue.
      En fait, tant que la violence ne touchait qu’elle, elle faisait face, plus ou moins.
      Elle se sentait comme il est dit dans le texte anesthésiée, morte dedans.
      Comment quelqu’un qui ne se sent plus appartenir au monde des vivants, peut elle trouver cette impulsion.
      Surtout quand elle a essayé de tirer des signaux d’alarme, que des tiers savent.
      Mais ne font rien.
      Je crois qu’elle a sauvé sa fille mais que cette dernière l’a sauvée également.
      Nous en sommes au 137 ème feminicide.
      Doit on pour autant porter un jugement sévère sur elles ?
      Je voulais un texte résilient.
      Rebecca a finalement réussi à sauver sa peau et certainement celle de ses enfants.
      Je pense que pour les personnes qui sont extérieures à tout ceci, il est difficile de comprendre leur torpeur.
      Pour cela que j’écris que ce n’était pas de la lâcheté mais un manque de force.
      Je vous souhaite une excellente journée.

      • Ingrid Anderhuber dit :

        Bonjour,
        J’avais bien compris qu’il s’agissait d’une fiction, et d’une certaine façon j’y ai répondu également de manière « fictive ». Maintenant, s’il est vrai que j’y suis allée un peu fort en disant que Rebecca avait jeté ses enfants en pâture, c’était parce que, pour moi, elle l’avait fait en leur ayant déjà fait endurer trop longtemps toutes ces violences conjugales qui ont terriblement traumatisé ses enfants. En effet, Sam dit : « J’avais TOUT LE TEMPS PEUR pour toi maman. Quand j’étais chez papy et mamie. Quand je partais en colo tous les étés j’avais TOUT LE TEMPS PEUR, quand tu fermais la porte que tu meurs ». Ces enfants ne vivaient plus tant ils étaient submergés par la PEUR et l’épouvante. Ce qui signifie quand même que la violence qui touchait leur mère les touchait automatiquement en même temps, et tout le temps, même si au début elle n’était que psychologique chez eux. Les violences conjugales touchent tous ceux qui sont présents au moment de ces violences, conjoint ET enfants, c’est mon sentiment.
        Vous dites ici que Rebecca avait essayé de tirer des signaux d’alarme, que des tiers savaient mais n’avaient rien fait. Or, au début de la fiction, ses amis, sa famille qui savaient l’avaient pourtant rendue attentive au fait que si elle restait, ça allait mal finir pour elle. Donc on ne peut pas dire que personne n’avait rien fait. Elle avait été avertie.
        Il ne s’agit pas ici d’un jugement sévère de ma part sur Rebecca, mais juste de l’incompréhension effectivement face à ce que vous appelez sa torpeur ou son manque de force qui, pour moi, étaient une forme d’inertie inexplicable alors qu’elle avait, dans son malheur, dès le départ, LA CHANCE d’avoir de la famille et des amis qui savaient, et donc sans nul doute le moyen de quitter son conjoint avant que ça finisse si mal. Or cette chance de Rebecca (famille, amis donc possibilité d’hébergement d’urgence), beaucoup de femmes violentées ne la possèdent pas par conséquent vivent un véritable enfer, d’autant plus quand il y a des enfants. Désolée de m’être mal exprimée.

        • Isidor dit :

          Ne soyez pas désolée.
          Je trouve nos échanges très intéressants.
          Vous savez parmi tous ces feminicides, il y en a un qui m’a beaucoup marqué. Celui d’une chef d’entreprise, brillante dont l’entourage l’avait mis en garde.
          Elle n’a pas réussi à s’en sortir.
          Elle était pourtant entourée également.
          Ce que j’ai essayé de dépeindre c’est que Rebecca n’avait jamais reçu de coups auparavant.
          Je pense que cet engrenage la affectée tellement qu’elle se sentait plus objet que sujet vivant.
          Il y a des personnes qui ne sortent jamais de cette situation.
          La mesestime qu’elles ont d’elles même est devenue si grande qu’elles en deviennent passives.

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