L’islam et la propagande nazie – Lamia el-Saad

C’est un aspect de l’Histoire qui demeura longtemps éclipsé par ses grandes lignes. Et pourtant, la Seconde Guerre mondiale a mobilisé de vastes parties du monde musulman. En Afrique du Nord et en Asie du Sud-Est, environ 150 millions de musulmans étaient gouvernés par les Français ou les Britanniques, tandis que plus de 20 millions étaient sous l’autorité de Moscou. Au plus fort de la guerre, les principales puissances de l’Axe, ainsi que les Alliés, prirent conscience de l’importance stratégique et politique de l’islam : le Japon s’avançait dans les pays musulmans d’Asie du Sud-Est et les troupes allemandes pénétraient les territoires musulmans des Balkans, d’Afrique du Nord, de Crimée et du Caucase, se rapprochant ainsi du Moyen-Orient et de l’Asie centrale.

La couverture de l’ouvrage « Les Musulmans et la machine de guerre nazie », de David Motadel, publié aux éditions La Découverte, en 2019.

Jusque fin 1941, les autorités berlinoises étaient convaincues que « la victoire était imminente ». Ce n’est donc qu’au tournant de la guerre, en 1942, que Berlin se mit à promouvoir une alliance avec le monde musulman contre ceux désignés comme leurs ennemis communs : l’Empire britannique, l’Union soviétique et les juifs.
« Les Allemands se présentaient comme des amis des musulmans et les défenseurs de leur foi. Simultanément, ils se mirent à recruter des dizaines de milliers de musulmans dans la Wehrmacht et dans les rangs des S.S. » Ainsi ont-ils écarté « certains de leurs préjugés racistes et tenté d’instrumentaliser l’islam – religion que Hitler et Himmler notamment admiraient car ils la jugeaient autoritaire, fanatique et conquérante – pour en faire une force politique ralliée à leur cause. Les musulmans sont donc devenus la cible d’une propagande acharnée ».
Propagande. Un mot qui revient comme un leitmotiv. Les autorités allemandes fondèrent plusieurs institutions musulmanes, comme l’Institut islamique central Islamisches Zentralinstitut de Berlin, inauguré en 1942, et mobilisèrent en faveur de leur cause de nombreux chefs religieux à travers le monde musulman. Des politiques religieuses, soutenues par une « véritable propagande », furent mises en œuvre en vue d’accroître le contrôle social et politique dans les territoires occupés et les zones de combat ainsi que pour susciter la révolte des musulmans au sein des territoires et des armées ennemis. La propagande allemande s’appuyait sur les institutions et les autorités religieuses musulmanes existantes. Elle mobilisait la rhétorique et les impératifs de la religion, ainsi que les textes sacrés et l’iconographie musulmane afin de conférer une légitimité religieuse au projet d’implication des musulmans dans la guerre.
La religion était, en effet, considérée comme « une source d’autorité capable de légitimer l’engagement dans un conflit, voire de justifier la violence ». Selon un rapport de 1943, « la religion mahométane, associée à de bonnes rations, était un pilier essentiel du moral des troupes et de la discipline ». Les rituels et les libéralités religieux accordés par le Reich aux combattants musulmans (respect du ramadan, des interdits alimentaires, de l’abattage rituel et des prières quotidiennes) firent l’objet d’une « vive attention » des hiérarchies allemandes. Ces politiques présentaient globalement « une cohérence remarquable ». Une cohérence d’autant plus méritoire qu’elle réussit à masquer un paradoxe inhérent au nazisme ; le déterminisme nazi statuant quant à l’infériorité raciale des peuples non européens, et tout particulièrement arabes et indiens. De plus, les Arabes étaient « aux yeux des nazis, des Sémites au même titre que les Juifs ».
Professeur d’Histoire à la London School of Economics and Political Science, David Motadel s’est appuyé sur la consultation d’archives d’État nazies inédites issues de trente collections dispersées dans quatorze pays. À la quantité s’ajoute la diversité des sources : journaux, revues scientifiques, sources radiophoniques… Ce qui explique que ce livre revisite l’histoire du nazisme en passant par un chemin de traverse et en l’éclairant d’un jour nouveau. Au-delà de son aspect historique inédit, l’analyse de Motadel nous interroge sur la manipulation contemporaine (politique ou religieuse) des masses.
Lamia el-Saad
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Publié dans histoire
Un commentaire pour “L’islam et la propagande nazie – Lamia el-Saad
  1. OLIVIER COMTE dit :

    Les archives « inédites » sont un tic de l’édition britannique, le sujet est bien connu et étudié. La propagande nazie rencontra un succès particulier chez les Bosniaques et les prisonniers Indiens, mais elle organisa également des réseaux en Egypte et AFN.
    Les Allemands avaient déjà fait des efforts importants pendant la première guerre, au proche orient, et chez les prisonniers de guerre.

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