« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »
Albert Camus, 1944
« Pourquoi les règles du bien et du mal sont-elles inversées ? » Une patiente pose cette question à sa psychothérapeute, et tout est dit. Ce week-end, des milliers de commerces ont été visés. Le pillage n’était pas seulement un acte, c’était un spectacle : on casse, on filme, on poste, et le butin est déjà en vente en ligne. On a parlé de « bordel », de « revendications légitimes », d’un « côté amusant ». Les mots ont brouillé ce que les images montraient.
La tradition juive a nommé ce mécanisme depuis longtemps.
Le vol. Le Talmud voit dans le gezel la faute qui a scellé le sort de la génération du Déluge. Quand le bien d’autrui n’est plus respecté, plus rien ne tient. La Mishna appelle « mœurs de Sodome » la maxime « ce qui est à toi est à moi ».
La foule. « Tu ne suivras pas la multitude pour faire le mal » (Exode 23:2). Les réseaux n’ont pas inventé l’entraînement collectif, ils l’ont rendu instantané. Hillel répond par la responsabilité personnelle : « Là où il n’y a pas d’hommes, efforce-toi d’être un homme. »
L’inversion. « Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal » (Isaïe 5:20). Quand le saccage devient un jeu, la faute n’est plus seulement commise, elle est célébrée.
Ce que la rue révèle de la promesse républicaine
Une société où les règles s’inversent n’est sûre pour personne, et d’abord pour ceux que l’on peut désigner. Les Juifs de France le savent. Dans Blessures, Paul Amar exprime la douleur d’un homme attaché à la France, à la laïcité, à l’humanisme, et pourtant renvoyé à sa seule identité juive. Quand un enfant cache son étoile, quand une famille hésite sur son avenir, quand un citoyen est sommé de répondre des décisions d’un gouvernement étranger, la promesse d’égalité se fragilise.
La tradition juive en tire quatre exigences, qui valent pour la République entière.
1. Protéger, et rendre des comptes. « Tu ne resteras pas indifférent au sang de ton prochain » (Lévitique 19:16). Sans sécurité, les droits restent théoriques. Chaque signalement doit trouver un interlocuteur identifiable, chaque victime être accompagnée et informée des suites. L’action doit être évaluée par des indicateurs publics agrégés (faits signalés, délais de traitement, suites judiciaires), sans exposer les personnes.
2. Enseigner, au-delà de la mémoire. « Tu les enseigneras à tes enfants » (Deutéronome 6:7). La mémoire de la Shoah est indispensable, mais elle doit s’accompagner d’une éducation aux mécanismes actuels de la haine : théories du complot, soupçon de double loyauté, responsabilité collective, déshumanisation. L’école doit aussi montrer la richesse de la vie juive, pas seulement ses persécutions. Comprendre ne doit pas assigner, dialoguer ne doit pas exposer.
3. Exiger la même mesure pour tous. « Tu auras des poids justes et une mesure juste » (Deutéronome 25:15), et « Tu reprendras ton prochain » (Lévitique 19:17). Chaque parti, syndicat et association doit examiner d’abord les propos tenus dans son propre camp : aucune indulgence pour l’antisémitisme des siens. Critiquer un gouvernement n’est pas mettre en cause les Juifs, et lutter contre l’antisémitisme n’interdit pas de débattre du Proche-Orient. La citoyenneté ne peut être soumise à un examen permanent de loyauté.
4. Permettre de rayonner. « Choisis la vie » (Deutéronome 30:19). Défendre la vie juive, c’est lui laisser sa joie : étude, fêtes, humour, création, solidarité. Nos enfants doivent recevoir un héritage qui leur donne envie de vivre et de transmettre, pas seulement de se protéger. Rester en France, partir en Israël ou vivre ailleurs relève d’une décision intime : notre responsabilité est que la peur ne la commande pas.
Au-delà d’une tradition : la confiance, bien commun
Ce que ces nuits ont ébranlé dépasse toute communauté. Des commerçants qui se défendent seuls, des habitants qui se cachent ou songent à s’armer, des voisins qui s’organisent sur une messagerie faute de pouvoir compter sur personne : ce sont des Français de toutes origines qui se demandent si les règles communes tiennent encore. La peur est un symptôme, la défiance est la maladie.
L’éthique juive n’est qu’une voix parmi d’autres pour dire une évidence que partagent tous les humanismes, religieux ou laïcs : une société tient par ce qu’elle s’interdit autant que par ce qu’elle permet. Le bien d’autrui est inviolable, la force est réservée à la loi, chacun répond de ses actes. Quand ces principes vacillent, les premiers à payer sont les plus exposés : les minorités, les petits commerçants, les habitants des quartiers eux-mêmes, premières victimes de désordres qui prétendent parler en leur nom.
Rétablir la confiance suppose un triple engagement.
1. L’État doit tenir sa promesse élémentaire : protéger, répondre vite, juger avec fermeté et sans excès, réparer pour les victimes. Une autorité qui hésite nourrit le sentiment d’abandon, et celui-ci conduit à l’autodéfense.
2. Les responsables doivent parler vrai : nommer les faits sans les travestir, refuser les amalgames comme l’indulgence, ne rien céder au calcul. La confiance ne résiste pas à une parole publique à géométrie variable.
3. Les citoyens ont leur part : ne pas céder à la fascination des images, ne pas partager le spectacle de la destruction, refuser de faire de la peur un programme. Les plateformes, elles, ne peuvent plus se réfugier derrière le statut d’intermédiaire quand leurs outils amplifient l’appel au désordre.
Le voleur doit restituer, et il n’y a pas de repentir sans réparation : la tradition juive appelle cela la teshouva. La République, elle, ne se défend pas seulement par des couvre-feux. Elle se défend en disant, sans trembler, qu’il y a un bien et un mal, et que personne ne devrait avoir à réclamer sa place dans son propre pays.
« L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours », écrivait Renan. Ce plébiscite se renouvelle quand chacun a des raisons de croire que la loi le protège, que son voisin la respecte et que ses dirigeants la servent. Il s’effrite quand on cache son étoile, quand on baisse son rideau, quand on s’enferme chez soi. À nous de le renouveler, par des actes plus que par des discours, avant que le doute ne devienne la règle.
Jean-Luc Scemama


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