Tribune à l’initiative de Lou Helwaser, rescapée de la Shoah, et du collectif Les Sentinelles du 13 octobre
SIGNATAIRES (par ordre alphabétique)
Paul Amar, journaliste
Brieuc Bénézet, directeur général des Éditions Ellipses
Richard Benhaim, directeur du festival United Music of Deauville
Richard Berry, acteur, réalisateur
Michel Boujenah, acteur, humoriste
Élie Chouraqui, producteur, réalisateur
Nathalie Cohen-Beizermann, ex-vice-présidente du CRIF
Gérard Darmon, acteur
Nathalie Faintuch, artiste peintre
Véronique Genest, actrice
Daniel Goldenberg, romancier, scénariste
Eduardo Guelfenbein, peintre
Sandra Hegedüs, présidente de SAM Art Projects
Lou Helwaser, auteure, rescapée de la Shoah
Ishtar, chanteuse
Ingrid Jean-Baptiste, actrice
Sonia Jean-Baptiste, présidente du Chelsea Film Festival
Rachel Khan, juriste, essayiste
Rivon Krygier, rabbin, essayiste
Laura Mayne, chanteuse
Éric Naulleau, auteur, journaliste
Mélanie Pauli-Geysse, présidente Bleu, blanc, sport
Avi Pazner, ancien ambassadeur d’Israël en France
Nathalie Riu-Guez, présidente de la WIZO France
Shevaaya, réalisateur
Estelle Skornik, actrice
Ilan Zaoui, chorégraphe
Moshe Zaoui, chanteur
Valérie Zarrouk, actrice
TRIBUNE

Un documentaire britannique intitulé NAZA, primé à la Mostra de Venise et vendu au monde entier par mk2, accuse Israël d’avoir planifié le massacre de civils à Gaza. Et c’est là que commence le scandale. NAZA veut dire nezek agavi, dommage collatéral. C’est le chiffre qu’une chaîne de commandement israélienne inscrit avant une frappe pour estimer combien de civils vont mourir si elle ne corrige pas son tir. Quatre-vingts minutes qui font de ce mot la preuve d’une préméditation.
Le NAZA existe, personne ne le conteste, et il existe pour une raison. On le calcule avant de tirer, précisément pour savoir si l’on tire. Il sert à décaler l’heure pour viser la nuit, à changer de munition pour réduire le rayon, à attendre que l’immeuble se vide, à renoncer. Ce calcul n’a rien d’israélien. Il découle du principe de proportionnalité, article 51 du premier protocole additionnel aux conventions de Genève, et toutes les armées occidentales s’y plient. Les Américains font le leur avant chaque frappe, et ils ont fixé pendant des années un seuil chiffré de morts civiles acceptables, validé au plus haut niveau de l’État, conflit par conflit. En décembre 2016, en Irak et en Syrie contre Daech, ce seuil autorisait des frappes à dix civils tués. Prendre le chiffre israélien, l’isoler, le placer en titre et le donner pour la signature d’une intention génocidaire, c’est retourner une garantie du droit de la guerre en aveu de crime. Appliquez le procédé à la France au Sahel, aux Britanniques à Mossoul, aux Américains à Raqqa, à l’OTAN en Libye, vous obtenez cinq réquisitoires identiques. Aucun n’a été filmé, aucun n’a été primé à Venise.
Le film s’appelle « NAZA ». 24 témoins filmés de nuit sur des toits de Tel-Aviv, visages remodelés, voix transformées. Aucun nom, aucun grade, aucune unité, aucune date. Le Guardian a publié les enquêtes dont le film est tiré, il le produit, et l’un de ses journalistes en a assisté le montage. Israël a répondu le 11 septembre en rejetant ces accusations de façon absolue. Le film a reçu à Venise une ovation de près de 25 minutes, présentée comme la plus longue de l’histoire de la Mostra. Le précédent record était de 23 minutes, datait de l’année d’avant et tenait au film de Kaouther Ben Hania, « La Voix de Hind Rajab », Lion d’argent, qui siégeait cette année dans le jury ayant décerné à NAZA son Prix spécial. L’an prochain, les ovations seront-elles plus longues que les films ?
Mk2 films a acquis les droits de ventes internationales de « NAZA » à la fin du mois d’août, avant la projection vénitienne. La société a publié elle-même la déclaration de Nathanaël Karmitz et de Fionnuala Jamison, qui disent avoir été convaincus par « la rigueur de son approche journalistique » et par « l’excellence cinématographique de sa forme ». Que dire de la rigueur ? Quelqu’un chez mk2 a-t-il eu accès à l’identité réelle des 24 témoins ? À un protocole d’authentification ?
Nous n’avons pas peur du débat. Nous l’appelons de nos vœux. « Holding Liat », de Brandon Kramer, prix du meilleur documentaire à la Berlinale, sur une famille du kibboutz Nir Oz dont la mère a été enlevée le 7 octobre, était à l’affiche au mk2 Beaubourg et au mk2 Nation, bravo. C’est à notre connaissance le seul long métrage sur le 7 octobre qui ait franchi la porte des salles. Certes il s’agit d’un film où le père israélien passe son temps à invectiver son propre gouvernement, mais personne n’a jamais écrit qu’il fallait critiquer Israël pour être programmé. Ça se lit dans les programmes. Pourquoi ne pas programmer « We Will Dance Again » de Yariv Mozer ? Ce film reconstitue minute par minute le massacre du festival Nova. Il a remporté l’Emmy du meilleur documentaire d’actualité en 2025. Le film a été diffusé en Australie, en Espagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis, et en Allemagne un soir de prime time. Il n’a jamais connu de sortie commerciale en salles en France. Nous n’allons pas faire la liste de tout ce qui, depuis trois ans, ne trouve plus ni écran ni scène dès qu’un Juif ou un Israélien est partie prenante, mais ça commence à faire beaucoup.
Nous ne demandons l’interdiction de rien. Menacer un réalisateur est indigne. Fermer une salle est indigne. Nous demandons l’inverse, et trois choses précises. Que chaque séance de « NAZA » soit accompagnée d’un débat contradictoire réel, à temps de parole égal, avec quelqu’un qui connaisse le dossier, et pas trois minutes en fin de projection quand la salle se vide. Que mk2 fasse pour le 7 octobre ce qu’il a déjà fait avec « Holding Liat », et programme en miroir, dans son réseau, un film consacré à cette journée, aux otages, aux victimes du festival Nova. Que mk2 institut, qui se présente comme un espace d’expression et de dialogue, accueille cette rencontre.
À la veille du Grand Pardon juif, Lou Helwaser a adressé une lettre ouverte à mk2 pour demander « comment on en arrive là ? ». En deux semaines, plus de 300 000 personnes ont lu ou vu son appel. Pas mk2, semble-t-il. Mais qui est Lou Helwaser ? Une femme comme une autre. Juive, enfant cachée. Ses deux parents ont été déportés à Auschwitz. Elle a eu les cheveux rasés, elle a porté l’étoile, elle a échappé à la déportation. Elle a le titre d’ancien combattant, la médaille de
vermeil de la Ville de Paris, et la préfecture de police lui a confié la mission de témoigner devant les futurs policiers au Mémorial de la Shoah. Par cette lettre ouverte à mk2, par son refus d’être une fois de plus spectatrice d’une injustice, elle pose une question : « En 2026, la résistance intellectuelle et morale, ça ressemble à quoi ? » Nous reprenons cette question à notre compte.
Nous pensons qu’on peut débattre sur tout, discuter de tout, à condition que la porte ne soit pas ouverte d’un seul côté.

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