L’autorité n’est pas l’ennemie de la liberté
La crise lycéenne a mis à nu une vérité que l’on cherche trop souvent à contourner : lorsqu’une société renonce à exercer une autorité juste, ce sont les plus violents qui gagnent.

On a vu des établissements bloqués, des cours empêchés, des personnels menacés, des équipements dégradés, des élèves intimidés et des forces de l’ordre prises à partie. Plus de 5.000 interpellations ont été rapportées au cours de cette séquence, principalement de mineurs ; plusieurs centaines d’établissements ont été perturbés ou fermés. Ces chiffres décrivent la faillite de notre capacité collective à empêcher qu’une minorité impose sa loi au plus grand nombre.
Il faut dire les choses avec précision.
Oui, une partie des revendications lycéennes est légitime : remplacement des professeurs absents, qualité des bâtiments, densité des classes, orientation, anxiété scolaire, difficultés sociales et sentiment d’abandon.
Mais non, le blocage, l’incendie, l’agression ou la destruction ne deviennent pas légitimes parce qu’ils sont commis au nom de la colère, de l’égalité ou de la jeunesse.
La démocratie est « normalement » le régime dans lequel chacun peut s’exprimer parce que la règle protège tous les autres, et non pas le régime dans lequel celui qui crie le plus fort obtient raison.
Le vrai problème : l’abandon du cadre
Les adolescents ne naissent pas avec un rapport pacifié à la règle. Ils l’apprennent, ou ne l’apprennent pas.
Ils ont besoin d’adultes qui savent dire oui, non, maintenant, demain, voilà la limite et voilà la conséquence. Ils ont besoin de professeurs dont l’autorité est soutenue, de parents qui ne délégitiment pas systématiquement l’école, de chefs d’établissement protégés, de policiers formés et d’une justice qui ne laisse pas croire que tout est sans conséquence.
L’autorité consiste à rendre le cadre lisible et à le faire respecter, et non pas à humilier.
L’absence de cadre est souvent présentée comme une libération. En réalité, elle produit une hiérarchie brutale : les plus fragiles se taisent, les plus vulnérables évitent l’école, les professeurs s’épuisent et les plus déterminés imposent leur loi.
L’enjeu n’est donc pas « plus de fermeté » en général, mais une autorité qui soit à la fois :
– Rapide : une réponse immédiate à toute violence.
– Juste : une sanction individualisée, proportionnée et expliquée.
– Protectrice : priorité aux élèves, enseignants et personnels qui veulent étudier et travailler.
– Éducative : réparation, responsabilisation, travail d’intérêt général, accompagnement familial et suivi psychologique.
– Cohérente : même règle dans tous les établissements, tous les territoires et toutes les familles.
Ce qui peut être fait maintenant
Ce n’est pas une affaire de grands discours, mais une affaire d’organisation. Je suggère quatre décisions immédiates, réalistes et pragmatiques.
Première décision : rendre les absences visibles.
Chaque établissement devrait publier mensuellement les heures non remplacées, les classes concernées et le délai moyen de remplacement. Ce n’est pas un luxe administratif, mais un outil de confiance.
L’OCDE souligne que la France dispose d’enseignants majoritairement qualifiés, mais la tension sur les recrutements et les postes vacants demeure un enjeu dans certains territoires et disciplines.
Deuxième décision : garantir le remplacement à partir d’un seuil clair.
Toute absence supérieure à cinq jours ouvrés devrait entraîner une solution effective : titulaire remplaçant, brigade territoriale, regroupement temporaire encadré ou enseignement à distance supervisé.
L’objectif n’est pas de promettre l’impossible, mais de ne plus laisser l’élève subir le silence institutionnel.
Troisième décision : créer une réponse graduée et automatique à la violence scolaire.
Incivilité, intrusion, menace, agression, incendie : chaque niveau doit déclencher une procédure connue à l’avance, associant établissement, rectorat, police, justice, famille et protection de l’enfance selon la gravité.
Le flou est l’allié de l’impunité.
Quatrième décision : faire du lycée un lieu de débat réel.
Une fois par trimestre, chaque établissement devrait consacrer une demi-journée à une conférence citoyenne réunissant élèves, enseignants, direction, parents, élus et associations.
Les revendications doivent pouvoir être formulées avant qu’elles ne deviennent des cris, des hashtags ou des fumées de poubelles brûlées.
La faisabilité existe et suppose moins une loi nouvelle qu’une chaîne de responsabilité claire : ministère, rectorats, chefs d’établissement, collectivités, familles et justice.
L’autorité se construit par la présence, la cohérence et la parole tenue ; elle ne se décrète pas dans un communiqué.
Protéger l’école, c’est protéger le droit de chaque jeune à apprendre loin de la peur.
Jean-Luc Scemama

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