Quand les mots ne veulent plus rien dire, pouvons-nous encore penser ?

Jean-Luc SCEMAMA

Quand les mots ne veulent plus rien dire, pouvons-nous encore penser ?

Les mots déterminent la manière dont nous regardons le monde et pas seulement à le décrire. 

La lecture de L’Imposture – Nazifier Israël et les Juifs de Daniel Szeftel, que je vous recommande, m’a ramené à une question qui dépasse largement Israël et le conflit israélo-palestinien : que devient notre capacité à penser lorsque nous ne prenons plus soin des mots ?

« Nazi ». « Génocide ». « Fasciste ». « Apartheid ». « Terroriste ». « Résistant ».

Ces mots ont une histoire, une définition, une gravité et devraient nous obliger à la précision.

Or, nous en faisons trop souvent des projectiles.

Le mot qui dispense de penser

Le mécanisme est redoutablement efficace.

Pour comprendre une réalité complexe, il faut du temps. Rechercher les faits, vérifier les sources, écouter plusieurs interprétations, distinguer ce qui est établi de ce qui est allégué, accepter parfois de ne pas savoir.

Le slogan offre un raccourci ; il suffit d’un mot.

Une fois l’adversaire qualifié de « nazi », de « fasciste » ou de « génocidaire », pourquoi encore l’écouter ?

Le mot a déjà rendu le verdict.

C’est précisément ce que Daniel Szeftel analyse à propos d’Israël : la construction historique d’un vocabulaire conduisant, selon sa thèse, à retourner contre les Juifs et l’État d’Israël les catégories associées aux crimes dont les Juifs furent eux-mêmes les principales victimes.

La question qu’il soulève mérite d’être prise au sérieux : que produit l’utilisation de la mémoire de la Shoah comme arme rhétorique dans un conflit contemporain ?

Comparer n’est pas démontrer

Les comparaisons historiques sont intéressantes et nécessaires.

L’Histoire nous aide précisément à reconnaître certains mécanismes avant qu’il ne soit trop tard, mais comparer exige de rechercher simultanément les ressemblances et les différences. A défaut, l’analogie devient amalgame.

Dire qu’un événement « ressemble à » un autre ne démontre pas qu’il est de même nature.

Tout comme le fait d’employer un terme juridique ne suffit pas davantage à établir la qualification qu’il désigne.

Prenons le mot « génocide » ; il possède une définition juridique précise. La Convention de 1948 exige notamment l’intention de détruire, en tout ou partie, un groupe protégé comme tel.

Cela n’interdit évidemment, ni de poser la question, ni d’examiner les accusations, mais cela impose une exigence : démontrer avant de conclure.

Cette exigence devrait valoir pour tous, quelles que soient nos convictions.

Nommer justement n’est pas minimiser

Il faut ici éviter un piège inverse.

Refuser les analogies abusives ne signifie pas édulcorer la réalité.

La souffrance des civils reste une souffrance.

Un crime de guerre éventuel doit pouvoir être qualifié comme tel.

Un acte terroriste doit être appelé terroriste lorsque les critères correspondants sont réunis.

Un acte antisémite doit être désigné comme antisémite.

Et si les éléments constitutifs d’un génocide sont juridiquement établis, le terme doit pouvoir être employé.

La justesse des mots n’est donc, ni une stratégie de défense, ni une manière de relativiser.

Elle consiste à nommer les faits avec le mot qu’ils méritent, ni plus faible, ni plus fort.

C’est cela qui rend cette exigence universelle.

Elle doit s’appliquer à nos adversaires, mais aussi et surtout à notre propre « camp ».

Le piège de l’inflation morale

À force d’utiliser les mots les plus graves pour désigner des réalités différentes, nous finissons paradoxalement par affaiblir les mots dont nous aurons besoin lorsque l’Histoire nous confrontera réellement au pire.

Si toute autorité devient « fasciste », comment nommer le fascisme ?

Si toute guerre devient « génocide », comment distinguer juridiquement le génocide des autres crimes internationaux ?

Si toute critique d’Israël devient « antisémite », comment identifier avec précision l’antisémitisme lorsqu’il se manifeste réellement ?

Et si toute violence politique devient « résistance », comment distinguer la résistance du terrorisme ?

L’exagération permanente ne renforce pas nécessairement les causes que nous voulons défendre. Elle peut finir par les priver du vocabulaire nécessaire pour nommer précisément l’inacceptable.

Les réseaux sociaux récompensent l’excès

Notre époque n’encourage guère cette retenue.

Sur les réseaux sociaux, la nuance voyage moins vite que l’indignation.

« Situation complexe nécessitant l’examen de plusieurs faits contradictoires » ne fera jamais un bon slogan.

L’algorithme préfère le choc, le militantisme parfois la certitude et notre cerveau lui-même, souvent les informations qui confortent ce qu’il croit déjà.

Nous entrons alors dans une mécanique dangereuse : simplification → indignation → amplification → polarisation → déshumanisation.

Plus le mot est violent, plus il circule et plus il circule, plus il paraît vrai, puis plus il paraît vrai, moins nous ressentons le besoin de le démontrer.

L’intelligence artificielle ajoute une responsabilité nouvelle

L’IA amplifie encore cet enjeu.

Demain — et déjà aujourd’hui — nous disposerons de machines capables de produire instantanément des milliers de textes, d’images, d’arguments et de récits extraordinairement convaincants.

Notre problème ne sera plus l’accès à l’information ; ce sera notre capacité à la qualifier.

Qui parle ? Quelle est la source ? Le document est-il authentique ? Le mot employé correspond-il réellement aux faits ? Quelle information contradictoire manque ? Sommes-nous face à une démonstration ou à un récit construit pour provoquer une émotion ?

L’esprit critique devient critique et pas moins important à l’âge de l’intelligence artificielle.

Transmettre la justesse des mots

C’est ici que cette réflexion rejoint l’Humanisme de la Transmission.

Nous avons parlé de transmettre la liberté, de transmettre le doute, de transmettre le désaccord.

Il faut peut-être ajouter une exigence : transmettre la justesse des mots.

Apprendre aux générations suivantes qu’un mot n’est pas innocent, qu’il possède une histoire, qu’il faut connaître sa définition avant de l’employer, qu’une comparaison n’est pas une preuve, qu’une émotion légitime ne dispense jamais de vérifier un fait, qu’il faut savoir distinguer le fait, l’interprétation, l’opinion et le jugement moral.

Et surtout qu’il faut appliquer cette discipline intellectuelle aux idées que nous partageons autant qu’à celles que nous combattons, car l’esprit critique qui ne s’exerce que sur l’adversaire n’est pas encore l’esprit critique.

Les mots sont aussi un héritage

Nous transmettons des monuments, des livres, des traditions, des souvenirs, une langue et, avec elle, la possibilité de penser.

Orwell avait compris qu’appauvrir le langage revenait à réduire progressivement l’espace disponible pour la pensée.

Notre responsabilité est donc également de préserver des mots suffisamment précis pour que ceux qui viendront après nous puissent encore distinguer la vérité du mensonge, le désaccord de la haine, la critique de l’essentialisation, la mémoire de son instrumentalisation, la justice de la vengeance et le fait de l’opinion.

Une civilisation ne perd peut-être pas seulement ses repères lorsqu’elle oublie son histoire, mais aussi lorsque les mots qui permettaient de raconter cette histoire ne veulent plus rien dire.

Alors, avant de transmettre nos certitudes, transmettons peut-être une discipline plus précieuse : chercher les faits, choisir les mots justes, douter de nos propres certitudes et ne jamais laisser un slogan penser à notre place.

Jean-Luc SCEMAMA

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