
Il fut un temps où l’on appelait « honnête homme » un homme qui savait se tenir, parler, écouter, réfléchir et, surtout, qui savait qu’il existait des choses qu’il valait mieux ne pas dire.
C’était au XVIIe siècle.
Depuis, nous avons fait d’immenses progrès.
Nous avons Internet, les réseaux sociaux, les influenceurs, les podcasts, les anglicismes, le rap et le « wesh ».
Il ne manque plus grand-chose à notre civilisation.
L’honnête homme du XVIIe siècle aurait probablement eu quelque difficulté à comprendre notre langage.
Prenons une conversation ordinaire.
Au XVIIe siècle :
« Monsieur, que me vaut l’honneur de votre visite ? »
Au XXIe :
« Wesh, tu viens pour quoi ? »
Même question.
Pas exactement la même civilisation.
Au XVIIe :
« Je vous saurais gré de bien vouloir vous expliquer. »
Au XXIe :
« Wesh, explique-toi, là. »
Au XVIIe :
« Vous semblez avoir perdu toute mesure. »
Au XXIe :
« Wesh, t’as un problème ? »
Au XVIIe :
« Je crains que nous ne puissions parvenir à un accord. »
Au XXIe :
« Wesh, c’est mort. Passe à autre chose. »
Au XVIIe :
« Je vous prie de mesurer vos propos. »
Au XXIe :
« Parle bien. »
Au XVIIe :
« Votre attitude me paraît singulièrement déplacée. »
Au XXIe :
« T’es gênant, frère. »
Au XVIIe :
« Votre comportement me paraît pour le moins étrange, et même quelque peu suspect. »
Au XXIe :
« Wesh… il est chelou, lui. »
Au XVIIe :
« Je ne partage nullement votre opinion. »
Au XXIe :
« T’as rien compris. »
Et quand l’argument vient à manquer :
« C’est ton ressenti. »
Formidable.
On ne réfute plus l’adversaire : on lui explique qu’il possède des émotions.
Il faut reconnaître à « wesh » une remarquable polyvalence.
Cela peut vouloir dire bonjour, quoi, pourquoi, comment, attention, étonnement, désaccord, menace ou simplement : je n’ai aucune idée de ce que je vais dire ensuite.
Le couteau suisse de la conversation.
L’honnête homme avait, lui, d’autres ressources.
Il pouvait dire « maraud », « faquin », « fat », « cuistre », « sot », « gredin », « pendard » ou « malotru ».
Aujourd’hui, on dit « boloss ».
Il y a des civilisations qui inventent des cathédrales.
Nous avons inventé « boloss ».
Et puis il y a la phrase suprême, celle qui permet de mettre fin à une conversation sans avoir répondu à aucun argument :
« Nous ne sommes pas du même monde. »
Il y a dans cette phrase quelque chose de très français, très contemporain, avec ce mélange de supériorité tranquille et de théâtralité.
Une manière de parler qui fait immédiatement penser à Bruno Solo.
Parce que Bruno Solo, c’est aussi cela : cette façon très particulière de prendre un ton, de regarder l’autre avec une légère hauteur et de vous faire comprendre, sans même avoir besoin d’argumenter :
« Nous ne sommes pas du même monde. »
Voilà.
La phrase est lâchée.
Le rideau tombe.
On attend presque la musique de fin.
Au XVIIe siècle, l’honnête homme aurait probablement répondu :
« Je crains, Monsieur, que nous ne partagions point les mêmes opinions. Mais je serais curieux d’entendre vos arguments. »
Au XXIe :
« Wesh… nous, on n’est pas du même monde. »
C’est beaucoup plus court.
Et surtout, cela évite d’avoir à démontrer quoi que ce soit.
Le plus amusant est que celui qui prononce cette phrase semble toujours persuadé d’avoir atteint une hauteur philosophique considérable.
Alors qu’il vient simplement de dire :
« Je ne suis pas d’accord avec toi, mais je n’ai rien à répondre. »
Ce qui, il faut le reconnaître, est beaucoup moins chic.
Et beaucoup moins Bruno Solo.
Il y avait autrefois l’art de la conversation.
On discutait. On argumentait. On citait. On racontait.
Aujourd’hui, on « échange », on « partage », on « déconstruit », on « clashe ».
Et lorsque la pensée s’épuise, on dispose encore de quelques expressions de secours :
« Grave. »
« De ouf. »
« En vrai. »
« Genre. »
« Chelou. »
« C’est lunaire. »
« C’est une dinguerie. »
« Je suis mort. »
« Wesh. »
Quelques mots suffisent désormais à remplacer une phrase, une idée et, parfois, une pensée.
Le rap a produit de vrais talents et de remarquables textes. Mais certains de ses codes ont aussi contaminé la conversation ordinaire jusqu’à transformer le langage en distributeur automatique de formules.
Imagine-t-on Racine écrire Phèdre ainsi ?
« Wesh Hippolyte, en vrai, je suis grave en love de toi. »
Corneille :
« Wesh Rodrigue, t’as fumé mon daron, là c’est compliqué. »
Molière :
« Tartuffe, frère, arrête ton cinéma. »
La littérature française aurait probablement demandé une rupture conventionnelle.
Le problème n’est pas l’argot.
L’argot peut être drôle, inventif, savoureux.
Le problème commence lorsqu’il ne reste plus que l’argot.
Et surtout lorsqu’un vocabulaire pauvre devient une manière de penser pauvre.
L’honnête homme du XVIIe siècle n’était pas nécessairement meilleur que celui du XXIe.
Mais il avait appris à parler.
Il savait qu’un mot pouvait blesser, convaincre, séduire ou ridiculiser.
Il savait aussi qu’il fallait parfois se taire.
C’est peut-être là que se situe la véritable différence.
L’honnête homme savait qu’avoir quelque chose à dire ne donnait pas nécessairement le droit de le dire n’importe comment.
Aujourd’hui, nous avons considérablement démocratisé la parole.
Tout le monde parle.
Tout le temps.
Sur tout.
Et avec une assurance qui ferait pâlir d’envie les plus grands philosophes.
Il nous reste donc un immense progrès à accomplir :
réapprendre à parler.
Ou, à défaut, réapprendre à se taire.
Paul Germon

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