Il était l’une des voix les plus reconnaissables de France. Philippe Bouvard, disparu ce 24 août à l’âge de 96 ans, laisse derrière lui une œuvre considérable et une mémoire radiophonique incomparable. Mais derrière l’homme des « Grosses Têtes », derrière les bons mots et les provocations, se cachait une histoire personnelle beaucoup plus douloureuse : celle d’un enfant confronté très jeune à l’abandon, à la guerre et à la persécution de sa famille juive.

Philippe Bouvard est né le 6 décembre 1929 à Coulommiers. Sa naissance est déjà placée sous le signe d’une blessure : son père, Marcel Bouvard, quitte sa mère le jour même de sa naissance. Il sera donc élevé essentiellement par sa mère, Andrée Gensburger, juive d’origine alsacienne. Celle-ci se remarie avec Jules Luzzato, un homme d’origine juive, petit-fils de rabbin, qui deviendra pour Philippe la véritable figure paternelle.
Puis arrive la guerre.
En 1942, Jules Luzzato est arrêté par la Gestapo et incarcéré à la prison de la Santé pour avoir aidé des soldats allemands déserteurs en leur fournissant des vêtements civils. Sa libération sera obtenue grâce à l’intervention de Si Kaddour Benghabrit, recteur de la Grande Mosquée de Paris. Le jeune Philippe découvrira alors un monde où les appartenances religieuses pouvaient parfois s’effacer devant le courage et l’humanité.
Pour échapper aux persécutions, Philippe et sa mère doivent changer régulièrement de lieu. La famille se cache, se déplace, vit dans la peur. Plusieurs membres de la famille Luzzato sont déportés et les grands-parents adoptifs de Philippe sont assassinés à Auschwitz. Cette enfance sous la menace laissera une empreinte durable sur l’homme qu’il deviendra.
Une judéité longtemps dissimulée
Il y a, dans cette histoire, une autre dimension particulièrement révélatrice.
Philippe Bouvard a longtemps gardé ses origines juives discrètes. Lorsqu’il rencontre Colette Sauvage, qu’il épousera en 1953, il ne lui révèle pas immédiatement cette partie de son histoire. Pour pouvoir se marier religieusement, il se fait même baptiser catholique en secret. Le couple restera uni pendant environ soixante-dix ans et aura deux filles.
Ce geste ne signifie pourtant pas que Bouvard ait renié ses origines. Bien au contraire, avec les années, il parlera beaucoup plus ouvertement de cette judéité et de ce qu’elle représentait pour lui.
Son rapport au judaïsme restera toutefois celui d’un homme davantage attaché à une mémoire, à une histoire familiale et à une identité culturelle qu’à une pratique religieuse. Il se disait agnostique.
Cette nuance est essentielle pour comprendre Philippe Bouvard. Il n’était pas un homme religieux, mais il était profondément marqué par une histoire juive dont la guerre avait fait une réalité intime et douloureuse.
De l’enfant meurtri au roi du micro

Le destin aurait pu s’arrêter là. Il va prendre une tout autre direction.
Bouvard entre au Figaro au début des années 1950, d’abord comme coursier. Il devient journaliste, chroniqueur, puis figure majeure de la presse. Il travaille notamment pour Paris Match, France-Soir et d’autres grands titres. Sa plume, déjà caustique, lui permet de s’imposer dans un univers journalistique où l’esprit, la rapidité et la personnalité comptent autant que l’information.
Mais c’est la radio qui fera de lui une institution.
En 1977, RTL lui confie une émission appelée à devenir légendaire : Les Grosses Têtes. Pendant trente-sept ans, Bouvard va installer autour de lui une bande de sociétaires, d’artistes, d’écrivains et de personnalités, transformant la conversation radiophonique en spectacle quotidien.
Il y aura ensuite Le Théâtre de Bouvard, véritable pépinière de talents, qui révélera notamment de futurs grands noms de l’humour français.
Son secret ? Une connaissance exceptionnelle du monde médiatique, une mémoire redoutable, le goût de la provocation et surtout cette capacité rare à faire rire sans avoir besoin de donner l’impression de travailler.
Une vie entière consacrée au travail

Bouvard ne s’est jamais vraiment arrêté.
Lorsqu’il quitte définitivement Les Grosses Têtes en 2014, il continue à travailler. En 2024, il annonce qu’il prendra sa retraite début 2025, à 95 ans, après soixante ans de présence sur RTL.
Le chiffre donne le vertige : des dizaines de livres, près de 30 000 chroniques de presse et des milliers d’heures d’antenne. Le Monde rappelait encore en 2025 l’ampleur de cette carrière qui s’étendait sur environ sept décennies.
Mais chez cet homme qui semblait vivre pour le travail, il y avait aussi une obsession plus intime : la mort. Il en parlait régulièrement, avec cette arme qui lui était propre : l’humour.
Il avait même imaginé son épitaphe : « Vivant, j’étais assez petit. Sous la pierre, je fais figure de monument. Il y a donc un progrès. » Une dernière pirouette, typiquement bouvardienne, pour apprivoiser ce qui l’avait toujours inquiété.

Le rire comme manière de vivre
C’est peut-être là que réside le paradoxe Philippe Bouvard.
Derrière l’homme qui plaisantait sur tout se trouvait un enfant qui avait connu l’abandon, la clandestinité et la disparition de proches dans les camps nazis. Derrière le provocateur, un homme qui avait appris très tôt que la vie pouvait basculer brutalement.
On peut alors regarder autrement son extraordinaire boulimie professionnelle, son besoin d’être toujours présent, d’écrire, de parler, de recevoir, de faire rire.
Comme si le rire était devenu une façon de tenir la mort à distance.
Il restera de Philippe Bouvard une voix, un style, des milliers de bons mots et une certaine idée d’une France populaire, irrévérencieuse, parfois insolente, qui savait encore faire de la conversation un spectacle.
Mais il restera aussi cette histoire familiale plus silencieuse : celle d’un enfant juif de la guerre, dont une partie de la famille fut anéantie et qui, devenu l’un des hommes les plus célèbres du paysage audiovisuel français, porta longtemps cette mémoire derrière les éclats de rire.
Sylvie Bensaid

Poster un Commentaire