Cuire les juifs comme on cuit le homard : progressivement 

Ils nous l’ont joué comme on cuit le homard. À feu doux.

Progressivement. Sans brutalité apparente. Juste assez lentement pour que beaucoup ne s’aperçoivent de rien… jusqu’au moment où il devient trop tard.

Au début, le discours se voulait rassurant.

« Nous ne sommes pas contre les juifs, seulement contre Israël. »

Puis :

« Nous ne sommes pas contre les juifs, seulement contre les sionistes. »

Ensuite, les mots ont changé.

On a entendu : « Je casse la gueule à des sionistes. »

Puis la frontière entre « sionistes », « soutiens d’Israël » et « juifs » s’est progressivement effacée dans certains discours comme dans certains actes.

On boycotte des commerces tenus par des juifs ou supposés tels. On manifeste devant eux. On intimide leurs clients. On dégrade. On incendie. On projette des attentats contre des juifs. Les agressions antisémites explosent.

Et pendant ce temps-là, une grande partie du monde politique, médiatique, culturel et intellectuel semble regarder ailleurs ou ne réagir qu’avec une prudence infinie.

Le plus troublant est peut-être ailleurs.

Certains juifs ont cru pouvoir se protéger en prenant ostensiblement leurs distances avec Israël, voire en accablant systématiquement son gouvernement. Ils pensaient qu’en donnant des gages, ils passeraient entre les mailles du filet.

Ils se trompaient.

Car les fanatiques ne s’embarrassent pas de nuances. Pour eux, le « bon juif » d’aujourd’hui est simplement celui qu’ils tolèrent jusqu’à la prochaine étape.

L’affaire Barbara Butch me paraît illustrer ce mécanisme. Malgré les attaques dont elle a été victime, elle a tenu à préciser :

« Bien évidemment, je suis contre ce gouvernement. »

Pourquoi cette précision ? Pourquoi ce « bien évidemment » ?

Comme s’il fallait désormais produire un certificat de bonne conduite politique avant d’avoir le droit de dénoncer l’antisémitisme dont on est victime.

Cette stratégie ne sauvera personne.

Celui qui hait les juifs ne réclame jamais une simple prise de distance. Il exige toujours davantage. Aujourd’hui une condamnation, demain un reniement, après-demain ce sera encore insuffisant.

Le président Macron a finalement bien fait de ne pas participer à la marche contre l’antisémitisme.

Après tout, les Français juifs sont-ils bien des Français ?

La formule est volontairement ironique. Mais beaucoup de nos compatriotes juifs finissent aujourd’hui par se poser cette question lorsqu’ils constatent le peu d’empressement avec lequel la République semble parfois défendre leur sécurité et leur dignité.

Et pourtant, malgré cette évolution inquiétante, nous vivons encore dans un État de droit, dirigé par un gouvernement démocratiquement élu.

Que se passerait-il si, demain, un parti que beaucoup accusent d’entretenir des discours de stigmatisation arrivait au pouvoir, d’une manière ou d’une autre ? La question mérite d’être posée, d’autant que son dirigeant a déclaré qu’il ne respecterait pas le verdict des urnes si celui-ci ne lui était pas favorable.

L’Histoire enseigne que les libertés se défendent avant qu’elles ne disparaissent.

Les juifs seraient probablement parmi les premiers concernés.

Ils ne seraient certainement pas les derniers.

© Paul Germon

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