Ça sent de plus en plus mauvais pour les Juifs en France. Par Paul Germon

Il ne s’agit plus seulement de leur avenir. Il s’agit désormais de leur sécurité physique, de leur droit à travailler, à créer, à être publiés, exposés, programmés, invités, sans devoir cacher leur identité ni donner des gages idéologiques.

La situation rappelle de plus en plus l’Allemagne de 1932.

Non, la France n’est pas encore tout à fait l’Allemagne de 1932. Mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir beaucoup des mécanismes de cette époque se remettre en place.

Un parti organisé autour d’un chef charismatique attise méthodiquement la haine des juifs derrière le masque commode de l’antisionisme. Tout est fait pour que le juif redevienne suspect, sommé de condamner Israël jusque dans son droit à se défendre, de se désolidariser de lui et presque de s’excuser d’être juif.

Autour de ce parti gravite une jeunesse militante d’une rare violence. Des groupes ont été dissous, mais beaucoup de leurs anciens membres n’ont évidemment pas disparu. Ils veillent. Ils s’organisent. Ils attendent. Tout le monde le sait.

Dans les rues, les universités, les manifestations et les réseaux sociaux, les juifs sont désignés, insultés, menacés, parfois agressés. Beaucoup retirent leur étoile de David, taisent leur nom, évitent certains quartiers, modifient leurs habitudes. Non par crainte d’un hypothétique avenir, mais pour ne pas être frappés aujourd’hui.

Mais le danger ne s’arrête plus à la sécurité physique.

Il touche désormais le travail.

Dans les milieux artistiques, littéraires, universitaires et culturels, l’exclusion peut s’exercer sans loi, sans décret, sans uniforme. Une invitation disparaît. Un contrat n’arrive pas. Un livre n’est plus défendu. Une exposition est déprogrammée. Un artiste devient infréquentable. Un universitaire est écarté. Non pour ce qu’il a fait, mais parce qu’il est israélien, juif, ou simplement soupçonné de ne pas détester Israël avec suffisamment d’ardeur.

Il faut donner des gages. Condamner. Se désolidariser. Prouver sa pureté. Le silence devient une faute. L’attachement à Israël devient une preuve à charge. L’identité juive devient un dossier.

Le certificat d’aryanité a changé de forme. Il est désormais remplacé, dans certains milieux, par un certificat de bonne haine d’Israël.

Pour rester fréquentable, il faut condamner assez fort, assez souvent, avec les mots convenus. Il faut prouver que l’on déteste Israël avec suffisamment de zèle. Celui qui hésite, nuance ou rappelle simplement le droit de ce pays à se défendre devient aussitôt suspect.

Les nouveaux marranes seront peut-être ceux qui proclameront publiquement leur haine d’Israël tout en conservant, dans le secret de leur conscience, de l’attachement ou de l’empathie pour ce pays.

Mais qu’ils tremblent : le tribunal idéologique formé par une partie de la gauche, de l’extrême gauche et des militants islamistes veillera. Il surveillera les mots, les silences, les fréquentations et les arrière-pensées, comme l’Inquisition traquait autrefois les conversions jugées insuffisamment sincères.

C’est en cela que la France d’aujourd’hui ressemble au film Cabaret.

Le spectacle continue. On chante, on écrit, on publie, on remet des prix, on célèbre la tolérance et les droits de l’homme. Dans les salons, on plaisante. Dans les festivals, on applaudit. Dans les universités, on disserte sur la vertu.

Pendant ce temps, dans la rue, les coups commencent.

Dans les amphithéâtres, les militants désignent.

Dans les maisons d’édition, les galeries, les festivals et les médias, les portes se ferment.

Et la société bien élevée détourne les yeux.

Beaucoup d’intellectuels et d’universitaires, dont on aurait pu attendre un sursaut, se montrent complices, comme le furent d’autres intellectuels en 1932 et après. Ils justifient, relativisent, excusent, théorisent. Toujours au nom du Bien. Toujours persuadés d’être du bon côté de l’Histoire.

Une grande partie des médias observe ce phénomène avec une indifférence confondante, à quelques exceptions près, immédiatement ciblées par les bien-pensants et leurs complices.

Et la justice ?

Elle devrait être le dernier rempart.

Elle devrait protéger avec la même fermeté chaque citoyen menacé pour ce qu’il est. Elle devrait faire comprendre que l’agression antisémite, l’intimidation, la menace, le harcèlement, l’appel au boycott ou à l’exclusion ne relèvent pas d’un simple excès militant, mais d’une attaque contre la République elle-même.

Or trop souvent, elle donne le sentiment d’arriver tard, de qualifier avec prudence, de sanctionner avec faiblesse, de chercher des circonstances là où les victimes attendent d’abord une protection.

Une justice qui hésite face à la haine finit par encourager ceux qui la propagent.

Une justice qui banalise la peur des juifs ne protège plus seulement mal les juifs : elle affaiblit la loi pour tous.

Et lorsqu’une partie du pays commence à croire que certains militants peuvent intimider, menacer, boycotter ou frapper sans craindre une réponse immédiate et exemplaire, c’est l’autorité même de l’État qui se décompose.

Une partie de la jeunesse n’est plus insensible aux sirènes du nouveau parti nazi. Et qu’on ne vienne pas objecter qu’il se dit de gauche. Le parti nazi s’appelait bien national-socialiste. L’étiquette n’efface ni la haine, ni les méthodes, ni le goût de la violence.

Face à cela, le pouvoir paraît faible.

L’État est financièrement exsangue.

L’opposition est divisée.

Le peuple est épuisé.

Et le président donne le sentiment de vouloir verrouiller les contre-pouvoirs en plaçant ses hommes et ses femmes partout où il le peut, de façon que rien ne puisse changer sans son consentement. On dirait moins un homme préparant l’avenir qu’un homme torpillant son successeur.

La France n’est pas encore tout à fait entrée dans un régime antijuif.

Mais nous sommes peut-être dans le moment qui le précède : celui où l’exclusion devient d’abord sociale, professionnelle et morale avant de devenir politique.

Le moment où les agresseurs se sentent soutenus.

Le moment où les victimes comprennent qu’elles doivent se cacher.

Le moment où les institutions existent encore, mais ne protègent plus vraiment.

Le moment où la justice ne rassure plus ceux qu’elle devrait défendre.

Le moment où l’on continue à danser pendant que le danger entre dans la salle.

Car, en 1932, cela ne sentait pas seulement le pire pour les juifs. Le danger concernait toute l’Allemagne.

Les juifs furent les premiers désignés, les premiers exclus, les premiers frappés. Mais ils ne furent pas les seuls à être emportés.

Les Allemands ne comprirent ce qu’ils avaient laissé faire qu’après la destruction de leur pays, l’effondrement de leur régime et une guerre qui causa cinquante millions de morts.

La haine des juifs n’est jamais seulement une affaire de juifs. Elle est le signe avant-coureur d’un effondrement politique, moral et national.

Lorsqu’un pays, un régime, un président de la République acceptent que l’on désigne une partie des citoyens, que l’on ferme les yeux sur leur exclusion, que la justice tarde à les protéger et que l’on banalise la violence contre eux, ils ne préparent pas seulement leur malheur : ils préparent celui de toute la nation.

Pauvre France, qu’ont-ils fait de toi ?

Français, réveillez-vous.

© Paul Germon

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1 Comment

  1. Je retiens cette formule : « Le certificat d’aryanité a changé de forme. Il est désormais remplacé, dans certains milieux, par un certificat de bonne haine d’Israël »

    Avez-vous par exemple remarqué à quel point la plupart des soutiens de Barbara Butch produisent ce certificat ; par exemple, dans Libération : « Agresser une DJ juive ne libérera pas la Palestine. » Le bon titre aurait été « Agresser une DJ parce qu’elle est juive est intolérable », mais cela semble aujourd’hui impossible à écrire pour une grande partie de nos contemporains. Triste France

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