
Douze mois dans les geôles algériennes, puis quarante jours d’écriture « la blessure encore ouverte » : « La Légende » (Grasset) est le récit, vu de l’intérieur, d’un homme qu’on a changé en symbole. Sous l’anatomie du régime de Tebboune et de sa « narratocratie » affleure un livre plus intime — déclaration d’amour à une femme, à un pays, à un bonheur sans éclat — et cette vérité que la gloire, même quand elle protège, vous prend « le droit d’être simplement un homme ».
On ne sait plus très bien, aujourd’hui, qui est Boualem Sansal — ou plutôt ce qu’il est devenu. Son nom dit une cause, une affaire, une ligne de fracture entre deux rives ; il dit tout, sauf l’homme. C’est qu’une légende a poussé par-dessus lui, et qu’une légende, par nature, recouvre ce qu’elle prétend célébrer. Le livre qu’il publie au sortir de prison est la tentative d’un homme pour se dégager de sa propre statue, et rappeler que, sous la figure devenue publique, il y eut d’abord une vie, un visage, un temps compté. On ne le lira bien qu’à cette condition : lui rendre, le temps d’une lecture, ce que la légende lui a pris.
La Légende est le récit, écrit en quarante jours « la blessure encore ouverte », de cette métamorphose d’un homme en symbole — document brut plutôt que mémoire poli, et qui se lit d’abord à sa langue. Car le style est la forme visible de l’esprit, cette fulgurance qui ne se commande pas et qui, chez les plus rares, fait passer une œuvre du réussi au légendaire. C’est à cette aune que je veux le lire : pour chercher l’endroit, dans ces pages écrites au plus vif, où sa langue prend feu.
Le titre, déjà, indique la voie. Legenda, en latin médiéval : ce qui doit être lu. Sansal n’a pas écrit Ma légende ; il ne se proclame pas, il désigne un phénomène. La légende n’est pas lui : c’est ce que les autres ont fabriqué autour de son corps — le comité de soutien, les médias, les chancelleries — pendant qu’il tournait dans la cour du quartier 18-B. Mais elle n’est pas seulement cela, et c’est ici que la première lecture trébuche : avant d’être l’appareil qui le dévore, elle fut la force qui le porta. « Elle m’a porté comme une vague porte un corps : parfois elle le sauve, parfois elle le noie. » Là est le nœud du livre — non la gloire ni le bras de fer diplomatique entre Alger et Paris, mais cette ambivalence plus discrète et plus féroce par quoi ce qui vous tient debout devient, insensiblement, ce qui vous dépossède de vous-même. « La légende, même quand elle nous protège, nous prend quelque chose, notre droit d’être simplement un homme. »
La prison impose sa forme. Les « Temps » numérotés qui scandent le livre rejouent, presque cliniquement, les rites de passage de Van Gennep : séparation — l’arrestation sobre, le nom disloqué en Sa…n…sââl, le sujet qui s’efface et le dossier qui commence ; liminalité — douze mois suspendus où « le futur venait de disparaître » ; agrégation enfin, qui ne survient pas à la libération du corps mais à l’instant de l’écriture, seul acte qui referme le cycle. Au centre de Koléa règne un personnage qui n’est ni gardien ni juge : le Règlement, cette règle qui ne renvoie à rien, se cite elle-même et reste invulnérable parce qu’elle est vide. Sansal y lit l’Algérie entière — une narratocratie qui ne se légitime plus par ses performances mais par son monopole du récit national, Religion, Histoire, Révolution « en majuscules d’acier », forteresse sans fenêtre que nulle objection factuelle n’entame. Il la fissure non en organisant une résistance — il est âgé, malade, seul — mais en offrant autre chose à lire, un contre-récit dans une langue qu’elle ne contrôle pas. Il est dangereux moins par ses actes que par son existence même : celle d’un homme qui nomme, et qui nomme dans une autre langue.
Dans la cour, une société se reconstitue autour de lui — croyant-recruteur, mafieux de banlieue, mystique, philosophe pragmatique : la communitas que Victor Turner voyait renaître là où les identités s’abolissent. Sur cet homme, « un vieux bonhomme raplapla aux lunettes cassées », elle projette une espérance démesurée : se libérer, et par embrasement libérer Koléa, le peuple, l’Algérie. Girard inversé — non le pharmakos chargé de la faute, mais l’homme chargé du désir collectif de liberté. Et la légende reçoit son nom là, dans cette cour, d’un codétenu, pas d’un éditorialiste. Les commentateurs l’ont presque tous manqué, et moi la première : ce sont les prisonniers de Koléa qui la nomment ainsi, et Sansal lui donne son vrai nom — « On peut aussi l’appeler Amour. Le fait est qu’on ne survit pas sans amour. » Quand il manque de mourir, il l’épelle en trois personnes : « l’Opinion, le Comité, une légende vivante. Trois en un. Un en trois. La Trinité. » Le comité de soutien n’est donc pas la machine froide qui dévore l’homme : il est l’une des trois personnes d’une trinité dont la substance unique est l’amour partagé. De là, tout se relit autrement. Si la Légende est l’amour rendu public, alors ce qu’elle confisque, elle le confisque au nom même de ce qui sauve : le tragique n’est pas qu’une machine dévore un homme, c’est que l’amour, en se faisant symbole, lui retire le droit d’aimer en simple homme.
Aussi le livre est-il, sous le récit de captivité, d’abord une déclaration d’amour : à une femme, à un pays, à une vie minuscule dont la prison révèle, par soustraction, le prix infini. La femme, c’est Naziha. Le livre s’ouvre sur elle — « Mon amour pour elle n’égalera jamais le sien pour moi » — et lui cède, en son centre, un chapitre entier, unique autre voix du récit, où elle dit la prison sans murs : l’attente « qui n’est pas une passivité mais un travail exténuant », l’absurde « assis à notre table familiale ». Elle est l’irreprésentable de l’affaire, celle que la Légende n’enregistre pas : tandis que le mythe « bat le tambour de guerre partout sur terre », elle « ne combattait rien, ne dénonçait rien » — « une présence ». Le héros se raconte ; l’amour, lui, ne se raconte pas — il se prépare dans un panier, le lundi soir, dans une cuisine. Un homme qu’on compare à Soljenitsyne, à Dreyfus, à Navalny, et qui mesure sa vie à « sa demi-heure de bonheur tranquille » au parloir du mardi : quand, deux mardis de suite, Naziha ne vient pas, tout s’effondre — non l’affaire du siècle, mais l’axe d’une pauvre vie. La Légende ne sait pas pleurer pour deux mardis perdus. L’homme, lui, ne sait faire que cela.
Ce que Naziha révèle de lui, il faut le nommer : la pudeur. Déclarer au monde entier que, sans une seule personne, on perd pied — qu’on tombe, qu’on tourne dans une cellule en s’accrochant à un prénom « comme à une dernière prise » —, voilà l’aveu que peu d’hommes osent, et il l’ose sans une once de sentimentalité. Il n’écrit jamais le mot d’amour ; il écrit qu’il chancelle, et c’est la chose la plus aimante qu’un homme puisse dire à voix haute. La grande passion, chez lui, ne s’exhibe pas : elle se devine au tremblement de tout le reste. C’est là, sur ces quelques pages, que sa langue prend feu — par éclats, le temps qu’on quitte le réussi et qu’on effleure le légendaire.
Le pays, c’est l’Algérie charnelle dont la prison l’exile à quelques lieues : Koléa, « la laideur même », voisine de Tipaza, « la beauté même », où Camus respirait ses Noces — et tout le livre tient dans cet intervalle. Reste l’aspiration la plus simple, et la plus difficile à dire : « Le bonheur tranquille et silencieux est tellement plus aimant. Il est une protection contre ce qui offense et fait mal au cœur. » Contre la narratocratie, contre la Légende, contre le tambour de guerre, cet homme ne demande qu’une chose — une cuisine, un panier, une présence, un mardi qui revient : le silence non du Règlement, mais de l’amour.
On relit alors le coût de « La Légende ». L’emprisonnement matériel confisque le corps ; l’emprisonnement symbolique confisque la possibilité d’être ordinaire, fragile, d’avoir tort. Le héros ne peut pas pleurer — « Un homme, ça ne pleure pas », lui dit un gardien ; mais le comité, la presse, l’opinion le lui disent aussi, chaque fois qu’ils l’attendent à la hauteur de la légende bâtie en son absence. Le piège se referme avec les meilleures intentions du monde : ceux qui le portent l’aiment, et c’est leur amour, sublimé en symbole, qui exige de lui l’impassibilité. La légende a besoin que le premier Sansal — la figure publique, la statue — demeure impavide ; le second, celui qui s’effondre quand le parloir reste vide, elle s’arrange pour qu’on ne le voie pas. Le régime exige un sujet sans nom ; la gloire exige un nom sans sujet.
Une dernière dépossession, plus intime, ferme le livre — et c’est ici que je dois lire avec les yeux qui sont les miens. Recueilli au sortir de prison par sa maison de vingt-sept ans dans un appartement prêté « pour tout le temps nécessaire », il en est chassé trois mois plus tard par deux mots : « sous huitaine ». Puis l’ami de vingt-sept ans, au lieu de la lettre de deux lignes qu’il espérait, publie une tribune qui tait l’expulsion et le charge d’ingratitude. On attendrait la colère, le procès ; il n’y en a pas. « Je me suis tu parce que je ne voulais pas faire d’une douleur privée un scandale public. » Ses adversaires « ont appelé prudence leur lâcheté » ; lui appelle pudeur le sien.
צניעות, tzniout — non une réserve, mais une éthique : le « marcher humblement » de Michée
Fundji Benedict
Il existe, dans ma langue d’héritage, un mot pour cette manière de porter une blessure sans l’exhiber : צניעות, tzniout — non une réserve, mais une éthique : le « marcher humblement » de Michée. Ce qu’il fait de la trahison est, sans qu’il le sache, ce que ma tradition prescrit au fil du rasoir. Il refuse de pardonner — « c’est trahir la vérité » —, refuse d’oublier — « c’est trahir l’histoire » —, mais refuse aussi de se venger — « je n’écris pas pour régler des comptes ». Entre le pardon qui efface et la vengeance qui souille, la voie la plus étroite : « j’ai appris à ne pas ajouter », exactement la loi du Lévitique qui défend de se venger et de garder rancune. Nommer le mal, il le faut ; mais humilier un homme en public, enseignent nos sages, c’est verser son sang. Aussi les coupables « ne sont pas nommés ici. Ils sont dépeints, et cela suffit. » Il garde la trace et refuse le sang. Et l’homme qu’on disait ingrat se révèle le maître discret de la reconnaissance, qui salue par son nom l’employé de banque lui ayant avancé cinq cents euros quand les siens le laissaient sans rien : une gratitude qui nomme son objet, l’honore, et se retire.
Qu’un écrivain né sur l’autre rive, élevé dans l’islam et affranchi de toute foi, accomplisse dans sa douleur la grammaire morale exacte de la mienne — voilà ce qui m’a saisie, et que je dis sans en faire trop de bruit. Il ne le savait pas. Je l’ai reconnu. Et reconnaître, ce n’est pas flatter : c’est rendre à un homme le visage que la légende lui avait pris.
Ce livre imparfait — désordonné, excessif — tient là toute sa valeur : un récit trop poli n’aurait pas cette qualité de trace, ni ne dirait que la fabrication du mythe coûte toujours quelque chose à celui qui le porte, et qu’il y a, derrière tout symbole, un corps qui paie — et derrière ce corps, une femme qui paie en silence. Les régimes du XXIe siècle ont appris à ne plus tuer les écrivains à la balle : ils en font des otages, puis des symboles, puis des monnaies d’échange, tout en proclamant respecter leur vie. Mais le livre ne s’achève pas sur la Légende ; il s’achève sur le vœu qui la dépose : « retourner chez nous, la tête haute, dans l’anonymat et le silence ». Le dernier mot n’est pas gloire : c’est silence — non celui du Règlement, mais le hatzne’a lekhet, la marche humble de qui a tenu sa parole quand on brisait la sienne.
Et puisqu’il a, lui, choisi de ne rien ajouter, je n’ajouterai presque rien. La légende s’appelait Sansal ; l’homme, dans son livre, s’appelle Boualem. Que le monde garde la légende ; je voudrais lui rendre ce nom-là, et la paix qu’il réclame. Mais qu’il ne referme pas l’encrier : celui qui dit aux autres qu’il faut écrire se l’est d’abord ordonné à lui-même, et ce livre brûlant, bien vivant, prouve qu’il lui reste de quoi passer, encore, du réussi au légendaire. La fulgurance ne se commande pas — mais la sienne, je le sais, n’a pas dit son dernier mot.
Nommer, dit Sansal, est un acte séditieux. Le relire, aussi.
© 2026 Fundji Benedict

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