
27 juin 2026
La semaine dernière, une personne me regarde avec beaucoup d’assurance et me dit : « Mes valeurs, je les connais parfaitement. »
Dix minutes plus tard, elle est incapable d’en écrire plus de douze.
Ce n’est ni un manque d’intelligence, ni un manque de culture. C’est beaucoup plus intéressant que ça. Et surtout, c’est beaucoup plus fréquent qu’on ne l’imagine.
Quand je commence un travail sur les valeurs, je donne toujours la même consigne. J’en demande trente. Trente valeurs, pas une de moins. Je demande simplement de prendre une feuille blanche et d’écrire.
Et à chaque fois, le même scénario se déroule sous mes yeux.
Les premières arrivent très vite. L’amour. La famille. L’amitié. L’honnêteté. Les mots s’enchaînent presque automatiquement, comme s’ils attendaient déjà au bout du stylo. Puis, progressivement, le rythme ralentit. Vers la quinzième valeur, les hésitations apparaissent. Vers la vingtième, le silence s’installe. Le regard quitte la feuille, cherche au plafond, revient sur le papier, repart de nouveau.
La personne en face de moi est souvent surprise. Elle était pourtant persuadée de connaître parfaitement ses valeurs. Elle découvre soudain qu’elle connaît surtout celles qui lui viennent spontanément à l’esprit.
Alors je lui tends une autre feuille. Cette fois, une centaine de valeurs sont simplement écrites devant elle. Et là, quelque chose change.
Le regard ralentit. Certains mots accrochent immédiatement. D’autres réveillent un souvenir. Certains sont entourés sans la moindre hésitation. D’autres provoquent une réflexion que la feuille blanche n’avait jamais permise.
Elle découvre soudain qu’il existait un territoire entier qu’elle n’avait jamais exploré.
C’est généralement à ce moment-là que je lui fais remarquer quelque chose. Ce qu’elle avait écrit au départ, ce n’étaient pas forcément ses valeurs.
C’était son vocabulaire.
Les mots qui circulent depuis toujours autour d’elle. Ceux que la famille répète, que l’école valorise, que l’entreprise affiche sur ses murs ou que la société présente comme des évidences. Des mots que l’on finit par faire siens sans avoir réellement pris le temps de les interroger.
Parce qu’une valeur n’est pas un joli mot. Une valeur est un principe qui continue d’exister lorsqu’il commence à nous coûter quelque chose.
Et c’est précisément là que le cerveau devient intéressant.
Lorsqu’on lui demande de nommer ses valeurs sans support, il ne part pas explorer ce qui nous définit profondément. Il fait beaucoup plus simple. Il attrape ce qui est immédiatement disponible, ce qui est familier, ce qui ne demande aucun effort particulier. Dès que la feuille commence à se remplir, il considère que le travail est terminé.
Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est de l’économie cognitive.
Le cerveau adore les raccourcis. Et choisir ses valeurs est probablement l’un des exercices où il préfère les emprunter.
Car choisir ses valeurs demande un véritable travail. Il faut comparer. Renoncer. Accepter qu’une valeur qui sonne très bien ne soit finalement pas la nôtre. Et découvrir parfois qu’une valeur beaucoup moins séduisante en apparence est pourtant celle qui guide nos décisions depuis des années.
Je me suis moi-même prêté à cet exercice. J’étais persuadé de bien me connaître. Pourtant, certaines valeurs que je croyais essentielles ne l’étaient que parce que je les avais toujours entendues. À l’inverse, d’autres, beaucoup moins « présentables », se sont imposées avec une évidence qui m’a surpris. Elles expliquaient des choix que je faisais depuis longtemps sans avoir jamais réussi à les nommer.
C’est d’ailleurs là que commence le véritable travail.
Nommer une valeur ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle résiste lorsque la situation devient inconfortable, lorsque le choix coûte quelque chose, lorsqu’il serait tellement plus simple de la trahir.
Mais ça… c’est une autre histoire.
Et je crois qu’elle mérite, à elle seule, un prochain samedi. En attendant, je vais simplement te laisser avec cette feuille blanche.
La prochaine fois que tu prononceras les mots « famille », « liberté », « respect » ou « honnêteté », demande-toi une chose : est-ce une valeur que tu as véritablement choisie, ou simplement un mot que tu as appris à aimer ?
Parce qu’au fond, il existe une différence immense entre vivre selon ses valeurs… et vivre selon celles que l’on n’a jamais pris le temps de remettre en question.
À samedi prochain.
Thierry Ferrari
Conférencier · infirmier · L’action sous pression · Je remets les équipes en mouvement

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