La rédaction de Tribune juive ouvre la Rubrique « Très libre Opinion » à des auteurs qui prennent le risque d’un débat exigeant, y compris lorsqu’il traverse le monde juif lui-même. La liberté d’expression n’a de sens que si elle accepte aussi les discussions difficiles, menées dans le respect des personnes et des convictions.

Je vous assure que je ne voulais pas écrire ce que vous êtes en train de lire.
Pour être tout à fait franc, ce n’est pas tant que je ne voulais pas, c’est que je me le suis interdit. Pour toutes sortes d’excellentes raisons : est-ce bien le moment de critiquer toute une partie de notre population ? Et puis, puisque tant d’autres le font déjà, devrais-je, à mon tour, hurler avec les loups? Ne devrais-je pas plutôt prêcher la bonne parole, l’unité du peuple, voir le bon côté de chaque camp, la parcelle de vérité que détient chaque pièce cette incroyable mosaïque que constitue la société israélienne?
Cela fait donc presque 3 ans que je me retiens, malgré ma déception de constater que, chez certains, la tragédie du 7 octobre n’a (pratiquement) rien changé. Alors qu’Israël a une nouvelle fois vu la mort en face, les étudiants des yéchivot du courant Haredi ne se sont pas précipité aux portes du « bakoum » pour s’enrôler et aider leurs frères et leur pays. Exception notable et admirable des volontaires de Zaka , mais je parle ici de la grande majorité des bahourey yeshiva. A dire vrai, je n’attendais rien de leur dirigeants politiques ou religieux, mais je pensais que le sursaut viendrait d’en bas, de ces dizaines de milliers de jeunes en bonne santé qui, comme leurs grands-parents en 1948, auraient dû accourir pour proposer leur aide, pour demander ou ils pourraient se rendre utiles, pour entrer, comme on dit en hébreu, sous le brancard, avec les autres. La Torah ne dit elle pas: « ne reste pas passif devant le sang de ton prochain » (Vayikra, 19, 16)? Le Talmud n’écrit-il pas que, en cas de guerre obligatoire, tout le monde se doit de participer, y compris le hatan qui se trouve sous la Houpa? (Sota 44b). Et Maimonide ne légifère-t-il pas qu’on appelle « guerre obligatoire », toute guerre défensive face a un ennemi qui cherche à nous nuire?
J’étais naïf. Dans leur immense majorité, les étudiants des yéchivot demeuraient dans les maisons d’étude, pendant que d’autres, religieux ou non, risquaient leur vie pour sauver le peuple.
Mais alors, pourquoi sortir aujourd’hui de ma réserve ? Quand ont-ils franchi la ligne rouge, celle qui ne laisse plus le choix que de réagir pour ne pas sembler cautionner ? Ce ne sont pas les slogans scandaleux du genre: « on préfère mourir plutôt que de s’enrôler », « pas d’enrôlement dans l’armée de l’ennemi » ou même, sur certaines pancartes « rendez-nous le mandat britannique »! Je sais que la grande partie du monde harédi les désapprouve (quoique j’aimerais bien les entendre condamner). Ce ne sont pas non plus les blocages de routes et des artères importantes (les cris d’orfraie poussés à ce sujet par ceux qui ont complaisamment accepté les mêmes agissements quand ils provenaient des opposants au gouvernement suintent l’hypocrisie la plus grossière).
La ligne rouge, pour moi, ce sont ces lignes lues dans les journaux haredim « yated neeman » et « hamichpaha ». Savez-vous pourquoi Trump s’est récemment retourné contre Israel et semble nous avoir trahi lors de ce fameux accord avec l’Iran? C’est parce que l’état s’est mis dans la tete d’enrôler les étudiants des yechivot! « Impossible de le dire joliment, écrit ainsi Yossi Elitouv, l’état juif qui persécute ceux qui étudient la Torah… perd l’aide du Ciel. C’est ainsi que nos plus grands amis deviennent des ennemis. »
Donc, ces journalistes savent comment Dieu dirige son monde. Ils se tenaient de l’autre cote du paravent céleste lorsque Celui-ci a endurci le cœur de Trump parce qu’Israël s’est mis à traquer les déserteurs du champ de bataille ! J’ai toujours eu du mal à supporter ceux qui essaient de manipuler le Créateur pour justifier leur idéologie. Donc si je refuse de m’engager à l’armée en temps de guerre et que quelque chose de désagréable survient, ce ne peut pas être une punition divine suite à mon refus de combattre, bien entendu, mais c’est parce que l’état est puni d’avoir voulu m’enrôler ! Il fut un temps où lorsqu’un malheur s’abattait, on était appelé à se remettre en question pour améliorer sa conduite. Aujourd’hui, lorsqu’un malheur arrive, c’est l’autre qui est sommé de se remettre en question ! Les temps changent!
Dans un pays normal, celui qui en temps de guerre refuse de prêter main forte à ses frères qui ploient sous le poids des périodes interminables de réserve, manquant ainsi à la plus élémentaire forme de solidarité, devrait essayer de se faire oublier en se cachant le visage et en rasant les murs. Ici, il revendique au grand jour son refus de servir, bloque les routes et accuse les autres des revers militaires ou diplomatiques. La honte semble avoir changé de camp. Ou peut-être n’a-t-elle jamais trouvé sa place dans ce débat.
Vous me direz, tu en fais une histoire pour deux articles parus dans une presse sectorielle ! Sauf que cette interprétation théologique des humeurs changeantes du président Donald, est devenue rapidement l’explication officielle des leaders politiques et religieux du monde harédi. Jusque dans les dernières déclarations d’une sommité religieuse dont je tairai le nom pour ne pas manquer de respect au Rav Itshak Yossef, le grand Rabbin d’Israel !
Décidemment, il y en a du monde derrière le paravent!
Arrêtez-moi si je dis des bêtises…
© Elie King

Non pas des betises , seulement des verités .