Laissez nos morts. Par Fundji Benedict

Un homme descend les marches d’un bassin d’eau tiède, quelque part dans un temple de l’Utah ou de Saint-Domingue, et lorsque l’eau lui monte à la poitrine on prononce un nom à sa place, le nom d’une enfant morte du typhus à Bergen-Belsen deux semaines avant l’arrivée des Anglais ; il s’immerge pour elle, à sa place, par amour dit-il, afin qu’Annelies Marie Frank reçoive enfin, dans l’au-delà, l’Évangile qu’on avait omis de lui offrir de son vivant.

Il l’a fait neuf fois entre 1989 et 1999. Il a recommencé en 2012.

On appelle cela le baptême pour les morts, et c’est, depuis bientôt deux siècles, l’un des actes les plus intimes de la foi des Saints des Derniers Jours : la conviction qu’aucune âme n’est définitivement perdue, qu’on peut tendre l’Évangile par-dessus la mort, qu’un vivant peut se faire le mandataire d’un défunt et lui ouvrir, posthume, la porte qu’il n’avait pas franchie — le défunt restant libre, assure-t-on, d’accepter ou de refuser dans l’éternité. Tout, dans cette doctrine, respire la sollicitude. Et c’est précisément cette sollicitude qu’il faut interroger, car elle bute sur un cas qu’elle ne sait pas penser : le juif. Une foi pour laquelle aucune mort n’est jamais achevée se trouve, devant les six millions — les chambres, mais aussi les fosses, le bord des ravins d’Ukraine et de Biélorussie où l’on fusillait par villages entiers —, dans l’incapacité conceptuelle de laisser un mort être simplement mort, et juif, et autre.

Mais il y a, derrière le bassin tiède, une scène plus froide, et c’est elle qu’il faut regarder en face. En 1992, un généalogiste juif, Gary Mokotoff, retrouve dans l’Index généalogique international de l’Église des milliers de noms de victimes de la Shoah. Ils n’y étaient pas venus un à un, par la piété d’un descendant : ils avaient été tirés en bloc des registres de camps et des archives de déportation, recopiés par lots, déversés dans une base de données de salut comme on transvase une liste. Les listes nées du meurtre — celles que les bourreaux avaient dressées pour compter, classer, expédier — devenaient la matière première d’une autre comptabilité, celle des âmes à récupérer. Le même nom, dans le même ordre, passait du grand livre de la mort au grand livre du rachat sans qu’on s’avisât que ce passage même était une profanation.

En 1995, un accord est signé : l’Église retirera ces noms, n’autorisera plus le baptême des victimes que pour les ancêtres directs de fidèles mormons. Une femme, alors, entreprend de vérifier si la parole donnée serait tenue. Helen Radkey est elle-même une ancienne mormone ; elle connaît la maison de l’intérieur, ses temples, ses fichiers, la mécanique de ses rites. Quinze années durant, elle va éplucher la base, jour après jour, et y traquer le retour des noms — et l’accord, dira-t-elle, avait plus de trous qu’un gruyère. Elle ne se trompait pas : les noms revinrent. En 2002, en 2006, par milliers. C’est elle, et presque elle seule, qui les vit reparaître — resoumis, réinscrits, parfois à peine maquillés d’une faute d’orthographe pour franchir les garde-fous ; une transfuge devenue la seule sentinelle d’un peuple sur le registre d’un autre.

En 2008, Ernest Michel — survivant d’Auschwitz, où ses parents furent assassinés — rompt les négociations et déclare qu’il ne reste qu’un tribunal, celui de l’opinion. En 2012, en pleine campagne présidentielle d’un candidat mormon, la digue cède d’un coup : les parents de Simon Wiesenthal, Anne Frank à Saint-Domingue, le résistant catholique Jan Karski qui s’était glissé dans le ghetto de Varsovie pour en rapporter la vérité au monde, le journaliste Daniel Pearl égorgé parce que juif — et le nom d’Elie Wiesel, vivant, inscrit dans le registre des morts à sauver. On baptisait les défunts ; on présélectionnait désormais les survivants. Chaque fois, c’est Radkey qui avait trouvé l’entrée, capté la trace, photographié l’écran avant qu’on l’efface.

Puis vint le geste le plus révélateur. En 2023, la politique de l’Église fut discrètement amendée pour autoriser, sous conditions et avec permission, ce que trente ans de protestations avaient cherché à interdire. La brèche n’était plus l’œuvre de quelques zélateurs incontrôlables. Elle devenait règle.

Il faut maintenant entendre la défense, et l’entendre dans sa pleine force, car elle est sincère et c’est sa sincérité qui la rend redoutable. Elle tient en une thèse, et cette thèse est presque imparable. Un baptême posthume, dit l’Église, ne convertit personne : le défunt demeure libre, dans l’éternité, d’accepter ou de refuser ce qu’on lui propose, de sorte que le rite n’arrache rien, n’impose rien, ne fait que tendre une main qu’une âme peut repousser. Un rabbin loubavitch de l’Utah l’a lui-même reconnu, et son aveu vaut concession : si l’acte est posthume, il ne peut être une conversion ; et s’il convertissait vraiment, il ne pourrait être posthume. Anne Frank, disent-ils, reste juive ; rien dans le ciel n’a changé ; nul n’a le pouvoir de défaire, par une immersion à Saint-Domingue, ce qu’une enfant fut et demeure. Ajoutez que l’Église a dépensé un demi-million de dollars à retirer des noms, que nulle institution n’a tant fait pour la généalogie juive, qu’il n’y a, dans tout cela, pas l’ombre d’une haine. Admettons-le. Admettons-le entièrement.

Et constatons que rien n’est réglé. Car l’objection se trompe d’échelle : elle parle du ciel, et le problème est sur la terre. Que le rite soit théologiquement vain ne change rien à ce qu’il dépose ici-bas — une trace, une inscription, un nom rangé dans une colonne qui n’est pas la sienne. Michel l’avait formulé mieux que personne, et sa phrase devrait clore tout débat : dans cent ans, qui garantira que son père et sa mère, qui vécurent comme juifs et furent assassinés pour cela seul, ne figureront pas, quelque part, parmi les « victimes mormones » de la Shoah ? L’effacement ne se mesure pas à l’efficacité du rite. Il se mesure à ce qu’il laisse derrière lui. Le négationniste, demain, n’aura pas à mentir ; il lui suffira de citer un registre.

Tout, ici, se joue sur le nom. Quand un être a été dépouillé de tout — de ses biens, de ses cheveux, de son corps, jeté dans une fosse sans pierre —, il ne reste de lui qu’un nom sur une liste, et ce nom est le dernier lieu où sa personne tient encore. Les bourreaux le savaient, qui tenaient leurs registres avec une exactitude maniaque : effacer un peuple, c’est d’abord le mettre en fiches. Or voici que le même nom, ce dernier reste, est repris d’une liste et porté dans une autre, où il cesse d’être le nom d’un juif mort en juif pour devenir l’entrée d’un fichier de rachat. On ne touche pas au corps : il n’y en a plus. On touche à ce qui en restait. Et l’on s’étonne ensuite que les vivants crient.

L’anthropologue Mary Douglas nommait souillure ce qui se trouve hors de sa place, non parce qu’il serait sale, mais parce qu’il brouille les catégories par quoi un ordre se tient. Le juif réinscrit comme mormon est exactement cela : un mort déplacé hors de sa propre mort, rangé dans la catégorie d’un autre, et par là rendu impensable comme juif. La Shoah avait voulu effacer les juifs de la terre ; le baptême pour les morts achève, par la douceur de l’eau, d’effacer jusqu’à la mémoire de leur judéité. Je ne dis pas que c’est le même crime : l’un fut le feu et l’acier, l’autre n’est qu’une eau tiède et un fichier. Je dis que c’est le même point de fuite — le même monde visé tout au bout des deux trajectoires, un monde où il n’y aura, à la fin, plus eu de juifs.

On objectera que c’est faire à une Église bienveillante le procès d’un crime qu’elle réprouve. Non. C’est lui faire le procès, plus ancien et plus vaste, d’un rêve chrétien que la modernité croyait éteint : celui du verus Israel, du juif qui cède enfin, qui reconnaît, qui rejoint — la longue patience de la substitution, qui n’attendait, pour reprendre, qu’une base de données et la liberté américaine d’y verser des noms par millions. Le mormonisme n’a pas inventé ce songe. Il l’a seulement équipé.

Faut-il dire que ces baptêmes sont antisémites ? Le mot, ici, sonne faux, parce qu’on le réserve d’ordinaire à la haine, et qu’il n’y a pas de haine dans le bassin — il y a, ce qui est pire, de la tendresse. Disons donc l’exact : il existe un antijudaïsme par sollicitude, qui ne veut aucun mal au juif sinon de cesser d’en être un, et qui croit l’aimer en le sauvant de lui-même. Celui-là ne brûle pas. Il immerge. Il ne profère aucune insulte ; il prononce, avec ferveur, un nom volé à une liste de déportés. Et il a ceci de particulier qu’on ne peut le combattre par l’indignation, puisqu’il est de bonne foi, ni par le droit, puisqu’il se déploie dans l’au-delà.

Alors il faut le dire aux nôtres, clairement, car c’est à eux que je m’adresse. Frères, sœurs : regardez ce que cette Église fait de nos morts, et tirez-en ce qu’il faut savoir de ses vivants. Une foi qui, trente ans durant, par-dessus nos protestations et ses propres signatures, n’a pas pu se résoudre à laisser une enfant de Bergen-Belsen demeurer juive jusque dans sa tombe — cette foi-là ne tient pas notre judéité pour un fait à respecter, mais pour un manque à combler. Cela ne se voit pas au premier jour. Cela ne se dit pas dans les fiançailles. C’est tendre, c’est patient, cela s’appelle l’amour et cela croit l’être. Mais lorsqu’un fils de cette Église entre dans la vie de l’une des nôtres, qu’elle sache au moins ceci : qu’elle épouse aussi une théologie pour laquelle elle ne sera pleinement aimée qu’une fois cessé d’être ce qu’elle est. On n’épouse pas qu’un homme. On épouse ce que sa foi fait des juifs. Et celle-ci, nous l’avons vue à l’œuvre sur nos morts, ne sait pas nous laisser être.

Que les juifs en tirent donc la leçon, et qu’ils la tiennent fermement. Trente années d’accords signés, de promesses lues du haut des chaires, de mécanismes annoncés — et trente années de noms qui reviennent, jusqu’à cet amendement de 2023 par lequel l’Église a fini par inscrire dans sa règle ce qu’elle jurait depuis 1995 de proscrire : voilà le crédit que cette institution a su mériter. Nous ne lui en devons plus. La vigilance n’est pas de la haine ; elle est la mémoire devenue prudence, et lorsqu’on a vu ce que les plus tendres intentions du siècle ont fait de nos morts, on ne remet plus ses vivants à la douceur de personne.

Reste l’eau. Pendant des siècles, on offrit aux juifs d’Europe l’eau du baptême ou la mort, et nos livres gardent le nom de ceux qui choisirent la mort. Ce sont eux qu’on immerge aujourd’hui, posthumes, sans qu’on leur demande plus rien — eux qu’on avait tués parce qu’ils refusaient de cesser d’être juifs, et qu’on baptise pour qu’ils cessent de l’avoir été. Un jour, dans cent ans, un homme ouvrira un registre et y lira, alignés, les noms d’un village juif entier : date de naissance, date de mort, date de baptême. Il ne saura plus lequel des trois chiffres fut le crime. Car le feu efface les corps, mais c’est l’eau qui efface la trace du feu — et c’est la seconde tâche, non la première, qui assure à un peuple sa disparition.

Alors qu’on m’entende, à Salt Lake City comme ailleurs : nos morts ont déjà payé une fois le prix d’être juifs. Ils ne le repaieront pas dans vos bassins. Laissez nos noms. Vous avez assez des vôtres.

@ 2026 Fundji Benedict

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