


Merci d’abord à Memorah, cette magnifique association qui accomplit un travail exemplaire de sauvegarde et de transmission de la mémoire des Juifs de Tunisie. En organisant cette soirée aux Folies Bergère, elle n’a pas seulement offert un concert. Elle a réuni des générations autour d’une mémoire, d’une culture et d’une musique qui appartiennent à notre patrimoine commun.
Il y a des conversions qui ne relèvent ni de la religion ni de la politique.
Seulement de l’honnêteté.
Hier soir, aux Folies Bergère, j’ai découvert Enrico Macias.
Je sais.
Il était temps.
Je n’étais pas de ceux qui achetaient ses disques. Ma vie musicale, c’était le rock, les Beatles, le jazz de Miles Davis et de John Coltrane. Enrico Macias ? Je le respectais. Sans davantage.
Puis les lumières se sont éteintes.
Et pendant plus de deux heures, un homme de plus de quatre-vingt-cinq ans a donné une leçon de métier à une époque qui confond trop souvent notoriété et talent.
Pas une minute de faiblesse.
Une voix qui sait ce qu’elle raconte. Une présence. Une simplicité désarmante. Une générosité rare. Un sens du public devenu exceptionnel.
Et quel orchestre !
Des musiciens de très haut niveau, visiblement ravis d’être là. Cela s’entendait et cela se voyait. Pas un regard absent. Pas un geste mécanique. Ils jouaient avec une précision remarquable, mais surtout avec un plaisir communicatif. Ils accompagnaient le chanteur ; ils vivaient le spectacle avec lui. On avait le sentiment d’assister à une véritable troupe d’artistes heureux d’être réunis, et non à une addition de musiciens venus faire leur cachet.
Aucun artifice.
Simplement une immense équipe de professionnels au service de la musique et du public.
C’est cela, un spectacle.
Et soudain, je me suis aperçu d’une chose.
Je connaissais presque toutes les chansons.
Je ne les avais jamais vraiment écoutées. Pourtant elles étaient là. Elles avaient accompagné les repas de famille, les mariages, les voitures, les postes de radio, les vacances, les fêtes. Elles étaient devenues la bande-son de plusieurs générations sans même que je m’en rende compte.
Ces chansons avaient traversé ma vie pendant que j’en écoutais d’autres.

Pour ceux de ma génération, Enrico Macias n’est pas seulement un chanteur.
Il fait partie de notre mémoire collective.
Comme certaines odeurs d’enfance, certains films ou certains visages que l’on croyait oubliés.
Et puis il y avait autre chose.
Pour ceux qui sont nés, comme moi, sur l’autre rive de la Méditerranée, ces mélodies réveillent une mémoire enfouie. Une manière de chanter, des couleurs orientales, une chaleur humaine, un mélange de joie et de nostalgie que seuls ceux qui ont connu cette Méditerranée-là peuvent vraiment comprendre.
Je suis sorti des Folies Bergère avec un sourire.
À mon âge, on croit avoir définitivement classé les artistes entre ceux que l’on aime et ceux que l’on n’aime pas.
J’avais tort.
Il aura fallu attendre près de quatre-vingts ans pour que je découvre ce que des millions de Français savaient déjà.
Hier soir, je ne suis pas devenu nostalgique: je suis simplement devenu admirateur.
Et je me suis dit qu’un artiste qui, après plus de soixante ans de carrière, est encore capable de mettre une salle debout, de faire chanter trois générations ensemble et de quitter la scène sous une ovation n’est pas seulement un chanteur à succès: c’est un très grand artiste.
Merci, Enrico.
© Paul Germon


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