22 juin 2026
Pirkei Avot-Maximes de nos pères Chap. 2 mishna 16
Il ne t’appartient pas d’achever l’œuvre, mais tu n’es pas libre de t’en détourner
Un matin, à la sortie de notre étude talmudique quotidienne, mon ami Haïm-Émile M. me glisse quelques mots de Claude Lelouch. Une phrase simple en apparence. Une de ces phrases qui semblent n’être qu’une observation psychologique avant de révéler, à qui s’y attarde, une profondeur inattendue : « Dans le film de notre vie, nous sommes tous le premier rôle. » Ces quelques mots ont immédiatement chatouillé mes neurones. Comme souvent, les intuitions les plus fécondes se présentent sous les habits de l’évidence.
Pendant quelques instants, je me suis surpris à laisser vagabonder mon esprit. Était-ce seulement une remarque sur l’ego humain ? Une réflexion sur notre tendance naturelle à nous considérer comme le centre du monde ? Ou cette phrase contenait-elle quelque chose de plus vaste encore ?
Très vite, une autre question s’est imposée : si nous sommes effectivement les premiers rôles de notre existence, qui écrit le scénario ? Qui organise les rencontres, les séparations, les réussites, les échecs, les guerres, les renaissances et ces étonnants retournements de situation qui jalonnent parfois l’Histoire des peuples comme celle des individus ?
Cette interrogation m’a conduit bien au-delà du cinéma, bien au-delà de la psychologie et même bien au-delà de la philosophie. Elle m’a ramené vers certaines intuitions de la pensée juive et de la Kabbale, vers cette idée vertigineuse selon laquelle nous sommes à la fois acteurs et spectateurs d’un récit dont nous ne percevons que quelques pages.
À l’heure où les guerres se multiplient, où les certitudes vacillent, où Israël se retrouve une nouvelle fois au cœur des convulsions du monde, la phrase de Claude Lelouch prend soudain une résonance particulière. Car si chacun est le héros de sa propre histoire, demeure une question plus essentielle encore : sommes-nous également les auteurs de l’Histoire que nous sommes en train de vivre ?
Claude Lelouch a probablement résumé en quelques mots l’une des conditions les plus profondes de l’existence humaine. Chacun d’entre nous vit au centre de son propre univers. Nos joies sont les plus importantes. Nos blessures les plus douloureuses. Nos peurs les plus urgentes. Nous regardons le monde depuis le siège unique de notre conscience et, naturellement, nous nous considérons comme le personnage principal de l’histoire. Cette conviction n’est ni ridicule ni condamnable. Elle est même indispensable. Comment agir, aimer, construire, transmettre ou espérer sans avoir le sentiment que notre existence possède une signification particulière ? Pourtant, la pensée juive commence précisément là où cette certitude rencontre sa limite. Car si nous sommes peut-être les héros de notre vie, rien ne prouve que nous en soyons les auteurs. Nous écrivons quelques lignes du récit, mais nous ne tenons pas nécessairement la plume qui trace l’ensemble du livre.
La modernité occidentale a progressivement élevé l’homme au rang de maître absolu de son destin. Depuis plusieurs siècles, l’humanité nourrit l’espoir que la science, la technique, l’économie ou la politique finiront par lui donner le contrôle complet de son avenir. L’homme moderne ne veut plus seulement comprendre le monde ; il veut le remodeler. Il ne veut plus seulement traverser l’Histoire ; il veut la diriger. Le XXe siècle fut sans doute l’apogée de cette ambition. Le communisme prétendait fabriquer l’homme nouveau. Le nazisme prétendait fabriquer la race parfaite. Les idéologies révolutionnaires prétendaient réinventer l’humanité. Même les démocraties libérales ont parfois cru que l’abondance matérielle finirait par résoudre les grandes interrogations humaines. Or le XXIe siècle semble nous adresser un démenti sévère. Les guerres reviennent. Les empires se réveillent. Les certitudes s’effondrent. Les peuples doutent. Les sociétés se fragmentent. Les radicalismes prospèrent. L’antisémitisme renaît là où l’on jurait qu’il avait disparu. L’homme qui croyait tenir fermement le volant découvre soudain que la route lui échappe.
La Kabbale aurait-elle été moins surprise que nous ? Car elle enseigne depuis des siècles une idée dérangeante : le réel visible n’est qu’une infime partie du réel véritable. Ce que nous appelons l’Histoire n’est peut-être que la surface d’une histoire plus profonde. Derrière les événements, derrière les gouvernements, derrière les armées, derrière les crises économiques et diplomatiques, se déploient des dynamiques invisibles dont nous ne percevons que les conséquences. Nous observons les vagues mais ignorons les courants. Nous commentons les batailles mais comprenons rarement la guerre. Nous regardons les acteurs sans connaître le scénario. Le Zohar enseigne que le monde matériel est le vêtement d’une réalité plus profonde. Les maîtres de la Kabbale ne nient pas les causes politiques, économiques ou militaires. Ils refusent simplement d’y voir les seules causes. Lorsqu’une civilisation perd son équilibre intérieur, quelque chose finit toujours par apparaître à sa surface. Les fissures spirituelles précèdent souvent les fissures historiques.
C’est peut-être là que se situe la véritable crise de notre époque. Car ce que nous vivons n’est pas seulement une crise géopolitique. C’est une crise du sens. L’Occident ne sait plus exactement ce qu’il est. La famille est discutée. La transmission est fragilisée. La nation est contestée. L’autorité est soupçonnée. La vérité elle-même semble devenue relative. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de connaissances, d’autant de technologies, d’autant de moyens de communication. Et pourtant rarement elle aura semblé aussi désorientée. Nous savons presque tout. Sauf pourquoi nous vivons. Nous maîtrisons les outils mais nous avons perdu la boussole.
Les kabbalistes iraient plus loin encore. Selon eux, le monde n’avance pas de manière linéaire. Il progresse à travers des ruptures, des déséquilibres, des effondrements et des reconstructions. La pensée du Ari zal introduit ici l’une des notions les plus vertigineuses de la mystique juive : la Chevirat HaKelim, la brisure des vases. Pour que le monde puisse exister, la lumière divine infinie devait se déployer dans des réceptacles capables de la contenir. Mais certains de ces vases se brisèrent. Des étincelles de lumière se dispersèrent alors dans toute la création. Depuis lors, l’Histoire humaine est celle d’une réparation, d’un rassemblement, d’un Tikoun. L’homme ne vit donc pas dans un monde achevé. Il vit dans un monde blessé. Un monde fracturé. Un monde qui porte en lui les traces d’une cassure originelle.
À la lumière de cette idée, les convulsions de notre époque prennent une autre dimension. Les guerres, les affrontements idéologiques, les fractures culturelles, les tensions entre civilisations ne sont pas nécessairement les signes d’un monde qui s’effondre. Elles peuvent être les manifestations douloureuses d’un monde qui cherche sa réparation. Une naissance est toujours précédée de contractions. Une transformation profonde est toujours précédée de résistances. Lorsque l’ancien monde refuse de céder la place, il se crispe, se raidit, se défend. Peut-être assistons-nous précisément à cela. Peut-être notre époque n’est-elle pas seulement celle d’une crise. Peut-être est-elle celle d’une transition.
Dans cette confusion générale, Israël occupe une place singulière. Objectivement, rien ne justifie l’attention obsessionnelle que lui porte le monde. Israël est minuscule. Sa population représente une fraction infime de l’humanité. Son territoire est plus petit que de nombreuses régions du globe. Et pourtant les regards convergent vers Jérusalem avec une intensité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Chaque décision israélienne devient un débat mondial. Chaque guerre israélienne devient une affaire universelle. Chaque faute israélienne devient un scandale planétaire. Pourquoi ? Parce que la question israélienne dépasse probablement Israël lui-même.
Depuis Abraham, le peuple juif porte une idée que les civilisations ont souvent eu du mal à accepter : l’homme n’est pas Dieu. Cela paraît simple. C’est pourtant révolutionnaire. Pharaon se prenait pour un dieu. Les empereurs romains se prenaient pour des dieux. Les idéologies modernes ont voulu remplacer Dieu. Les totalitarismes du XXe siècle ont voulu écrire eux-mêmes le scénario de l’Histoire. Israël, depuis quatre millénaires, répète inlassablement le contraire. L’homme possède une dignité immense, mais il n’est ni l’origine ni la finalité ultime du monde. Il existe au-dessus de lui une transcendance qui limite sa puissance et fonde sa responsabilité.
Cette idée dérange profondément. Elle dérange les tyrans. Elle dérange les idéologues. Elle dérange parfois les démocraties elles-mêmes. Car accepter une transcendance revient à reconnaître que tout n’est pas permis. Or notre époque supporte de moins en moins les limites. Elle préfère les droits aux devoirs, les désirs aux responsabilités, les émotions aux vérités. Le peuple juif rappelle au contraire qu’il existe une loi plus ancienne que les majorités, plus durable que les régimes et plus élevée que les passions du moment.
La Kabbale ajoute une autre notion essentielle : celle du Hester Panim, le voilement de la Présence divine. Il existe des périodes où Dieu semble absent. Non qu’Il disparaisse, mais Il se retire derrière un voile. Sa présence devient moins visible. L’homme est alors placé devant une responsabilité redoutable : agir sans voir clairement. Cette idée résonne avec une force particulière aujourd’hui. Combien de personnes regardent les guerres, les massacres, les attentats, les souffrances et se demandent où est Dieu ? La question traverse toute l’Histoire juive. Elle était présente lors de la destruction des Temples. Elle accompagnait les expulsions, les pogroms et les inquisitions. Elle hantait les survivants de la Shoah. Elle revient après chaque tragédie.
La réponse kabbalistique est paradoxale. Dieu est parfois présent précisément dans Son absence apparente. Car si Sa présence s’imposait avec une évidence absolue, la liberté humaine disparaîtrait. Le monde deviendrait un théâtre mécanique. L’homme n’aurait plus à choisir. Le voile est donc nécessaire. L’obscurité possède elle aussi une fonction. Le silence divin n’est pas toujours un abandon. Il est parfois une pédagogie. L’homme doit apprendre à marcher avant de voir. À choisir avant de comprendre. À croire avant de savoir.
C’est peut-être ce qui rend notre époque si difficile. Nous voudrions comprendre immédiatement ce que nous vivons. Nous voudrions connaître la fin du film avant d’avoir vu la dernière scène. Mais les contemporains ne comprennent presque jamais pleinement leur époque. Les Hébreux sortant d’Égypte ignoraient qu’ils participaient à un événement fondateur. Les exilés de Babylone ignoraient qu’ils préparaient une renaissance. Les survivants des camps ignoraient qu’ils assisteraient à la renaissance de la souveraineté juive. Nous regardons toujours l’Histoire depuis le milieu du récit. Jamais depuis sa conclusion.
C’est pourquoi les guerres actuelles doivent être observées avec humilité. Nous pouvons analyser. Nous pouvons juger. Nous pouvons agir. Mais nous devons également accepter que quelque chose nous échappe. Je défendrai toujours Israël. Non parce qu’Israël serait exempt d’erreurs. Aucune nation ne l’est. Non parce qu’Israël serait moralement parfait. Aucun peuple ne l’est. Je défendrai Israël parce que son existence constitue l’une des plus extraordinaires énigmes de l’Histoire humaine. Quel autre peuple a survécu à tant d’empires ? Quel autre peuple a traversé tant d’exils ? Quel autre peuple a conservé sa langue, sa mémoire, ses textes et son identité après deux millénaires de dispersion ? À travers toutes ses vicissitudes, Israël semble rappeler au monde une vérité que celui-ci préfère souvent oublier : l’Histoire ne se réduit pas à la force. Les empires passent. Les idéologies passent. Les modes intellectuelles passent. Les prophéties de disparition passent elles aussi. Israël demeure.
Peut-être sommes-nous effectivement les premiers rôles de notre existence. Peut-être même les peuples jouent-ils eux aussi un rôle singulier dans le grand théâtre de l’Histoire. Mais aucun d’entre eux n’est l’Auteur. La véritable sagesse consiste peut-être à accepter cette limite. À agir comme si tout dépendait de nous tout en sachant que tout ne dépend pas de nous. Les guerres actuelles nous bouleversent parce que nous ne voyons que le chapitre en cours. La Kabbale nous invite à une autre posture : regarder les ténèbres sans les nier, regarder le monde sans désespérer et regarder Israël sans le réduire à une simple réalité géopolitique.
Depuis cinquante-huit siècles, le peuple juif avance entre lumière et obscurité, entre exil et retour, entre voilement et dévoilement, entre peur et espérance. Et si l’Histoire nous a appris quelque chose, c’est peut-être ceci : lorsque le scénario paraît incompréhensible, ce n’est pas nécessairement qu’il est absurde. C’est peut-être simplement que nous ne sommes pas assis à la place de l’Auteur. Mais il est une chose que les siècles semblent confirmer avec une étonnante constance : si le récit de l’humanité possède une direction, si les crises de notre temps participent d’un vaste mouvement de réparation, si le monde avance malgré ses fractures vers un dévoilement encore invisible, alors le peuple d’Israël n’y tient pas un rôle secondaire. Il occupe l’une des places centrales du récit. Non comme maître de l’Histoire, mais comme témoin de son sens. Non comme propriétaire de la lumière, mais comme gardien d’une étincelle confiée depuis Abraham. Et c’est peut-être pour cela que, malgré les persécutions, malgré les exils, malgré les guerres et les prophéties répétées de disparition, Israël demeure au cœur des interrogations du monde : parce que dans le grand mystère du scénario humain, le peuple d’Israël tient encore, et plus que jamais, un rôle Majeur.
© Serge Siksik

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