Quand la force prétend devenir raison
Quand la force prétend devenir raison, l’antisémitisme apparaît pour ce qu’il est : l’incarnation historique, symbolique et métaphysique de la violence pure.
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Il y a dans le monde juif un souffle qui monte. Un souffle de colère.
De Israël aux États-Unis, de la France au Royaume-Uni, d’Europe en Amérique, un même sentiment se répand : celui d’avoir compris, une fois de plus, une vieille leçon de l’Histoire. Une leçon que les Juifs connaissent depuis deux mille ans.
Lorsque les intérêts supérieurs sont invoqués, lorsque les calculs diplomatiques deviennent prioritaires, lorsque les équilibres géopolitiques doivent être préservés — lorsque, en somme, les intérêts économiques entrent en jeu —, le Juif devient soudainement variable d’ajustement.
Toujours au nom d’une noble cause. Toujours au nom d’un prétendu intérêt général. Toujours au nom d’un bien supérieur qui justifierait quelques sacrifices.
Et l’Histoire recommence.
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Hier, on expliquait qu’il fallait préserver l’unité nationale. Aujourd’hui, on invoque la stabilité internationale. Hier, c’était la raison d’État. Aujourd’hui, c’est la raison économique. Le vocabulaire change. Le mécanisme, lui, demeure.
La trahison ne se présente jamais comme une trahison. Elle parle le langage de la modération, de la responsabilité, de la prudence et du réalisme. Elle prétend agir pour le bien. Toujours.
Combien de fois a-t-on soutenu que les Juifs portaient une part de responsabilité dans ce qui leur arrivait ? Combien de fois a-t-on préféré expliquer la haine plutôt que de condamner les haineux ? Hier, c’était l’accusation de double loyauté. Avant-hier, le cosmopolitisme. Aujourd’hui, le manque d’universalisme. Demain, on trouvera autre chose.
Car l’antisémitisme possède une caractéristique singulière : il se recycle sans cesse sous des formes nouvelles tout en conservant sa structure profonde. Il change de vocabulaire, rarement de logique.
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Et lorsqu’il revient, il est souvent accompagné d’une autre constante : la solitude.
Les alliances sont fragiles. Les amitiés politiques, circonstancielles. Les solidarités proclamées ont une date d’expiration. Lorsque les intérêts divergent, les principes s’effacent rapidement.
L’épisode actuel, quels que soient les jugements que chacun peut porter sur ses détails, réveille cette mémoire historique. Une mémoire faite moins de colère que de lucidité.
La véritable leçon n’est peut-être pas que les autres trahissent. La véritable leçon est qu’aucun peuple ne peut déléguer entièrement sa sécurité, son destin ou sa survie à autrui. Les Juifs l’ont appris à travers les siècles. Ils l’ont payé cher. Très cher.
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Mais la colère qui s’exprime aujourd’hui porte également un message. Celui d’un refus.
Le refus de redevenir les figurants passifs de leur propre histoire. Le refus d’accepter que l’antisémitisme soit minimisé, relativisé ou excusé. Le refus de croire que les vieilles leçons ont disparu parce qu’elles sont formulées dans un langage nouveau. Et surtout, le refus d’être dupes.
Car la différence essentielle avec d’autres époques est là : les Juifs d’aujourd’hui ne sont plus sans voix. Ils ne sont plus sans défense. Ils ne sont plus condamnés à subir en silence les décisions prises pour eux par d’autres.
Ils ont retrouvé une souveraineté, une capacité d’action et une conscience historique que leurs persécuteurs avaient longtemps tenté de leur confisquer.
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Malheur au pays où le droit est perverti et où la justice sert l’injustice
— L’Ecclésiaste
Car lorsqu’une société commence à justifier la haine au lieu de la combattre, lorsqu’elle excuse les persécuteurs tout en suspectant les victimes, ce ne sont pas seulement les Juifs qui sont en danger. C’est la justice elle-même.
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Au nom de tous les nôtres — de ceux qui furent chassés, expulsés, humiliés ou massacrés au fil des siècles, de ceux qui furent sacrifiés sur l’autel des prétendus intérêts supérieurs, des raisons d’État ou des nécessités économiques, de ceux qui vivent aujourd’hui sous la menace, l’insulte ou la haine, et surtout de ceux qui viendront après nous :
Nous ne nous tairons pas.
Nous ne détournerons pas le regard.
Nous ne consentirons pas à notre effacement.
Car la mémoire n’est pas un fardeau : elle est une responsabilité. Nous savons ce que coûte le silence. Nous savons où mène l’indifférence. Nous savons que chaque concession faite à la haine finit toujours par nourrir davantage la haine.
L’Histoire n’est jamais terminée. Mais elle n’est plus la même.
Les empires sont tombés. Les persécuteurs ont disparu. Les idéologies de haine se sont succédé.
Et pourtant nous sommes toujours là.
Vivants. Debout. Et déterminés à le rester.
© Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales, Conseil en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats, et notamment pays émergents, et les grandes entreprises, Chercheur indépendant en histoire des systèmes et géopolitique des cultures.

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