Brève rencontre avec Lisa Vapné et Pierre Sagy

Brève rencontre… avec ces deux chercheurs pour décrypter la genèse de leur travail ayant abouti à un livre à quatre mains, remarquable d’intelligence et de précision.
Cette rencontre est suivie par une analyse résumée du livre et par l’exploration rapide de deux thèmes majeurs de l’antisémitisme plurimillénaire : le mythe de l’éternel étranger – le « Juif errant » – et la mutation séculaire du rapport à l’argent des Juifs tel qu’il ne cesse d’être exploité par les antisémites de tous poils.
DB
L’interview : « Le ressentiment est un moteur puissant«
Tribune Juive : Parlons de votre ouvrage, Brève histoire des croyances et préjugés antisémites, paru au Seuil. Pour commencer, pouvez-vous nous expliquer la structure de ce livre ? Pourquoi avoir choisi dix grands thèmes plutôt qu’un ordre chronologique classique ?
Pierre Savy : Il nous a paru clair que la structure serait déterminée par notre objet d’étude : les croyances et les préjugés, et non une simple chronique des violences. Contrairement à d’autres livres récents qui cherchent une explication générale ou qui sont « à charge » politiquement, nous voulions décrire ces mécanismes et faire leur histoire. Nous avons donc identifié une dizaine de grands thèmes qui permettent d’embrasser la longue durée sans s’enfermer dans une frise chronologique rigide.
Lisa Vapné : C’est un livre qui se veut un travail d’éducation populaire. Il ne s’agit pas d’alerter ou de pointer du doigt, mais de fournir des outils pour comprendre comment ces idées se construisent et prospèrent.
TJ : Justement, parlons du titre. Vous distinguez « croyances » et « préjugés ». Pourquoi cette précision ?
PS : Au départ, nous travaillions sur la notion de préjugé, qui est un jugement porté avant l’expérience empirique. Mais nous nous sommes rendu compte que certains thèmes majeurs ne rentraient pas dans ce cadre. L’accusation de déicide (l’idée que tous les Juifs sont coupables de la mort de Jésus), par exemple, n’est pas un simple stéréotype : c’est une croyance, une construction théologique profonde.
LV : Autre exemple, le complotisme. Celui-ci relève davantage de la croyance en une entité monolithique juive qui dominerait le monde que du préjugé classique, d’un lien particulier entre les Juifs et l’argent.
TJ : On dit souvent que l’antisémitisme est le « thermomètre » d’une société en crise. Est-ce que chaque période de chaos ou d’instabilité (politique, économique, géopolitique, etc.) produit mécaniquement une flambée antijuive ?
LV : Ce n’est pas toujours mécanique. En période de crise, l’hostilité se cristallise souvent sur les Juifs, mais il faut aussi dézoomer : ces moments s’accompagnent d’une montée globale de la xénophobie. Aujourd’hui, on assiste à l’évidence à une radicalisation des esprits, dont l’antisémitisme est une des formes.
PS : C’est vrai, mais il y a un continuum. Si les manifestations violentes varient (massacres au Moyen Âge, industrie de la mort nazie, ou meurtres ou brutalités commises par des délinquants aujourd’hui), l’arsenal thématique utilisé par l’antisémite reste plus stable à travers les siècles : dans la longue durée, il y a des évolutions, des préjugés qui apparaissent et d’autres qui disparaissent ou se raréfient, mais il y a aussi beaucoup de continuités.
TJ Vous abordez un point sensible : le ressentiment. L’idée que les Juifs seraient des « privilégiés » qui confisqueraient la parole ou le pouvoir.
LV : Oui, le ressentiment est un moteur puissant. On le voit aujourd’hui dans les attaques contre certaines figures intellectuelles juives à qui l’on reproche d’avoir un « micro » alors que d’autres s’estiment invisibilisés. C’est une logique qui s’apparente à de la jalousie, qui s’appuie sur une « grammaire » antisémite ancienne, même si ceux qui la ressentent n’ont pas toujours conscience d’être antisémites.
PS : Il y a aussi ce préjugé tenace sur l’argent. Pourtant, en France, le taux de pauvreté dans certaines franges de la communauté juive est bien réel, mais il est balayé par le fantasme du « Juif riche ».
TJ : Un autre motif structurel que vous analysez est celui du séparatisme ou de la misanthropie. Les Juifs sont accusés de vouloir rester entre eux.
PS : Il s’agit là d’une accusation très ancienne qui sert à justifier la haine : « je les déteste parce qu’ils détestent l’humanité ». On reproche aux Juifs leur fidélité à des lois rituelles (nourriture, endogamie). Même dans une société laïque, le fait de manger différemment ou d’afficher des signes particuliers est perçu par certains comme une agression contre le « vivre-ensemble ».
TJ : Une partie substantielle de l’antisémitisme contemporain, surtout dans la foulée du 7 octobre, provient du monde musulman et du sein de l’immigration maghrébine en France. En quoi cet antisémitisme se distingue-t-il historiquement de la matrice chrétienne que vous évoquez longuement dans le livre ?
LV : Il y a une distinction fondamentale à faire dès le départ : l’antisémitisme n’est pas aussi « matriciel » dans l’islam qu’il l’a été dans le christianisme dès l’origine. La grande différence réside dans l’absence de l’accusation de déicide (l’accusation faite aux Juifs d’avoir collectivement tué le « christ »), qui est fondamentale dans l’hostilité chrétienne. Historiquement, en terre d’Islam, le Juif n’était pas perçu comme une figure satanique ou puissante, mais plutôt comme un être faible et méprisé, cantonné au statut de dhimmi (un protégé de seconde zone soumis à impôts particuliers et restrictions).
PS : Ce regard a beaucoup évolué au cours du XXe siècle. Avec la création de l’État d’Israël en 1948 et surtout après la guerre des Six Jours en 1967, la figure du Juif a muté : on est passé du Juif « chétif » au Juif « dominateur ». C’est à ce moment-là que des motifs antisémites typiquement chrétiens, comme le crime rituel ou le complot mondial, ont été importés et réutilisés dans le monde arabo-musulman pour mobiliser dans l’opposition contre le projet sioniste et pour expliquer les défaites militaires face à Israël.
TJ : Et qu’en est-il aujourd’hui du contexte spécifique de la France et de l’immigration maghrébine ? Vous parlez d’un antisémitisme nourri par le ressentiment.
LV : Absolument. En France, cet antisémitisme s’est cristallisé à partir des années 1960 autour d’une logique de jalousie sociale et politique. Il y a ce vieux grief lié au décret Crémieux (NDA : qui a donné la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie en 1870 et non aux musulmans), qui a généré l’idée que les Juifs seraient des « privilégiés » de la République par rapport aux Algériens non juifs. Ce ressentiment est ravivé par un sentiment d’injustice : certains jeunes issus de l’immigration ont l’impression que les Juifs sont privilégiés.
PS : Il convient cependant d’être très prudent et de ne pas essentialiser l’analyse. Si les violences antisémites les plus graves de ces vingt-cinq dernières années en France ont été le fait de personnes se réclamant de l’islam, cela relève de l’islamisme radical et non de l’ensemble de la religion musulmane. C’est un antisémitisme qui se veut politique, se parant souvent des vertus de l’antiracisme ou de la lutte « décoloniale » afin de rendre ses préjugés plus acceptables dans le débat public. On observe alors une « binarisation » des esprits, le Juif étant systématiquement renvoyé au camp des « dominants ».
TJ : Pour finir, nous vivons une période où l’antisémitisme se déplace sur de nouveaux terrains, comme l’écologie ou la sexualité (avec des noms d’artistes ou d’intellectuels pour certains jetés en pâture sans encore que la Justice ait eu le temps de s’exprimer). Cela dit quoi spécifiquement de notre époque ?
LV : Sur l’écologie, on voit en effet apparaître des critiques sévères contre l’abattage rituel ou la circoncision au nom de la protection des animaux ou de la nature. C’est un terrain récent où le Juif est désigné comme le « mauvais élève » de la modernité écologique.
PS : Quant aux tropes sur la lubricité, ils réactivent de vieux préjugés sur le corps et le rapport au plaisir. On utilise des listes de noms pour suggérer une sorte de travers collectif, ce qui est une forme d’essentialisation pure.
(Propos recueillis par DB)
« Brève histoire des croyances et préjugés antisémites », un livre d’historiens exigeant et utile – Par David Bensimha
Depuis le 7 octobre 2023, l’hostilité antijuive, le déferlement des discours haineux et des violences font notre actualité au quotidien. C’est pourquoi, plus que jamais, il semble nécessaire d’avoir une compréhension globale des mécanismes de la haine qui alimentent ce torrent boueux.
Dans leur dernier ouvrage, « Brève histoire des croyances et préjugés antisémites », l’historien médiéviste Pierre Savy et la spécialiste du monde juif Lisa Vapné proposent une enquête magistrale retraçant deux mille ans de représentations mentales et de discours hostiles.
En distinguant rigoureusement les préjugés (jugements portés sans expérience) des croyances plus profondes (théologiques ou mythiques), les auteurs mettent en lumière la plasticité de ces schèmes qui, bien qu’anciens, ne cessent de se réinventer dans nos sociétés contemporaines.

L’ouvrage
« Brève histoire des croyances et préjugés antisémites », publié aux éditions du Seuil en avril dernier, propose une enquête approfondie sur la logique et la généalogie des représentations hostiles aux Juifs.
Loin d’être une simple chronique des persécutions ou des massacres, ce livre se concentre sur ce qui précède le passage à l’acte : les discours, les imaginaires et les schèmes mentaux qui façonnent la figure du « Juif » dans l’esprit antisémite.
Ce travail est le fruit de la collaboration entre deux spécialistes reconnus :
- Pierre Savy, historien médiéviste, spécialiste des communautés juives d’Italie.
- Lisa Vapné, docteure en sciences politiques et spécialiste du monde juif d’Europe orientale.
Objectifs et méthodologie
Le livre se distingue par son approche de la longue durée, embrassant plus de deux mille ans d’histoire, de l’Antiquité à nos jours. Les auteurs insistent sur la distinction entre préjugés (jugements portés sans expérience empirique) et croyances (constructions plus vastes, comme l’accusation plurimillénaire de déicide) pour cartographier l’arsenal antisémite.
L’un des fils conducteurs majeurs est la mise en lumière de la plasticité et de la réversibilité de ces motifs : les Juifs y sont dépeints de manière contradictoire, tour à tour « riches ploutocrates » ou « bolchéviques révolutionnaires », « séparés » du monde ou « infiltrés » au cœur du pouvoir.
Les principaux thèmes explorés
L’ouvrage s’articule autour de dix chapitres thématiques explorant les grands « motifs » de l’hostilité :
- Le séparatisme et la misanthropie : Ce motif, considéré comme l’un des plus structurants, accuse les Juifs d’être incapables de s’intégrer à la communauté commune par fidélité à leurs lois rituelles.
- La croyance au peuple déicide : Bien qu’officiellement abandonnée par l’Église catholique depuis Vatican II, l’idée d’une culpabilité éternelle des Juifs dans la mise à mort de Jésus continue d’irriguer les sociétés sécularisées. Et même, parfois, de faire une irruption inattendue dans le discours politique (se souvenir de la « sortie » de Jean-Luc Mélenchon lors d’une interview sur France Télévisions).
- Le rapport à l’argent et au pouvoir : Les auteurs retracent l’évolution de ce mythe, de la figure médiévale de l’usurier au fantasme contemporain du banquier dominant la finance internationale.
- L’invention du corps juif et le genre : Le livre analyse comment l’iconographie a progressivement « enlaidi » le corps masculin juif (nez crochu, morphologie spécifique) et exploré des modèles de masculinité perçus comme « efféminés » par contraste avec les idéaux guerriers occidentaux.
- Le complot et la subversion : De l’accusation de judaïser en secret au XVe siècle à la diffusion mondiale des Protocoles des Sages de Sion, le Juif est perçu comme un agent occulte cherchant à détruire les nations.
- La double allégeance et l’antisionisme : Les auteurs abordent les formes les plus contemporaines de l’antisémitisme, notamment le glissement de la critique politique d’Israël vers des schèmes antisémites classiques dans lesquels le Juif est systématiquement ramené à une « anomalie » historique.
- Les préjugés positifs : Un chapitre pour le moins original est consacré au « philosémitisme », montrant que l’admiration pour une supposée intelligence supérieure ou un talent inné procède de la même logique d’essentialisation que l’antisémitisme.
Un ouvrage passionnant qui vise à fournir des outils scientifiques et historiques pour déconstruire des mythes qui, bien qu’anciens, conservent une redoutable capacité à se réactiver dans les crises du présent.
- Brève histoire des croyances et préjugés antisémites, de Pierre Savy et Lisa Vapné, Editions du Seuil, Collection « La couleur des idées », 288 pages, 19€.
© David Bensimha
[Deux thèmes parmi d’autres…]
Le « Juif errant »
Particulièrement intéressant est le motif du « Juif errant » considéré d’un point de vue historique comme l’un des trois piliers de l’iconographie antisémite, aux côtés de l’usure et du crime rituel.
Son évolution montre une grande plasticité, se transformant selon les époques pour refléter les angoisses des sociétés qui l’utilisent.
Voici les grandes étapes de son évolution :
- Origine médiévale : Le mythe se fixe au Moyen Âge et représente le Juif comme un être condamné à l’errance éternelle. Cette figure sert alors à matérialiser l’idée d’un peuple « témoin » et châtié, dépossédé de sa souveraineté après la destruction du Temple.
- La figure de l’« éternel étranger » : Avec le temps, le motif évolue vers la représentation du Juif comme un « étranger intérieur ». Même lorsqu’il est présent physiquement dans une société, il est perçu comme fondamentalement « autre » et incapable de s’intégrer.
- L’image du « métèque » au XXe siècle : Dans le cinéma français des années 1930, ce motif se manifeste à travers des personnages aux noms et accents étranges. L’idée centrale est de souligner que, même naturalisé, le Juif n’est pas un « vrai Français » et reste lié à une origine étrangère suspecte.
- Mutation vers le « séparatisme » : Les historiens Pierre Savy et Lisa Vapné lient ce motif au concept plus large de séparatisme. Le Juif errant devient celui qui, par fidélité à ses propres lois rituelles, refuserait d’entrer dans la « communauté commune ». C’est un préjugé qualifié de « structurel » car il survit à travers les siècles sous des formes renouvelées.
- Déclin ou persistance ? : Si certaines sources estiment que le mythe traditionnel du Juif errant a fini par s’estomper au profit d’autres motifs comme celui de l’argent, d’autres soulignent que le schème de l’« éternel étranger » reste un ressort puissant de l’hostilité contemporaine, capable d’être réactivé dans des contextes de crise.
Le Juif et l’argent : construction et métamorphoses d’un mythe
Le préjugé liant les Juifs à l’argent est aujourd’hui considéré par Pierre Savy et Lisa Vapné comme le motif le plus « massif » et le plus présent dans la société contemporaine.
Pourtant, contrairement à une idée reçue, ce stéréotype n’est pas éternel : il est apparu relativement tardivement dans l’histoire.
- Une origine historique et économique : Ce motif se fixe au Moyen Âge central (XIIe-XIIIe siècles). Il résulte de macro-phénomènes économiques : alors que l’Occident a un besoin croissant de liquidités, l’Église interdit aux chrétiens le prêt à intérêt (assimilé à l’usure). Parallèlement, les Juifs sont progressivement exclus de la propriété foncière et des métiers organisés en guildes (qui imposent un serment chrétien). Ils sont alors poussés par les autorités vers les métiers d’argent et le commerce spécialisé.
- L’ancrage religieux : Le préjugé s’appuie sur la figure de Judas Iscariote, qui trahit Jésus pour trente pièces d’argent. Cette superposition fait de l’argent non seulement un outil économique, mais un instrument de corruption et un « agent satanique » dans l’esprit de l’époque.
- La mutation des figures : L’iconographie a suivi l’évolution du capitalisme. On est passé de la figure médiévale de l’usurier (souvent représenté avec une balance truquée) au courtier en perruque du XVIIIe siècle, puis au banquier obèse (incarné par le fantasme autour de la dynastie Rothschild) symbolisant la finance internationale.
- La plasticité du mythe : Le propre de ce préjugé est sa capacité à être utilisé de manière contradictoire. Le Juif est accusé d’être le « riche ploutocrate » dominant la finance mondiale, mais aussi, selon les besoins du discours, le « bolchévique révolutionnaire » cherchant à détruire l’ordre établi, Marx et Rothschild étant en quelque sorte les deux faces d’une même médaille.
- Décalage avec la réalité sociologique : Les auteurs insistent sur le gouffre entre le fantasme du « Juif riche » et la réalité.
Aujourd’hui, ce motif survit sous des formes renouvelées, alimentant les théories du complot (domination occulte par les médias et la finance) ou se déplaçant sur le terrain de la critique de l’État d’Israël, perçu comme une puissance financièrement dominatrice.
Pour aller plus loin :
Écouter le passage de Lisa Vapné et Pierre Savy le 18 avril dans le podcast de France Inter, au micro de Thomas Snegaroff : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-face-a-face/le-grand-face-a-face-du-samedi-18-avril-2026-5242834

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