Pour reconstruire la France que nous aimons, la France qui s’aime
Richard Abitbol
« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
— Albert Camus (Sur une philosophie de l’expression, 1944)
« Le monde est dangereux à vivre non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. »
— Albert Einstein
— Jacques-Bénigne Bossuet (Histoire des variations des Églises protestantes)
« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. »
L’affaire Luc Ferry, cristallisée par les passes d’armes entre Frédéric Sroussi et Élie Chouraqui dans les colonnes de Tribune Juive, puis disséquée par l’analyse de Nataneli Lizée, dépasse la simple querelle d’intellectuels ou la énième polémique de plateau de télévision. Elle est le symptôme éclatant d’une pathologie contemporaine qui ronge notre espace public. Elle met en lumière une réalité brute : aujourd’hui, dans notre pays, dénoncer l’antisémitisme est devenu un parcours d’obstacles, et se dire philosémite exige un courage presque sacrificiel. Les modérés meurent de n’être pas aimés ; les autres s’enferment dans l’autocensure.
Le texte de Nataneli Lizée a le mérite de la rigueur lorsqu’il dénonce la méthode Sroussi, cette « herméneutique accusatoire » qui consiste à traduire à charge plutôt qu’à lire, à transformer une maladresse sémantique en une structure de haine. Lizée a raison de rappeler que la possibilité d’un masque ne prouve pas que tout visage soit un masque, et que suspecter la nuance, c’est interdire la pensée.
Mais cette analyse objective, aussi juste soit-elle, se heurte à un mur que la froideur méthodologique ne peut seule abattre : celui d’une sensibilité collective légitimement exacerbée. Car lorsque le climat ambiant atteint un niveau de toxicité que notre pays n’avait plus connu depuis les heures les plus sombres de Vichy, l’objectivité même devient suspecte. Les phrases blessent parce que les corps et les âmes sont déjà meurtris.
Pour comprendre l’affaire Ferry, il faut plonger au cœur du double niveau d’antisémitisme qui structure l’époque.
D’un côté, le vieux fonds culturel n’a pas disparu : l’essentialisation millénaire, les clichés sur l’argent, la double allégeance dorment toujours dans l’inconscient collectif. De l’autre, l’antisémitisme contemporain a trouvé son paravent idéologique : la diabolisation d’Israël. Un renversement cognitif total s’est opéré sous nos yeux. Israël se retrouve coupable, même lorsqu’il est la victime d’une tentative génocidaire et d’un massacre de masse. Lorsqu’il subit l’horreur, l’indignation du monde est mise sous conditions ; lorsqu’il se défend, sa défense est instantanément requalifiée en crime intrinsèque. On exige de lui ce qu’on n’a jamais exigé d’aucune nation au monde : être une victime parfaite, c’est-à-dire une victime passive.
C’est précisément ici que se niche le nœud de la polémique Ferry, et la raison pour laquelle il s’est cru obligé de convoquer le nom de Benyamin Netanyahou pour justifier son doute. Pourquoi cette focalisation obsessionnelle ? Pourquoi un intellectuel français doit-il se positionner par rapport au Premier ministre israélien pour parler de l’antisémitisme en France ?
La réponse est d’une hypocrisie politique consommée. Pour couvrir leur hostilité ou leur gêne face au droit d’Israël à exister et à se défendre, les « bons esprits » de notre époque ont trouvé l’exutoire idéal. On n’accable pas les Israéliens, on accable l’homme qui les représente. Netanyahou devient la caution morale, le joker sémantique qui permet d’exprimer une réprobation globale sans en porter le stigmate.
Cette hyper-focalisation est un test projectif. Le conflit israélo-palestinien est devenu l’écran sur lequel l’Occident projette ses propres névroses, ses culpabilités post-coloniales et ses haines refoulées. Où étaient ces belles consciences universelles, ces indignations sélectives, ces pétitions et ces blocages académiques au moment des massacres au Darfour, du génocide au Rwanda, ou des tragédies sans fin au Congo ? Ce silence assourdissant face aux drames du monde trahit la nature réelle de l’obsession actuelle.
Mais pourquoi les Juifs ? Pourquoi Israël ?
Parce qu’Israël est devenu, pour une partie de l’Occident, le théâtre commode d’une grande opération de déculpabilisation historique. La Shoah demeure une faute trop lourde à porter, non seulement pour l’Allemagne nazie, mais pour toute une Europe qui sut trop souvent regarder ailleurs, collaborer, livrer, dénoncer, ou simplement se taire. Alors, pour alléger ce poids, une tentation sourde s’est installée : faire des anciens condamnés à mort les nouveaux accusés de l’Histoire.
Si les Juifs, une fois souverains, peuvent être présentés comme des bourreaux ; si Israël peut être décrit comme l’héritier moral de ceux qui voulurent l’anéantir ; si la victime d’hier peut être transformée en coupable absolu d’aujourd’hui, alors la culpabilité européenne devient plus respirable. Elle se renverse. Elle se dissout. Elle se pardonne à elle-même.
C’est ici que l’affaire devient véritablement projective. Comme dans Le Comte de Monte-Cristo, lorsque le geste de Morcerf trahit la faute enfouie — cette main qui essuie un sang invisible sur son front — l’obsession contemporaine d’Israël trahit une culpabilité qui ne s’avoue pas. Ce n’est pas Israël que l’Occident regarde vraiment : c’est son propre passé, mais défiguré, transféré, projeté sur le visage de ceux qu’il n’a pas su sauver.
Le procès permanent d’Israël est devenu pour certains la lessive morale de Vichy. Plus Israël est accusé, plus l’Europe se croit absoute. Plus le Juif souverain est diabolisé, plus le lâche d’hier peut se rêver juge d’aujourd’hui
L’antisionisme obsessionnel n’efface pas la culpabilité européenne ; il en est le symptôme le plus visible.
Le cas Ferry révèle ainsi une parole publique totalement sous surveillance. Entre la condamnation hâtive de Sroussi et la défense formaliste de Lizée, se dessine la tragédie de l’autocensure. À force de marcher sur des œufs, à force de vouloir anticiper les procès en sorcellerie, les esprits libres finissent par produire des formules bancales, des lapsus ou des acrobaties rhétoriques pour complaire au « code » attendu par chaque camp.
Mais l’époque ne tolère plus les approximations. La nuance n’est pas une faiblesse, elle est la condition de la justice. En dilatant le mot antisémitisme pour y inclure la moindre critique politique, on vide le concept de sa substance et on insensibilise l’opinion. Et lorsque les mots ne tranchent plus, ce sont les véritables antisémites qui respirent.
Face à la sédimentation des haines et au renoncement de l’intelligence, nous n’avons plus le luxe de la légèreté.
L’affaire Ferry, à travers le prisme des analyses de Sroussi, Chouraqui et Lizée, ne se referme pas sur une simple querelle de mots. Elle nous projette face à un abîme éthique et historique. Lorsque la parole publique se fracture entre le trébuchet du soupçon systématique et l’esquive de la prudence poltronne, c’est l’avenir même de notre espace démocratique qui s’assombrit.
Si nous laissons ce mécanisme s’installer, la projection de notre trajectoire collective est tristement prévisible : un désert intellectuel où ne subsisteront que les clameurs des fanatiques et le silence des effrayés. L’autocensure des modérés n’est jamais un rempart ; elle est le tapis rouge déroulé sous les pas des extrémismes. Quant au lapsus, il n’est plus l’expression d’une liberté maladroite, mais le symptôme d’une pensée terrorisée par sa propre ombre.
Nous devons regarder la réalité en face. Face à la sédimentation des haines, au cynisme des indignations sélectives et au renoncement programmé de l’intelligence, le confort de l’approximation nous est désormais interdit. La responsabilité de l’intellectuel, du citoyen, de l’homme de conscience, est de restaurer la clarté là où d’autres cherchent le chaos.
A-t-on le droit au lapsus, ou à l’autocensure quand un fléau comme l’antisémitisme devient un tsunami qui emporte justice et conscience humaine ?
La réponse est non. Face au tsunami, la clarté sémantique et le courage moral ne sont plus des options académiques : ils sont notre ultime digue de civilisation.
© Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats, et notamment pays émergents, et les grandes entreprises.
Richard Abitbol est Chercheur indépendant en histoire des systèmes et géopolitique des cultures

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