La guerre hybride que le Bélarus poursuit à destination de l’UE, comme laboratoire périphérique de la stratégie russe, est peu évoquée.
On l’oublierait presque, tant l’Ukraine occupe le devant de la scène. Pourtant, ce petit état satellite de Moscou, joue un double rôle : état-tampon et laboratoire en matière du conflit avec l’UE qui est à sa frontière coté polonais.
Les faits :
Une conflictualité grise devenue doctrine
La guerre hybride menée par le Bélarus depuis 2020 ne relève ni de l’improvisation ni de réactions épidermiques aux sanctions occidentales. Elle constitue une doctrine de conflictualité grise, assumée, progressive et soigneusement calibrée pour rester sous le seuil du conflit armé tout en produisant des effets politiques, sécuritaires et psychologiques tangibles. Sous la direction d’Alexandre Loukachenko, Minsk a démontré sa capacité à combiner des instruments non militaires — migration, criminalité organisée, violations aériennes, désinformation — afin de tester la résilience occidentale et d’aligner son action sur les priorités stratégiques de Moscou, tout en conservant une marge de déni et de manœuvre.
Cette stratégie se déploie en deux phases distinctes mais complémentaires. La première (2021–2024) a consisté à transformer l’immigration clandestine en arme politique dirigée contre les frontières orientales de l’Union européenne. La seconde (2025) a introduit une innovation tactique : l’usage de ballons-sondes et d’incidents aériens pour perturber l’espace aérien balte et fragiliser la sécurité de l’aviation civile. Loin d’être disjointes, ces phases participent d’un même objectif : maintenir une pression constante, asymétrique et difficilement attribuable sur l’UE et l’OTAN.
Phase I – La migration instrumentalisée : du levier diplomatique à l’arme hybride
La crise migratoire de 2021 aux frontières de la Pologne, de la Lituanie et de la Lettonie intervient dans un contexte précis : l’isolement diplomatique du Bélarus après l’élection présidentielle contestée de 2020 et l’atterrissage forcé du vol Ryanair FR4978. Les sanctions européennes, ciblant notamment des entreprises emblématiques comme BELAZ ou MAZ, ont été perçues par Minsk comme une atteinte directe au cœur du régime.
La réponse de Loukachenko est alors explicite : cesser toute coopération avec l’UE en matière migratoire et laisser transiter des flux de ressortissants de pays tiers vers l’espace Schengen. Cette décision s’accompagne d’un dispositif logistique étatique : délivrance de visas touristiques via des agences publiques, vols directs depuis le Moyen-Orient, l’Afrique ou l’Afghanistan, et acheminement encadré jusqu’aux zones frontalières. Les migrants deviennent ainsi des vecteurs de pression, exposant l’UE à un dilemme politique, humanitaire et sécuritaire.
Cette méthode n’est pas une invention bélarusse. Elle s’inscrit dans une continuité russe clairement identifiable. Dès 2015–2016, Moscou avait facilité des passages illégaux vers la Finlande et la Norvège via la « route arctique », en réponse à des exercices de l’OTAN et à des tensions politiques. Dans les deux cas, on observe les mêmes constantes : implication de réseaux criminels tolérés par l’État, déni officiel de responsabilité et exploitation des zones grises du droit international.
Adaptation tactique : des murs aux tunnels
À mesure que l’UE renforce ses frontières (murs, surveillance, coopération policière), la stratégie bélarusse évolue. En 2025, les passages terrestres classiques cèdent la place à des tunnels souterrains, capables de contourner les infrastructures polonaises. L’existence d’au moins un tunnel opérationnel, long d’une centaine de mètres, révèle un niveau d’ingénierie et de coordination incompatible avec de simples initiatives criminelles isolées.
Cette capacité d’adaptation illustre un trait fondamental de la guerre hybride : l’apprentissage permanent face aux contre-mesures adverses. Minsk teste, observe, ajuste — tout en maintenant une posture officielle de déni et en proposant paradoxalement un retour au dialogue diplomatique, accusant l’UE de privilégier la « militarisation des frontières ».
Phase II – Les ballons dirigeables : saturation aérienne et intimidation psychologique
À partir de 2025, le Bélarus ouvre un nouveau champ d’action : l’espace aérien. Les ballons-sondes transportant des marchandises de contrebande, principalement des cigarettes, se multiplient au-dessus de la Lituanie. Officiellement, Minsk rejette la faute sur des groupes criminels lituaniens. En pratique, dans un régime autoritaire centralisé, une telle activité à grande échelle ne peut exister sans tolérance, sinon approbation, étatique.
Cette tactique rappelle les opérations menées par la Corée du Nord contre la Corée du Sud, où des ballons chargés de déchets avaient été utilisés comme moyen de représailles et de perturbation. Le parallèle est éclairant : faible coût, forte visibilité médiatique, difficulté d’interception, et surtout dilution de la responsabilité politique.
Les conséquences sont loin d’être symboliques. En Lituanie, ces ballons ont entraîné des fermetures répétées d’aéroports, des perturbations du trafic aérien et un état d’urgence temporaire. L’OTAN et l’Union européenne ont qualifié ces actions d’attaques hybrides, reconnaissant leur potentiel de nuisance systémique.
Drones, ballons dirigeables et guerre narrative
Les ballons ne constituent qu’un volet d’un ensemble plus large. Des drones russes, parfois armés, ont été observés en provenance du territoire bélarusse, renforçant l’impression d’un continuum opérationnel russo-bélarusse. Minsk répond par une stratégie classique de guerre informationnelle : inversion de l’accusation, mise en cause de l’Occident, et présentation de la Biélorussie comme victime de provocations étrangères.
Cette bataille narrative est essentielle. Elle vise à brouiller l’attribution, à diviser les alliés occidentaux et à relativiser le rôle de Minsk comme simple relais des actions russes. Dans la guerre hybride, la perception compte autant que l’impact matériel.
Les États-Unis : retenue stratégique et ambiguïté perçue
Face à ces provocations, la réaction américaine s’est voulue prudente. Washington considère le Bélarus comme un canal de communication indirect avec Moscou, notamment dans le cadre des discussions sur l’Ukraine. Cette approche, héritée en partie de l’administration Trump, repose sur l’idée qu’un dialogue limité vaut mieux qu’un isolement total.
À Minsk, cette retenue est interprétée comme une marge d’impunité. Le régime bélarusse y voit un signal: tant que ses actions restent hybrides et périphériques, elles ne susciteront pas de réponse décisive. Cette lecture encourage l’innovation tactique et la poursuite d’activités à bas coût politique.
Un multiplicateur stratégique au service de Moscou
Pour la Russie, le Bélarus agit comme un satellite utile. Il permet de tester la cohésion européenne, d’évaluer les capacités de réaction de l’UE et de l’OTAN, et de maintenir une pression constante sans engager directement les forces russes. Cette externalisation partielle du risque est stratégiquement rentable.
Par ailleurs, ces actions contraignent l’UE à rediriger des ressources vers la défense et la sécurité intérieure, au détriment des politiques sociales. Moscou exploite ensuite cette dynamique pour alimenter son discours sur la « militarisation » européenne et pour accentuer les fractures politiques internes, susceptibles de favoriser des forces souverainistes et eurosceptiques.
Souveraineté affichée, dépendance structurelle
Loukachenko tente de préserver une façade d’autonomie en ralentissant l’intégration institutionnelle complète avec la Russie. Toutefois, sur le terrain, la souveraineté bélarusse s’érode : contrôle des frontières, espace aérien, présence d’armes nucléaires tactiques russes. La Biélorussie devient ainsi un pivot géographique et stratégique, notamment face aux pays baltes et à l’enclave de Kaliningrad.
Conclusion – Une périphérie qui pèse au centre
La guerre hybride menée par le Bélarus n’est ni marginale ni secondaire. Elle constitue un maillon essentiel de la stratégie russe visant à affaiblir la cohésion européenne, tester les seuils de tolérance occidentaux et empêcher l’émergence d’une véritable autonomie géopolitique de l’UE.
Migrants hier, ballons aujourd’hui, drones demain : la logique est la même. Tant que ces actions resteront sous le seuil de la guerre ouverte, Minsk continuera d’explorer les zones grises, au bénéfice d’un partenaire russe qui y trouve un terrain d’expérimentation idéal. La question centrale pour l’Europe n’est donc plus celle de la qualification — hybride ou non — mais celle de la capacité politique à y répondre de manière cohérente, durable et dissuasive en évitant la cacophonie habituelle que la prise de parole individuelle de chacun des 27 membres provoque.
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps

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