« Une nouvelle histoire du sionisme. (1860-1950)  » de Georges Bensoussan: le sionisme traité comme une question d’histoire

« Nous ne pouvons pas ne pas être ce que nous sommes »

Ahad Haam, HaShiloah, avril 1898

« Il faut avoir une terre à soi pour ne pas en avoir besoin »

Jean Améry, Par-delà le crime et le châtiment

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Dans la collection « Inédit Histoire » (Folio n°358), Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950) de Georges Bensoussan est d’abord un travail d’archives: correspondances, débats internes, textes fondateurs : l’historien restitue le sionisme dans son épaisseur intellectuelle, loin des simplifications contemporaines. Dès l’ouverture, il pose une phrase qui déplace tout : « Le sionisme ne surgit pas des cendres d’Auschwitz. Il est antérieur à la catastrophe ».

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En couverture un dessin d’Arthur Szyk, 1948,-célébrant l’indépendance de l’État d’Israël-, veut signifier que le 14 mai 1948 a marqué non pas la naissance, mais la « renaissance » de la nation juive.

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Le sionisme appartient au XIXᵉ siècle

Avant Auschwitz : le XIXᵉ siècle oublié

L’Europe des nationalités redessine le continent. Les peuples se définissent par une langue, un territoire, une souveraineté. Les Juifs s’émancipent juridiquement — mais demeurent perçus comme altérité persistante. Bensoussan le formule nettement : « L’émancipation a fait des Juifs des citoyens, mais elle n’a pas résolu la question nationale ».

C’est de cette tension que naît le sionisme : non comme fuite, mais comme tentative de normalisation historique. Il s’agit, écrit-il, de « redevenir sujet de sa propre histoire ». Retour à l’hébreu, valorisation du travail, territorialisation d’une identité diasporique : le sionisme est une mutation anthropologique.

Un nationalisme comme les autres ?

« Le sionisme est un nationalisme moderne, né de la matrice intellectuelle européenne ». Cette phrase, centrale, retire au débat son caractère d’exception morale. Les catégories mobilisées — peuple, langue, souveraineté — sont celles du XIXᵉ siècle européen. La Shoah « n’a pas engendré le sionisme ; elle a rendu irréversible une dynamique déjà engagée »: un rappel qui oblige à sortir d’une lecture exclusivement victimaire.

Le conflit : une histoire, pas une essence

« Le conflit ne précède pas le projet ; il se structure lorsque deux légitimités nationales s’affirment sur le même territoire ». Le sionisme ne naît pas comme entreprise d’affrontement. Il devient conflictuel dans l’histoire: la nuance est décisive.

Pourquoi le débat français se trompe

Aujourd’hui en France, le mot « sionisme » est devenu un mot-procès. Il circule chargé d’une culpabilité préalable. Mais si le sionisme est un nationalisme moderne né dans la matrice européenne, alors une question demeure : Pourquoi celui-là serait-il, par principe, disqualifié ? Refuser la généalogie, c’est refuser l’histoire, et lorsqu’un mot cesse d’être étudié pour devenir une accusation permanente, il ne relève plus du débat politique: il redevient stigmate.

Comprendre avant de condamner : voilà ce que rappelle ce livre. Et c’est peut-être, aujourd’hui, la position la plus courageuse.

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Pourquoi ce livre compte aujourd’hui

Dans un débat saturé d’émotion et de slogans, le travail de Georges Bensoussan réintroduit une exigence élémentaire : la généalogie précède le jugement. Relire le sionisme comme produit de la modernité européenne, c’est le replacer dans le temps long. C’est comprendre qu’il n’est ni une improvisation tragique, ni une excroissance coloniale tardive surgie de nulle part. C’est reconnaître qu’un peuple dispersé a cherché, comme d’autres peuples au XIXᵉ siècle, à transformer une identité religieuse en souveraineté politique.

Or c’est précisément là que le débat, français notamment, trébuche: en France aujourd’hui, le mot « sionisme », loin du concept historique, est devenu un signifiant polémique. Accusatoire. Chargé d’une culpabilité présuppposée. Dépouillé de son contexte, il circule, allant des universités à la rue tout en étant le thème de nombreuses tribunes. Or si, comme l’écrit Bensoussan, « le sionisme est un nationalisme moderne né de la matrice européenne », alors il devient permis de se demander pourquoi ce nationalisme-là serait, par essence, disqualifié quand d’autres sont étudiés, contextualisés, normalisés , et pourquoi son existence devrait sans cesse se justifier sur le plan moral, alors que son histoire relève d’un processus comparable aux autres constructions nationales du XIXᵉ siècle.

Le livre de Bensoussan interdit les simplifications. Il est dès lors nécessaire.

© Sarah Cattan

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1 Comment

  1. J avoue que cette definition du sionisme par GB resonne difficilement a mes oreilles …..sionistes .
    Pour moi l essence du sionisme moderne se situe plus dans la lecture de la haggada de pessah :  » l an prochain a Jerusalem » .
    Pourquoi les centres d etude se sont ils maintenus durant des siecles a Safed ou Tiberiade ?
    Pourquoi les rabbins europeens et nord africains traversaient mer et desert pour rejoindre notre terre durant tout le moyen age ?
    Pourquoi en 1850 Chateaubriand decretait que Jerusalem etait juive ? Et pourquoi quelques annėes avant Napoleon faisait le meme constat ?
    L epoque moderne a apporté l efficacité et la rationalité du mouvement sioniste moderne , mais le coeur du mouvement de retour existe depuis la chute du Temple .

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