On peut faire dire n’importe quoi à un silence. C’est une des règles de base en psychologie de ne jamais l’interpréter. Pourtant, certains le sont aisément. Prenez le silence de la communauté musulmane lors d’attentats en France. Au milieu des « Pas d’amalgames », il est passé pour une approbation tacite des comportements des terroristes. Aux accusations de racisme qui ont suivi ces interprétations ont répondu les faits. En 2020, près de 60 % des jeunes musulmans en France considéraient la charia comme supérieure aux lois de la République selon l’IFOP. Les 40 % restants se taisent pour essayer de survivre. Ces deux silences en disent long sur l’islamisme rampant. Un silence qui n’est que poison.
Le silence, comme effroi. Celui qui, hier, a conduit une connaissance juive à me confier que sa mère lui égrenait au téléphone, au milieu de faits atroces, le nom des Juifs des Epstein Files, en concluant par le fameux : « Ça va encore nous retomber dessus. »
Dans un contexte pareil, on se demande bien qu’est-ce qui a pris aux anti-complotistes et judéophiles de se lancer dans de vastes diatribes résumant les Epstein Files à une affaire d’antisémitisme, avant même de parler des faits. Circulez, il n’y a rien à voir. Epstein est juif ? Craindre de le dire ne fera que renforcer des préjugés antisémites. Le judaïsme ne consiste pas à cacher des criminels. Avec des amis anticomplotistes pareils, aucun juif n’a besoin d’ennemis.
Kiddoush Hachem
Le Kiddoush Hachem postule que chaque membre de la communauté juive doit avoir un comportement exemplaire. Je le résume très simplement, n’étant pas juive, pour ceux qui, par ici, ne le seraient pas non plus. Le comportement mauvais d’un seul d’entre eux peut mettre en danger l’intégralité de la communauté et lui faire honte (Khiloul Hachem). Ce principe n’a jamais empêché l’antisémitisme pour deux raisons :
- il est inutile de chercher à convaincre un antisémite que les juifs ne sont pas un groupe cohérent et simple ;
- malgré 214 prix Nobel et 2000 ans de persécutions, les juifs n’ont jamais réussi — et ça me fascine — à éradiquer génétiquement parmi eux la connerie.
Il n’y a qu’à voir Tristan Mendès France ou encore Rudy Reichstadt. En voilà deux dont on regrette qu’ils ne pratiquent pas le silence, tant ils aiment s’appesantir sur les liens entre Trump et Epstein malgré les disputes documentées des deux hommes. Pourquoi ne pas parler des liens entre Epstein et deux juifs venus de la gauche libérale israélienne, parfaitement suprématistes : Ehud Barak, qui avait envie de grand-remplacer les séfarades par des Russes bien gaulées, et Alan Dershowitz, professeur à la Harvard Law School… Tout le monde se souvient à quoi ressemblait le prestigieux campus américain au lendemain du 7 octobre. On peut se demander sans chercher un complot de quelles dérives humaines vient la débâcle de la pensée dans un lieu aussi prestigieux. Mais non, l’important, c’est de dire qu’il n’y a pas de réseaux de puissants… ni de noms caviardés, évidemment !
Des anticomplotistes complotistes
Je ne connais pas un juif qui, depuis la sortie de ces dossiers, ne soit pas horrifié par le contenu, non en tant que juif, mais en tant qu’humain. Soutenir les juifs quand on ne l’est pas nécessite de se demander comment ne pas mettre en danger la communauté qu’on prétend défendre. Sofia Haram (que j’aime beaucoup par ailleurs), en tête, parle de l’affaire Epstein comme du point G des complotistes. Qui donc a relayé sa tribune ? Les antisémites, ravis de voir une judéophile refuser de penser sous prétexte de défendre la communauté juive.
Un diplomate français pincé pour avoir transmis des dossiers confidentiels et visionné des vidéos pédopornographiques ? Il a servi sous Tsahal, c’est forcément un coup de l’Iran. La logique voudrait que Tsahal ouvre une enquête sur ce qu’il a bien pu faire pendant son service militaire. Peut-être que c’est déjà fait.
Oui, mais « les Rothschild », ya les Rothschild !
Si les Rothschild sont la cible régulière de complotistes en tout genre, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont juifs, mais parce qu’ils sont identifiables à travers les siècles. N’y aurait-il pas un vilain petit canard dans cette famille (pas ladite Ariane, s’il vous plaît…) pour subventionner une saga sur leurs succès et leurs déboires, leurs jalousies, leurs amours, les concurrences entre les banques Rothschild ? Y aurait-il quelqu’un pour les peindre tels qu’ils sont, simplement humains ? Après Les Grandes Familles (Maurice Druon / Audiard) retraçant la saga de la famille Schoudler, Les Thibault de Roger Martin du Gard, Succession (HBO) et Dynastie (Netflix), il est peut-être temps de raconter « Les Rothschild » pour le meilleur et pour le pire.
Le trafic d’êtres humains sous le complot
Mais que faire de toute cette sordide histoire mêlant réseautage, délits d’initié, soirées mondaines, mécénat contre échanges de jeunes femmes, et trafic d’êtres humains (prostitution de mineures et maternité pour autrui), au milieu de laquelle quelques-uns s’acharnent sur des noms juifs ?
Laisser la justice faire son travail, dirait un anticomplotiste. Si elle se décide à le faire. Car, selon Marianne, la justice française serait en possession de plus de 4500 e-mails depuis 2019, sans jamais avoir enquêté sur quoi que ce soit. La justice française est, dans ce cas, coupable d’alimenter le complotisme.
Laisser les journalistes informer ? S’ils se décident de le faire. Car parmi les silences, il y a le mien sidéré, quand un ami intelligent m’a répondu : « Si ce que tu dis est vrai, pourquoi la presse n’en parle pas ? » La presse en parle quand on décide de s’informer. L’immense majorité des gens n’ont pas le temps. Pour eux, grâce aux anticomplotistes, l’affaire Epstein, et ses faits, sont devenus, de façon pavlovienne, synonymes de complotisme.
© Laurine Martinez



Poster un Commentaire