Ils ne sont pas antisémites mais… Par Charles Rojzman

Ils ne sont pas antisémites, mais…

L’innocence proclamée et l’aveuglement choisi : figures contemporaines de la bonne conscience

Il est devenu courant, dans l’espace public occidental, de rencontrer cette posture paradoxale : affirmer avec la plus grande solennité que l’on n’est pas antisémite — « au grand jamais » — tout en tenant un discours et en adoptant des positions qui, historiquement et symboliquement, sont les canaux par lesquels l’antisémitisme s’exprime et se régénère. Cette négation initiale, qui sert de paravent moral, ne tient pas seulement du réflexe rhétorique ; elle constitue un élément central de la conscience de soi de l’homme ou de la femme de bonne volonté dans notre modernité tardive. Être accusé d’antisémitisme, c’est, à leurs yeux, se voir expulsé du « camp du Bien », et c’est précisément de ce camp qu’ils tirent leur légitimité, leur identité et leur certitude morale.

Dans cette mécanique de justification, un procédé revient avec régularité : citer des personnalités juives, parfois israéliennes, très critiques d’Israël et de son gouvernement. Ces voix, soigneusement sélectionnées, deviennent des cautions morales. Elles permettent de dire : « Voyez, même des Juifs le disent » — comme si l’appartenance ethnique ou religieuse suffisait à valider la justesse d’une opinion et à neutraliser toute accusation d’hostilité. Ce réflexe transforme l’argument en un acte de foi : si un Juif critique Israël, alors la critique devient pure, au-dessus de tout soupçon.

Ils ne sont donc pas antisémites — ils sont bons. Ils se pensent défenseurs de la justice et de la dignité humaine. Mais cette bonté se déploie sélectivement : elle se concentre presque exclusivement sur le sort des Palestiniens, tels qu’ils le perçoivent à travers les chiffres et images fournis par les organes officiels du Hamas ou les relais militants. Ces données, qu’ils ne songent pas à vérifier, deviennent vérité incontestable. Et quand on leur oppose d’autres sources, ils brandissent leur arme préférée : le témoignage d’un intellectuel israélien « lucide » ou d’un ancien soldat devenu militant, pour clore la discussion.

Ils croient volontiers que les soldats israéliens visent délibérément des femmes et des enfants venus chercher de la nourriture. La plausibilité factuelle importe peu : ce qui compte, c’est la force de l’image, la puissance du récit. Et pour lui donner un sceau d’authenticité, ils s’appuient sur un écrivain ou un universitaire israélien qui, dans une tribune, exprime sa honte d’être citoyen d’un État qu’il juge coupable. L’indignation d’un Israélien vaut, pour eux, mille rapports contradictoires.

Parce que cette guerre fait des victimes — comme toutes les guerres, mais celle-ci semble devoir être la seule à s’arrêter pour cette raison — ils concluent qu’elle doit cesser immédiatement. Les tragédies du Yémen, du Soudan, de la Syrie ou de l’Irak, bien plus meurtrières, ne suscitent pas la même mobilisation. Là encore, si on leur en fait la remarque, ils trouvent la parade : un militant pacifiste israélien aurait expliqué que la situation palestinienne est unique, et cela suffit à clore l’argument.

Ils ne sont pas antisémites, insistent-ils encore. Mais à l’égard d’Israël, ils n’accordent aucune circonstance atténuante. Que leur dise-t-on le slogan « From the river to the sea », qui signifie pourtant l’effacement d’Israël ? Ils s’en accommodent, en citant tel écrivain israélien affirmant que le vrai problème est « l’occupation » et non l’existence de l’État juif. Les otages israéliens ? Ils minimisent leur sort, rappelant qu’un journaliste israélien aurait écrit qu’Israël ne vaut pas le prix payé par Gaza. Le 7 octobre ? Un épisode « contextualisé », appuyé sur la déclaration d’un historien israélien qui verrait là une réaction à « soixante-dix ans d’oppression ».

Leur connaissance du conflit est faible ou biaisée ; elle repose sur des sources militantes et sur ce filtre constant : valider leurs positions par des figures juives dissidentes. Cela leur permet d’avancer des arguments radicaux tout en prétendant à l’immunité morale.

Ils ne sont pas antisémites ; tout au plus antisionistes, disent-ils parfois. Mais même ce terme les gêne, car il pourrait les associer à des discours extrêmes. Ils préfèrent se dire opposés « à la politique d’un gouvernement monstrueux », appuyant leur propos sur la voix d’un Israélien « courageux » qui dénoncerait ce même gouvernement. Et pourtant, dans leur description, transparaissent les traits du « Juif éternel » tel qu’il a été fantasmé par l’antisémitisme européen : dominateur, cupide, cruel, insensible.

Pour les meilleurs d’entre eux, l’intention est pure : ils se pensent honnêtes et justes. Mais dans cette construction morale, le juif réel, l’Israélien concret, le peuple menacé, se dissout derrière l’accusation globale, validée et renforcée par quelques figures choisies, mises au service d’un récit préétabli.

Nous sommes ici devant une nouvelle configuration : un antisémitisme sans haine affichée, sans insultes raciales, mais avec les mêmes effets politiques et symboliques. Non pas l’antisémitisme assumé d’hier, mais l’antisémitisme par délégation : délégation de la parole à quelques Juifs critiques, délégation de la haine sous couvert d’humanisme. C’est là, précisément, que se noue le paradoxe : au nom du bien, on recycle les vieux schémas du mal, et on leur donne, en prime, un visage familier.

© Charles Rojzman

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