Israël, deux économies et une guerre interne : argent noir, crime arabe et faillite de la démocratie libérale. Par David Germon

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Lucy parle de droits démocratiques. En face, Arouts Tov et Topaz Ram parlent d’économie, d’armes, d’expulsions, d’amendes écrasantes et d’une démocratie libérale jugée inadaptée. Entre ces deux visions, c’est tout l’avenir de la société arabe en Israël — et une partie de l’âme de la démocratie israélienne — qui se joue.

David Germon


Ce dossier est l’analyse exhaustive d’un débat de fond diffusé sur « Aroutz Tov », le média qui s’est imposé comme une voix majeure de la droite nationale et conservatrice en Israël. Dans un contexte de tensions sécuritaires et d’explosion de la criminalité, cette émission lève le voile sur les mécanismes profonds qui régissent la fracture entre l’État hébreu et sa minorité arabe. L’entretien, mené avec une liberté de ton totale, confronte la rhétorique citoyenne aux réalités brutales de l’économie de l’ombre.
Lucy Aharish est une journaliste et présentatrice de télévision israélienne, première Arabe israélienne à présenter un journal en hébreu sur une grande chaîne. Elle est aujourd’hui l’une des figures emblématiques de la chaîne 13, où elle présente et intervient régulièrement. Elle est connue pour ses prises de position en faveur de la coexistence et pour des discours très forts sur la place des Arabes dans l’État juif.

Arouts Tov est l’animateur de la chaîne Tov, une chaîne de droite nationale-religieuse. C’est lui qui mène la conversation en plateau : il lance les sujets, réagit à la vidéo de Lucy Aharish, provoque son invité et formule des propositions radicales telles que l’expulsion de criminels armés.

Topaz Ram est l’intervenant principal invité par Arouts Tov. Intellectuel / analyste politique et économique juif israélien, il développe tout au long de l’entretien une thèse structurée : séparation de deux économies (juive et arabe), dépendance à l’argent noir, lien entre crime, terrorisme et structure socio-économique de la société arabe, critique de la démocratie libérale jugée inadaptée au Moyen-Orient.

Aharon Barak est l’ancien président de la Cour suprême d’Israël, figure de la révolution juridique et symbole de la démocratie libérale israélienne, régulièrement accusé par la droite d’avoir affaibli la capacité de l’État à agir durement.

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  1. La gifle de Lucy Aharish
    Les mots claquent comme une gifle en plein visage du téléspectateur : dans un studio de télévision israélien, une vidéo de Lucy Aharish, désormais présentatrice en vue sur la chaîne 13, vient d’être diffusée. Elle y rappelle, avec calme mais fermeté, une réalité que certains refusent d’entendre :

« Les Arabes sont des citoyens de cet État, que ça vous plaise ou non, et malgré votre colère, la justicière. Et aux prochaines élections, ils afflueront en quantités énormes aux urnes, inchallah, pour exercer leur droit démocratique dans l’État juif démocratique. D’ici là, samedi, ils sortiront exercer encore un droit démocratique, et manifesteront contre la violence et l’absence de gouvernance. On vous garde une place au premier rang ? Non, hein ? Allez, je demande. »

Retour plateau. Arouts Tov ricane :

« Écoute, c’est une blague. C’est quoi “contre la violence” ? De qui ? La leur ? Ils vont manifester contre leur propre violence. Enfin, de quoi on parle ici ? Et au-delà de ça, c’est une menace. Comment tu vois tout ce discours bizarre de cette dame ? »

La réponse de Topaz Ram tombe, sèche :

« Triste. , parce que si cette dame continue avec son discours victimaire et plaintif, alors des gens de son secteur mourront davantage, et ça nous impactera aussi. Les assassinés dans la société arabe, on peut en parler avec du populisme, ou on peut en parler comme des gens sérieux. Je ne sais pas si Lucy fait ça par ignorance, ou par haine peut-être, ou par complexe d’infériorité, mais il faut parler de la société arabe comme d’une structure. »

Pour Topaz Ram, la question n’est plus « qui est la victime ? », mais « comment une structure entière produit de la violence » — et pourquoi, entre 2019 et 2025, le nombre de morts dans la société arabe a quasiment triplé, atteignant des niveaux records.

  1. 2019–2025 : le basculement d’une société
    Topaz Ram déroule une chronologie. Jusqu’en 2019, on parle d’environ 100 morts par an dans la société arabe. En 2025, ce chiffre est presque triplé. Comment, en moins de cinq ans, en arrive-t-on à une telle explosion des assassinats ?

Il remonte une décennie en arrière :

Israël subit une pression énorme des autorités fiscales américaines sur ses banques.

Les banques israéliennes paient des amendes colossales pour évasion fiscale et blanchiment.

Elles se transforment en système moderne qui ne veut plus avoir affaire à l’argent noir.

La conséquence, dit-il, est la création de deux économies :

une économie « juive », branchée sur les banques, le crédit, la transparence ;

une économie « arabe », fondée largement sur le cash, les transactions non déclarées, l’ombre.

  1. L’argent noir, de ruse à malédiction
    Quand la crise du Covid éclate vers 2019–2020, les entreprises ont besoin de financement. Celles qui ont des bilans propres, des comptes, des garanties, peuvent recevoir des aides, des prêts, des reports.

Mais « comme les Arabes travaillaient avec de l’argent noir », comme le formule Topaz Ram, ils ne peuvent pas prouver leurs revenus, ni présenter de garanties solides. Le financement d’urgence pour la crise, qui passe par les canaux officiels, ne leur est presque pas accessible.

Il rappelle qu’en 2017, moins de 3% des Arabes israéliens étaient éligibles à un prêt immobilier :

absence d’enregistrements fonciers clairs,

cadastre (tabou) non régularisé,

constructions illégales,

municipalités qui ne coopèrent pas pleinement avec l’État.

« C’est leur problème, qu’on ne peut pas résoudre », tranche-t-il. L’argent noir, autrefois astuce, devient handicap :

Tu peux avoir 100 000 shekels en billets,

mais la banque ne les reconnaît pas,

l’État ne les reconnaît pas,

tu ne peux pas obtenir de carte bancaire, ni de prêt, ni acheter une voiture aussi facilement qu’avant.

L’argent noir, répète-t-il, « pénalise énormément » l’individu aujourd’hui.

  1. Quand les familles criminelles remplacent l’État
    Dans ce vide, un nouvel acteur devient central : les familles criminelles.

Topaz Ram pose la question :

« Pourquoi a-t-on besoin de familles criminelles ? Pourquoi y a-t-il autant de familles criminelles dans la société arabe ? Le citoyen a besoin des familles criminelles comme “service”, quand il ne peut pas obtenir quelque chose légalement. Peu importe si c’est de l’argent, un financement, un prêt, ou du cannabis, ou des jeux d’argent, ou ce monde gris. »

Ce qui passe, ailleurs, par la banque, la mairie, le système judiciaire, passe ici par des clans armés. Si seulement 10% des Juifs ont besoin de ces familles pour certains services illégaux, mais que 15, 20 ou 25% des Arabes y recourent, alors l’équilibre bascule :

la peur change de camp,

la loyauté se déplace vers les mafias,

l’autorité de l’État se dilue.

La société arabe devient alors une sorte de barycentre de la société israélienne : un point chargé d’argent noir, d’armes, de crime organisé, et d’économie parallèle.

  1. Guerre, travailleurs étrangers et anneau de feu
    Topaz Ram n’en reste pas aux finances. Il situe la décennie actuelle comme la « décennie de la guerre de renaissance et de Shomer HaChomot ». Après la guerre « Épées de fer », une autre dynamique s’ajoute : le marché du travail se recompose.

Les employeurs, face à la difficulté de faire revenir certaines forces de travail arabes, cherchent des alternatives :

recrutement de travailleurs thaïlandais, chinois, népalais,

retour de l’idéologie du « travail hébreu » dans certains secteurs,

montée de la robotisation et de l’optimisation.

Le secteur arabe se retrouve alors dans un anneau de feu :

exclu du financement moderne,

fragilisé sur le marché du travail,

de plus en plus dépendant d’une économie grise et de structures criminelles.

  1. « Ils ne paient pas d’impôts » et le soupçon de révolte
    Arouts Tov pousse le propos :

« On prétend qu’ils ne paient pas d’impôts, que l’évasion fiscale est massive. J’ai vu récemment une vidéo d’un Arabe qui dit : “Nous ne payons pas d’impôts. Vous construisez pour nous le pays à vos frais.»

Il ajoute que certains voient dans cette économie parallèle et cette accumulation d’armes une forme de préparation à une révolte contre l’État d’Israël, avec des stocks d’armes considérables.

Il formule alors une interrogation existentielle :

« Peut-être que nous, les Israéliens, sommes paralysés par certaines conceptions culturelles qui nous asservissent et ne nous permettent pas d’accéder à notre liberté ? Il y a ici une sorte de sommeil éveillé.»

Topaz Ram répond en divisant la question en deux :

Oui, il y a un « sommeil éveillé » concernant la sécurité personnelle.

Non, il n’est pas logique que des lieux symboliquement explosifs — comme les mosquées avec muezzin — soient laissés dans un abandon quasi total.

Sur le plan économique, il insiste : aujourd’hui, si tu pratiques l’évasion fiscale, tu es moins poursuivi au tribunal qu’exclu de l’économie moderne. Tu vis en marge, tu t’auto-pénalises.

  1. Polygamie, démographie et fracture interne
    Le débat plonge ensuite dans un autre tabou : la polygamie dans la société arabe, notamment dans le Néguev.

Topaz Ram relève un apparent paradoxe :

Polygamie présente (deux, trois, quatre femmes pour un même homme).

Pourtant, la natalité globale de la société arabe s’est freinée et est descendue, dans certains segments, en dessous de trois enfants par femme.

Selon lui, cette polygamie produit une contraction sociale :

un « trou » de 20 à 30 000 femmes « prises » par des hommes polygames,

laissant une masse d’hommes sans partenaire, sans famille, sans place reconnue.

Il fait un parallèle extrême avec certaines guerres de l’islam vers l’Occident, décrivant une dimension de conquête passant par la prise de femmes. Là encore, la logique qu’il propose est la même que pour l’argent noir : un gain immédiat pour certains, une ruine à long terme pour la société.

Dans ce schéma, l’absence d’intégration à l’économie moderne, la polygamie, la non-coopération avec l’État expliquent pourquoi, selon lui :

on ne voit pas d’entreprises arabes cotées à la Bourse israélienne ;

il n’y a pas d’infrastructures suffisantes ;

il n’y a pas de capacité à construire des quartiers urbains modernes avec une vraie qualité de vie.

  1. « C’est leur faute »… et la question de l’État
    « Donc c’est leur faute », tranche Topaz Ram. Mais aussitôt vient la vraie question :

« La question est : qu’est-ce que nous, en tant qu’État d’Israël, devons faire avec ça ? Et quelles sont les voies opératives ? »

Il oppose les Haredim aux Arabes :

Les municipalités haredies coopèrent pleinement avec l’État, injectent de l’immobilier comme garantie, accèdent au financement, malgré d’autres problèmes.

Les municipalités arabes sont décrites comme ne coopérant pas, ce qui bloque la régularisation foncière, les prêts, les projets structurés.

Ce n’est donc pas seulement une question de pauvreté, mais de structure politique et civique.

  1. Démocratie libérale contre gestion du crime
    La critique prend alors une tournure philosophique : la démocratie libérale est dans le viseur.

Topaz Ram estime que ce modèle a été écrit par des gens pour qui un casier judiciaire est un cauchemar absolu. Or, dans certains milieux en Israël, un casier est un simple coût parmi d’autres, un risque calculé pour quelques milliers de shekels.

Il propose de changer de langage :

Ne plus parler de « vaincre le crime ».

Parler de gérer le crime.

S’inspirer du Japon, de Singapour, des Émirats : le crime existe, mais dans des cadres clairs, sous contrôle.

Il accuse au passage le système judiciaire d’avoir empêché des mesures drastiques, et désigne Aharon Barak comme symbole d’une démocratie libérale qui aurait échoué :

« Si Lucy Aharish se plaint, elle devrait se plaindre à Aharon Barak, pas à nous. Elle devrait aller le voir et lui dire : “Tu as échoué avec la démocratie libérale. Ça ne fonctionne pas au Moyen-Orient.” »

  1. Amendes massives plutôt que prison
    Sur le plan opérationnel, Topaz Ram affirme que la solution la plus efficace n’est pas la prison, mais les amendes.

« La solution la plus efficace, ce ne sont pas les peines de prison, mais les amendes. Amendes, amendes, amendes. Des amendes, des amendes, des amendes. »

Il imagine une politique :

amendes de 20 000, 30 000 shekels pour certaines infractions,

documentation par caméras,

automatismes administratifs,

étranglement du crime par le portefeuille.

La Suisse et Singapour sont citées comme modèles où chaque infraction coûte cher, où l’on discipline la société par une pression financière permanente.

  1. L’idée radicale : expulser les criminels armés
    Arouts Tov, lui, va plus loin :

« Expulser ceux qui détruisent la vie des Arabes eux-mêmes. L’expulsion peut viser les membres de gangs criminels, ceux qui détiennent des armes illégales, ceux qui assassinent. Ne me le mets pas en prison, expulse-le d’ici. »

Il propose un plan simple :

Annoncer dans la rue arabe qu’ils ont un mois pour déposer leurs armes au poste de police le plus proche.

Après un mois, toute arme illégale trouvée entraîne l’expulsion du pays.

Il admet les lourdes questions juridiques que cela soulève, mais insiste sur le principe : l’expulsion serait plus dissuasive que tout.

Topaz Ram reconnaît qu’« dans un monde purement efficace », ce serait peut-être la meilleure solution, mais il juge que ce n’est pas opératif politiquement et juridiquement aujourd’hui. Il revient à sa logique : agir à l’intérieur du cadre existant, avec l’économie, l’académie, l’éducation, la fiscalité comme instruments de gestion des populations.

  1. Tel-Aviv, l’Europe et le tri par le marché
    Topaz Ram observe que, là où l’Europe n’a pas encore perdu certaines batailles, elle a intégré des populations musulmanes au cœur des villes, de la finance, de la culture, des institutions.

Mais à Tel-Aviv, note-t-il, les Arabes représentent à peine 2% de la population, Jaffa comprise. La métropole économique du pays n’est pas un espace de mélange massif, mais un espace trié par le marché : prix du mètre carré, critères bancaires, salaires.

Les jeunes Tel-Aviviens du nord, dit-il, sont comme des colons immobiliers, imposant par leur simple présence et pouvoir d’achat un profil social qui exclut naturellement d’autres populations.

Il se réfère aussi à la Chine ou à des politiques européennes : pas forcément d’expulsions brutales, mais des conditions de marché qui, petit à petit, séparent les « bons » et les « mauvais », les intégrés et les hostiles.

  1. Guérir la société arabe… en la purgeant ?
    Au fil de l’entretien, un leitmotiv revient chez Topaz Ram : guérir la société arabe.

Guérir, en menant une guerre contre l’argent noir,

en régularisant les terres,

en sortant les gangs, les criminels, les terroristes,

en laissant ceux qui veulent être de « bons citoyens ».

Il imagine même un futur où un délinquant à Lod se demande :

« Où aurai-je un meilleur avenir comme criminel ? Ici ou en France ? »

Si ce délinquant choisit la France, conclut-il, « alors nous avons réussi ». L’objectif n’est pas d’éradiquer le crime partout, mais de faire d’Israël un endroit où le crime est moins rentable, moins confortable qu’ailleurs.

  1. « Un crachat au visage » et la voix de Lucy
    En fin d’émission, Arouts Tov lâche une phrase qui condense tout son ressentiment :

« L’État d’Israël a ouvert les portes. Et ce que la société arabe a rendu — pardonnez-moi — c’est un crachat au visage. Donnez-moi une seule ville en Occident qui a réussi à éradiquer le crime dans la société musulmane. Personne. »

Pour lui, la société arabe :

s’est démantelée elle-même,

a exercé la violence contre elle-même,

s’est séparée de la société israélienne “normale”,

abrite aujourd’hui des éléments où crime et terrorisme vont ensemble.

Face à ce constat, la voix de Lucy Aharish, présentatrice de la chaîne 13, au début de l’émission, résonne autrement :

Elle rappelle que les Arabes sont des citoyens de l’État.

Elle affirme qu’ils iront voter massivement.

Elle appelle à manifester contre la violence et l’absence de gouvernance.

Mais Arouts Tov et Topaz Ram lui opposent un miroir implacable : tant que les structures internes — argent noir, polygamie, armes, non-coopération municipale — ne changent pas, tant que le discours reste selon eux “victimaire” et tourné contre l’État, « des gens de son secteur mourront davantage».

Lucy parle de droits démocratiques. En face, Arouts Tov et Topaz Ram parlent d’économie, d’armes, d’expulsions, d’amendes écrasantes et d’une démocratie libérale jugée inadaptée. Entre ces deux visions, c’est tout l’avenir de la société arabe en Israël — et une partie de l’âme de la démocratie israélienne — qui se joue.

© David Germon

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