Je suis entré dans les réseaux sociaux comme on entre dans une cave : pour vérifier une odeur. Elle était là. Une odeur ancienne, sucrée et rance, que je croyais enfermée dans les bibliothèques, dans les films granuleux du siècle passé, dans ces foules au visage exalté qui lèvent le bras comme on lève une hostie.
Il m’a suffi de quelques minutes pour comprendre : la haine du Juif n’avait pas disparu. Elle avait changé de costume.
On ne dit plus « Juif ».
On dit « Israël ».
On ne dit plus « race maudite ».
On dit « sionisme ».
On ne dit plus « poison du monde ».
On dit « génocide ».
La raison n’a rien à faire ici. Elle n’est pas invitée. Nous ne sommes pas dans un débat, mais dans une transe. Une psychose collective. Une de ces convulsions morales qui saisissent les sociétés quand le sol se dérobe sous leurs certitudes. Le Moyen Âge brûlait des sorcières pour conjurer la peste. Le XXᵉ siècle inventa la pureté raciale pour conjurer l’humiliation. Notre époque invoque les droits de l’homme — mais elle cherche, elle aussi, son Diable.
Car il s’agit bien de cela : du Diable.
Les paroles que j’ai lues n’étaient pas politiques. Elles étaient théologiques. On ne parlait pas d’un gouvernement, ni d’une armée, ni d’une stratégie militaire. On parlait d’une essence maléfique. Israël devenait l’incarnation du mal absolu, la source occulte des désordres du monde. Une entité métaphysique. Une puissance infernale.
On ne discute pas avec le Diable. On l’exorcise.
Et l’exorcisme moderne s’appelle « génocide ». Ce mot, prononcé avec une ferveur quasi liturgique, n’est plus une qualification juridique : il est un sortilège. Il transforme celui qu’il désigne en principe démoniaque. Une fois l’enchantement accompli, toute nuance devient complicité.
Le mensonge a désormais droit de cité. Il défile en plein jour, escorté par des cortèges numériques qui l’acclament comme une vérité révélée. Aucune référence sérieuse à l’histoire réelle du conflit. Aucune mention des guerres successives, des refus répétés de compromis, des tentatives avortées, des responsabilités partagées. Rien. L’histoire est trop lente, trop complexe, trop humaine. Elle gêne la pureté du mythe.
On préfère la légende.
La légende est simple : l’innocent absolu face au bourreau absolu. L’enfant face au monstre. Le faible face à l’ogre. Dans ce théâtre moral, les archives sont obscènes. Les dates sont suspectes. Les cartes sont inutiles. Le mythe exige un coupable unique.
Et le vocabulaire lui-même se radicalise. Il ne s’agit plus seulement de colonisation, d’occupation, d’oppression — mots déjà lourds, déjà accusateurs. Certains ne parlent même plus de cela. Ils parlent d’extermination. De liquidation d’un peuple. Ils décrivent les Palestiniens comme promis à l’effacement total, à la disparition planifiée. Ainsi l’accusation monte d’un cran : Israël n’est plus un État violent ou injuste, il devient un projet d’anéantissement. Un principe exterminateur.
La métaphore s’efface. Reste l’image d’un démon qui tue pour tuer.
Et plus l’accusation s’absolutise, plus l’identification au Diable se renforce. Israël cesse d’être un acteur tragique d’un conflit historique ; il devient la figure même de la destruction. Le « sionisme » devient le nom d’une pulsion maléfique. L’imaginaire se détache du réel pour entrer dans l’apocalypse.
L’époque est chaotique. Les religions se vident, les idéologies se fissurent, les nations doutent d’elles-mêmes. Les élites mentent, les peuples se sentent dépossédés, l’avenir inquiète. Il faut un centre noir autour duquel organiser la peur. Une figure capable d’absorber l’angoisse collective.
On se tourne vers le Juif.
Non vers l’homme réel, contradictoire, ordinaire — mais vers la figure symbolique. Le Juif comme principe explicatif. Le Juif comme responsable du mal du monde. Hier, on l’accusait de déicide. Plus tard, de capitalisme ou de bolchevisme. Aujourd’hui, on l’accuse d’incarner le colonialisme suprême, la violence suprême, le mal absolu — l’extermination elle-même.
Et l’on croit, en disant « sioniste », avoir purifié sa conscience.
La perversité moderne ne crache pas toujours au visage. Elle exige autre chose. Elle demande parfois aux Juifs de crier avec les loups contre « le sioniste ». Elle les somme de se désolidariser, de se renier, de prouver leur innocence. On ne les exclut pas frontalement ; on conditionne leur acceptation. « Sois des nôtres contre toi-même, et nous t’absoudrons. »
C’est plus subtil. Plus cruel.
Car le « sioniste » dont on parle n’est pas une catégorie politique précise. C’est une figure démoniaque. Une abstraction commode. Un nom nouveau pour un vieux soupçon. Le sioniste devient l’organe du Diable moderne. Et celui qui refuse de participer à l’exorcisme est aussitôt suspect.
Nous sommes à la hauteur du mythe — et c’est cela qui effraie.
Le mythe rassure les époques en crise. Il simplifie le chaos. Il offre un récit total : le monde souffre parce qu’une force maléfique agit. Identifiez-la, bannissez-la, et l’ordre reviendra. C’est une tentation religieuse qui survit sous des habits laïques.
La vérité historique, elle, ne console personne. Elle oblige à reconnaître que le conflit est ancien, tragique, nourri de refus, d’erreurs, de violences croisées. Elle interdit les absolutions faciles. Elle impose la complexité là où la foule réclame une condamnation simple.
Alors on l’efface.
Les réseaux ne sont pas des lieux d’enquête, mais des chambres d’écho. Chaque indignation y trouve son miroir. Chaque accusation son chœur. La nuance y est perçue comme une trahison. Le mensonge prospère parce qu’il flatte : il donne l’illusion d’appartenir au camp du Bien.
On dénonce l’inhumanité supposée d’un peuple pour préserver sa propre innocence.
Mais l’histoire reconnaît les intonations. Elle sait que les sociétés qui cherchent le Diable finissent par le fabriquer. Elle sait que les mots, lorsqu’ils parlent d’extermination et de liquidation, déplacent l’imaginaire vers des zones que l’Europe connaît trop bien.
Le décor est numérique. La foule est connectée. La morale est instantanée. Mais la vieille musique demeure.
On croit combattre le Diable.
On croit l’avoir identifié.
On croit l’avoir nommé.
Et si, comme toujours, il se cachait moins dans le peuple désigné que dans cette ivresse accusatrice qui a besoin d’un démon pour ne pas regarder son propre vertige ?
© Charles Rojzman

Faisant partie d’une génération qui a grandi sans les réseaux « sociaux », je partage entièrement votre analyse et votre désarroi. Essayer de lutter contre les fake news, les simplifications et les clichés sur les réseaux est un combat contre des moulins à vent. Ce n’est pas étonnant après ça, que notamment des jeunes sont farouchement antisionistes et gobent les clichés antisémites.