
Alors qu’en France l’antisémitisme d’extrême droite a été relégué aux marges, aux États-Unis, celui-ci explose dans la droite Maga à travers les Groypers, ces militants autour de la figure virale de Nick Fuentes. Une dérive idéologique qui embarrasse Donald Trump.
Après la gauche des universités américaines, c’est maintenant le camp Maga (Make America Great Again) qui découvre l’incendie antisémite qui gagne ses rangs. Il faut regarder la stupéfiante interview télévisée réalisée par l’étoile médiatique du camp trumpiste Tucker Carlson avec le podcasteur nationaliste blanc Nick Fuentes, écouté par des centaines de milliers de fans en ligne, pour comprendre l’épidémie qui gagne. Car l’épisode, qui a fait 6 millions de vues en vingt-quatre heures, raconte la mutation idéologique accélérée d’une partie du mouvement Maga, ou en tout cas le bouillonnement radical inquiétant qui galope dans les rangs de la jeunesse américaine, faisant sauter tabous et inhibitions dans une génération de jeunes hommes qui ont perdu tous leurs repères. Elle raconte aussi comment Tucker Carlson légitime un paria, capable de vociférer durant des heures dans ses émissions sa haine des Juifs en riant des 6 millions de morts de l’Holocauste. « Vous êtes une force ascendante », dit Carlson pendant l’entretien. Lors de la conversation enregistrée dans sa salle à manger, Tucker porte une chemise à carreaux sans prétention comme il les affectionne. Face à lui de l’autre côté d’une longue table en bois, Nick Fuentes, 27 ans, vedette des nationalistes chrétiens radicaux qui juge qu’« Hitler est cool » et qui « admire énormément Staline », arbore un costume noir strict. Comme toujours, Carlson est prolixe, jovial, rit fort, jouissant de sa position de gourdin de l’anti-élitisme, tout en se posant parfois en pieux contradicteur, citant la Bible et saint Paul. Tente-t-il de prendre Fuentes sous son aile pour capter ses millions de sympathisants sur la toile ? Ou y a-t-il un autre agenda qui nous échappe ?
Son invité est d’une agilité rhétorique qui a peu à envier à son aîné. Au fond, ils se ressemblent. Mais Fuentes apparaît comme un rejeton sombre de Carlson, tourmenté, en colère, ouvertement antisémite. Contrairement à Tucker Carlson qui a eu une vie politique et journalistique avant le trumpisme, c’est un pur produit du séisme populiste de 2016. Surtout, il dégage une frustration profonde, dans la manière dont il raconte sa trajectoire déçue de jeune trumpiste fervent de 18 ans qui débarque sur le campus progressiste de l’université de Boston en 2017, se confronte durement au wokisme et devient brièvement une star naissante des milieux conservateurs, avant de se faire exclure pour ses obsessions anti-Israël et antisémites.
« On m’a pulvérisé », dit-il amer, expliquant qu’il a alors choisi de représenter les vrais nationalistes de « l’Amérique d’abord », quitte à entrer dans la marginalité. Rejetant l’idée d’un « populisme inclusif », Fuentes affirme qu’il faut être « exclusif », et se concentrer sur les chrétiens, pro-Blancs. Les « Juifs sionistes, qui contrôlent l’appareil médiatique… ont usurpé » le débat sur la définition de l’intérêt américain, « qui n’est pas de poursuivre l’aide à Israël », déclare-t-il, ne cessant d’y revenir.
Carlson reprend Fuentes sur ses propos sur le contrôle des médias par les Juifs : « Fox n’est pas une entreprise juive ! La culpabilité par le sang n’existe pas. » Mais il conforte totalement son invité sur la question du rapport à Israël, en attaquant bille en tête « les chrétiens sionistes » qui « trahissent la cause » de l’Amérique. « Je déteste les sionistes chrétiens plus dit-il, y voyant « une hérésie dangereuse au sein du christianisme et un virus cérébral ». Par son attaque, note la directrice du bureau parisien de l’American Jewish Committee, Simone Rodan Bensaquen, « Carlson tente de détruire l’alliance vitale qui lie la puissante mouvance évangélique à l’État d’Israël », un enjeu colossal. Encouragé, Fuentes pousse son avantage. Il affirme que le néoconservatisme de la politique étrangère américaine est lié à la « communauté juive mondiale ». « Israël ne ressemble à aucun autre pays, car il a une diaspora, faite d’un peuple apatride, inassimilable depuis des milliers d’années, martèle-t-il. L’identité est une réalité. »
Identité : le mot est lâché. La gauche en faisait ses choux gras depuis des années, au nom de la défense des minorités, et voilà qu’elle surgit à droite sous la forme d’un identitarisme blanc dont l’antisémitisme est le fer de lance. Tucker Carlson, par sa main tendue à Fuentes, sort cet identitarisme des limbes sombres de la toile. « Les Juifs dirigent la société », « les femmes doivent la fermer » et « les Noirs devraient presque tous être en prison », fanfaronne Fuentes sur sa chaîne. « Si les Blancs étaient aux affaires, ce serait le paradis. »
Depuis la parution de l’interview, le camp Maga se déchire. Tandis que l’intellectuel conservateur Ben Shapiro dénonce « les couards comme Carlson qui normalisent les ordures », le président de la Fondation de l’Héritage Kevin Roberts le défend : « Les chrétiens ont le droit de critiquer l’État d’Israël, sans être antisémites », déclare-t-il, notant qu’attaquer Carlson distrait les républicains de leur cible ; la gauche. Une position que va rallier le vice-président américain JD Vance : « Le président n’a pas construit la plus grande coalition de l’histoire politique pour infliger à ses supporteurs des tests de pureté sans fin qui nous autodétruisent. »
Pourtant, il y a un problème, dit Bari Weiss, directrice du journal The Free Press, qui dans son podcast « Honestly », en août, décrit l’incendie identitaire et antisémite qui court à droite comme un violent retour de bâton. « Dans la dernière décennie, la gauche woke a débarqué et dit que tout était tabou. Nos pères fondateurs, l’idée que les hommes et les femmes sont différents… le fait que l’on appelle des femmes enceintes des femmes enceintes (…) En réaction, certaines personnes sur la droite se sont mises très en colère. Elles ont dit : si tout est tabou, nous allons dire que rien ne l’est ! Pas même le révisionnisme à propos de l’Holocauste ou le nationalisme blanc ! »
Son invité, le conservateur Rod Dreher, inquiet, évoque son essai récent sur les jeunes hommes de la génération Z. « On leur a dit qu’ils étaient ce qui allait mal dans le monde… Ils se sentent très aliénés », raconte-t-il. C’est le phénomène des Groypers, nom donné à ces légions de jeunes radicalisés en ligne, qui se réclament d’un « nationalisme blanc » et chrétien primaire, comme d’une forme de misogynie et de masculinisme virulent, dont l’ancien kick-boxeur métis Andrew Tate, personnalité sulfureuse du monde de la téléréalité, qui a fait de la prison en Roumanie pour traite et viol de mineures, est devenu le symbole.
Dans l’interview à Tucker Carlson, Nick Fuentes souligne le rôle du gaming et du dark net, ainsi que du porno et de la drogue, chez les « enfants perdus » d’Amérique. « Il y a un vrai problème de violence nihiliste dans notre jeunesse », insiste-t-il semblant presque parler de lui-même. Le podcasteur dit trouver les femmes de sa génération « frustrantes » et peu affectueuses, « trop affirmées ». C’est selon lui la raison du gigantesque succès de Tate. « Il remet les femmes à leur place… Les hommes sont les maîtres de l’univers, les femmes sont l’univers », lâche-t-il.
Dans le Jewish Journal, Paul Kujawsky estime que ce radicalisme puise dans la dynamique propre au populisme et au nationalisme, quand ils ne sont plus contenus. Il oppose « l’amour du pays auquel chacun a accès » au « nationalisme ethnique de la terre et du sang », qu’il voit pointer dans la formule de JD Vance sur les « Américains d’héritage », affirmant que cette formule présuppose que certains groupes plus anciens que d’autres ont davantage de légitimité. « Cette perspective fait des Juifs une cible évidente », écrit-il. « Si on ajoute à cela l’isolationnisme implicite du slogan “l’Amérique d’abord” », on arrive au fait que le lien juif avec Israël présente inévitablement les Juifs comme « non loyaux », analyse Kujawsky. L’obsession anti-élites accentue selon lui l’antisémitisme, par complotisme. « Car qui est toujours disponible quand les théoriciens du complot ont besoin d’un méchant ? Les Juifs ! » Kujawsky pense que Donald Trump a une responsabilité dans cette tendance car « bien que non antisémite, il n’a rien fait pour les bannir de sa coalition ».
Lors de son interview au New York Times en décembre, Trump a dénoncé « l’antisémitisme choquant » qui grandit. Évoquant son beau-fils qui est juif, et sa fille convertie au judaïsme, il a noté qu’« il n’y a eu personne de meilleur (que les Juifs, NDLR) pour nous ». « Il n’y a jamais eu non plus dans l’histoire du monde de président moins antisémite que moi », a-t-il ajouté. Trump a néanmoins reconnu avoir dîné avec Nick Fuentes à l’invitation de son ami rappeur Kanye West en 2022, refusant de le critiquer et de désavouer Carlson. Cette attitude rappelle son comportement à l’égard de l’Alt Right, pendant son premier mandat, quand il avait omis de critiquer le suprémaciste David Duke, par pur calcul machiavélien. L’intellectuel Michael Doran estime que le président est en réalité débordé par l’ampleur du phénomène, car « les instincts de Trump appartiennent au monde médiatique des années 2000 – la télévision, les combattants du câble, les audiences de masse ». « Les insurgés (comme Fuentes) viennent d’un univers entièrement différent : le live stream, l’écosystème des mèmes, les applications encryptées, les tribus digitales anonymes qui se définissent contre tout establishment, y compris l’establishment républicain que Trump a remodelé à sa propre image », écrit l’analyste.
« L’effet TikTok est clé dans cette poussée antisémite », nous confiait en décembre une jeune juive conservatrice américaine rencontrée en Israël. Elle racontait un échange sur l’État hébreu qui l’avait stupéfiée lors d’une réunion de jeunes républicains à Washington, et leur agressivité virulente à son égard quand elle avait dit être juive et pro-Israël. « C’était dérangeant, mais j’ai compris qu’ils ne s’informaient que sur TikTok. »
Michael Doran appelle à prendre le problème à bras-le-corps. « L’humeur à vif » du Maga « pourrait en principe être orientée vers le projet de renaissance de Trump, la restauration de la vitalité américaine promue par une coalition large et multiconfessionnelle, et une alliance restructurée, destinée à contenir la Chine, écrit-il. Mais à la place, une pyramide d’influenceurs, de podcasteurs, de seigneurs du mème a passé toute la première année de Trump à pousser dans la pire direction. » Avec son assentiment passif.
En France, il y a quinze ans, les antisémites ont été renvoyés dans leurs marges, et rendus largement invisibles, par le choix délibéré du Rassemblement national de rejeter les agitateurs Soral et Dieudonné. Marine Le Pen a rompu avec l’antisémitisme de son père, le parti devenant au contraire un soutien solide d’Israël et de la communauté juive. Cette rupture ne signifie pas l’abandon d’une logique « civilisationnelle ». Mais les Juifs – et Israël – sont intégrés au récit d’une civilisation française et occidentale perçue comme assiégée par l’immigration massive et l’islamisme. Le RN, après avoir été un parti anti-establishment a visé à se normaliser pour se préparer au pouvoir alors que le Parti républicain américain classique a lui, été pris d’assaut par les populistes anti-élites du Maga, un chemin inverse.
La sociologue Laura Fields qui a étudié les courants intellectuels Maga dans son livre, Furious Minds, note que la bataille contre la sous-culture émergente est d’autant plus difficile à mener, que les courants intellectuels du trumpisme peinent à dessiner les limites de la renaissance civilisationnelle qu’ils veulent incarner. Fields évoque le post-libéralisme du catholique Patrick Deneen qui flirte avec l’idée d’un État chrétien assumé, à laquelle est sensible le vice-président JD Vance. « Vance ne veut pas prendre position dans les batailles du Maga. Je ne dis pas que c’est un antisémite, je ne pense pas qu’il l’est, et je pense qu’il aimerait dire quelque chose contre Nick Fuentes, mais il ménage ses arrières », écrit-elle. L’éditorialiste conservateur Ross Douthat, jugeant cette passivité dangereuse appelle à ne pas répéter l’erreur de la gauche modérée, qui, sous Biden, a recruté massivement la jeune génération idéologique woke, entraînant automatiquement une radicalisation des institutions.
Dans cet esprit de contre-attaque, une conférence réunissant l’ambassadeur américain en Israël Mike Huckabee, le président du Conseil de la Famille Tony Perkins et l’Organisation des sionistes d’Amérique, s’est tenue à Washington pour réfléchir à la manière de neutraliser le bulldozer Tucker Carlson. « Le chaînon des chrétiens sionistes est clé, insiste Simone Rodan Benzaquen. L’acharnement de Tucker sur ce sujet pose la question de sa motivation », note-t-elle, pointant les liens troubles qui existent entre le célèbre influenceur et le Qatar, dont la force idéologique présente sur les campus américains, a beaucoup contribué à façonner la furie anti-israélienne. En décembre, à Doha, lors d’un dialogue avec le premier ministre qatarien, Carlson a d’ailleurs annoncé qu’il y achetait une maison.
© Laure Mandeville
Source: le Figaro
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