Il circule parmi nous avec une aisance presque courtoise, comme une bête dressée qui aurait appris la tenue. Non qu’il se soit affaibli : il s’est acclimaté. Il a quitté la nuit franche des forfaits pour se glisser dans la clarté tiède des usages. Il n’a plus l’odeur du crime, mais celle de l’excuse. On ne le cache plus, on l’argumente. On ne le combat plus, on l’explique. Il avance, regard net, mains propres, et laisse derrière lui cette glaise morale que l’on confond avec la norme, comme si l’habitude avait le pouvoir de blanchir ce qui corrompt.
Là où Hannah Arendt avait dévoilé la banalité d’un mal rendu possible par l’obéissance et la démission de la pensée, nous avons franchi un seuil plus obscur. Le mal n’a plus besoin de structures. Il ne réclame plus d’ordres. Il ne s’abrite plus derrière les masses ni les uniformes. Il procède d’une souveraineté intime et despotique : celle d’un moi froissé qui s’érige en loi. Il ne descend plus des tribunes : il surgit des reflets.
Car l’homme de ce temps se regarde se regarder, avec cette ivresse de soi qui tourne à la faim. Les réseaux lui offrent une scène sans repos où l’ego se compare, se copie, se persuade d’être singulier alors qu’il ne fait que mimer. C’est un grégarisme d’orgueil : une multitude d’isolés persuadés d’être uniques. L’humain se met en vitrine, puis confond l’approbation avec l’existence. Rousseau l’avait pressenti : l’amour-propre supplante l’amour de soi. On ne vit plus pour être, mais pour apparaître, et sitôt que le regard se détourne, l’homme devient âpre.
De cette mascarade naît une cruauté neuve, domestique, méthodique. La moindre contrariété devient injure, la moindre réserve persécution, la moindre nuance forfait. On humilie pour un silence. On détruit pour préserver une façade. Et l’homme se persuade qu’il se défend quand il attaque, qu’il sert le juste quand il sert sa revanche. Le mal n’est plus une dérive : il devient réflexe. Il ne se vit plus comme honte : il se proclame vertu.
C’est alors que surgit la bête de ce siècle, si contemporaine et pourtant si vieille. Une bête propre, diserte, sûre d’elle, qui ne rugit plus mais plaide, qui n’a pas toujours besoin de frapper : elle use, ronge, discrédite. Elle avance drapée de mots policés et d’indignations prêtes. Elle n’a même plus besoin de haïr : un mépris froid suffira.
Arendt montrait un mal privé de pensée. Nous voyons naître un mal privé de honte. Un mal qui se sait regardé, qui se met en scène, qui se trouve fondé. Et c’est là son danger : non plus l’aveuglement, mais la complaisance. Chacun se fait centre d’un petit empire moral, prompt à condamner, lent à douter, incapable de se juger soi-même.
Sans exigence intérieure, sans cette rigueur qui oblige à répondre de soi, la bête poursuivra son œuvre. Elle avancera sans bruit, avec la patience des fléaux. Elle prendra le langage du bien pour étouffer le bien, la justice pour arme, la vertu pour alibi. Elle se verra agir, se regardera faire, s’admirera d’agir. Et cette adoration d’elle-même, à force de se croire lumière, étendra sur le siècle une nuit lente, obstinée, sans cri.
©️Nataneli
Nataneli Lizee est journaliste et Correspondante de Presse

Une écriture juste, une opinion perçante, en clair un ton.
Mais plus encore une Vérité que nous ne voulons plus voir
Continuez, continuez.
Merci
« Car l’homme de ce temps se regarde se regarder, avec cette ivresse de soi qui tourne à la faim. Les réseaux lui offrent une scène sans repos où l’ego se compare, se copie, se persuade d’être singulier alors qu’il ne fait que mimer. C’est un grégarisme d’orgueil : une multitude d’isolés persuadés d’être uniques. L’humain se met en vitrine, puis confond l’approbation avec l’existence. Rousseau l’avait pressenti : l’amour-propre supplante l’amour de soi. On ne vit plus pour être, mais pour apparaître, et sitôt que le regard se détourne, l’homme devient âpre. »
Vos affirmations tendent à réduire l’expérience humaine contemporaine à une forme généralisée d’aliénation narcissique, comme si chaque individu était nécessairement prisonnier du piège du regard et de l’ego performatif. Or, vous décrivez en réalité des comportements marginaux, proches de certaines psychopatologies, qui concernent des cas extrêmes, non l’Homme en tant que tel.
Vous projetez votre analyse — qui semble davantage nourrie par une impression subjective que par une observation rigoureuse et nuancée des dynamiques humaines — sur l’ensemble de l’humanité. Ce faisant, vous transformez une critique sociale en une forme de psychiatrisation massive, laquelle, selon moi, constitue une ignominie contemporaine. Réduire les expériences humaines complexes à des troubles psychiques, c’est non seulement simplifier à outrance, mais aussi déshumaniser.
Voici quelques extraits de votre texte qui illustrent ce diagnostic :
« Car l’homme de ce temps se regarde se regarder, avec cette ivresse de soi qui tourne à la faim. »
« L’ego se compare, se copie, se persuade d’être singulier alors qu’il ne fait que mimer. »
« Une multitude d’isolés persuadés d’être uniques. »
« L’humain se met en vitrine, puis confond l’approbation avec l’existence. »
« On ne vit plus pour être, mais pour apparaître, et sitôt que le regard se détourne, l’homme devient âpre. »
Ces formules décrivent un état psychique d’aliénation narcissique quasi pathologique. En les généralisant ainsi, vous opérez une psychiatrisation massive de la condition humaine contemporaine.
Ce qui selon moi est ignoble.